‹ L'Arrétin moderneChapitre 28 sur 37 · LE POÈTE JACQUES · texte numérisé non relu

LE POÈTE JACQUES

Honneur et gloire aux Rimeurs mes confrères.

Le premier Jour de juillet 1761, Pierre Bagnolet, garçon boulanger de mes amis, vint me trouver à mon hôtel, rue du Sabot, faubourg St-Germain ; il me présenta d'un air honnête un grand garçon à peu près louche, et qui avait réellement des yeux d'auteur; les auteurs, à ce qu'on dit, doivent avoir les yeux autrement faits que les autres. Mon ami l'annonça en me disant : « Mon cher, voilà un rimeur, fils d'un de nos meuniers du faubourg St-Martin d'Etampes d'où il vient de bon sable et fort peu d'autres bonnes choses. Jacques rime comme une peinture. — Monsieur aime la poésie, dis-je à l'ami de Pierre. — Oui, Monsieur, je connaissons bien la rime et l'hiatus, j'en faisons quelquefois avec la grâce de Dieu. — La poésie, lui dis-je, est un métier de sage, mais il n'y a que les fous qui s'en mêlent.

— Vous êtes donc fou, me dit Jacques, puisque vous faites des vers? — Oui, très assurément; mes confrères et les honnêtes gens me reconnaissent pour tel. » Jacques, flatté, de cet aveu, se persuada que la poésie n'était pas toujours avec la vanité; car la plupart des rimeurs ont beaucoup d'amourpropre, surtout les poètes classiques ou dévots. Le poète Seger s'était fait peindre auprès d'un crucifix, il lui sortait de la bouche un rouleau de papier sur lequel était écrit : Seigneur in aimez-vous ? Jésus répondait : Très illustre^ très excellent^ très docte seigneur maître Seger, poète couronné de l'empereur et très digne recteur de l'Académie de Wittemberg,je vous aime.

Flatté de faire connaissance avec l'auteur Jacques, je fis venir une bouteille de vin; nous la bûmes avec enthousiasme. La chaleur de la composition nous monta à la tête. Nos crânes, qui manquaient un peu par les jointures, prirent ce degré de perfection si nécessaire pour réussir en poésie ; nous parlâmes métier en gens usés dans le mécanisme du vers, notre cœur s'ouvrit et

Jacques me fît son histoire poétique en ces ternies :

« Je suis du faubourg St-Martin d'Étampes où le curé est fort honnête homme et sa servante une grosse vierge, qui a vu des calottes. Sans être gentilhomme breton, je suis le fils d'un meunier. Le bruit du moulin où je suis né dérangea ma tête dès mon berceau. J'ai demeuré trois jours à Paris dans la rue d'Arras, et sept jours et quelques minutes dans la rue des Mauvais-Garçons, à côté d'une bonne fille qui ne faisait pas de poésie, mais qui faisait autre chose qui rime avec le vers alexandrin. C'était pour apprendre de la poésie que mon père, qui aime terriblement les belles chansons, m'avait envoyé à Paris. En arrivant, je fis connaissance avec un rimailleur M.Arnaud, qui avait beaucoup de vers dans le ventre, ces vers étaient très mauvais; le pauvre verreux en fut tué de son vivant, c'était dommage, il en faisait très proprement par le fondement. — Fi, dis-je à mon confrère, des vers par le fondement ? Cette expression n'est pas jolie, il y a une indécence

dans cette image qui révolterait les dames. Le mot de fondement était supportable dans la rue Saint-Jacques, dans la rue Potde-Fer, et dans celle de Saint-Antoine; depuis qu'il n'y a plus de chevaliers de la manchette, il n'est plus en usage. »

» — M, Arnaud Lamenteur de Jérémie, n'était point capable de me donner le ton pour faire de belles chansons, j'eus l'honneur de voir M. Marmontel. Je courus toucher son habit ; depuis ce temps, je fais des vers plus beaux que ceux qu'il a faits pour chanter l'Ecole militaire et pour l'Académie qui ne valent point ceux de M. Thomas. Est-ce que l'Académie, mon confrère, ne fait pas faire des vers? — Non, lui dis-je. L'Académie ne s'amuse point à faire des vers, elle se contente de mal juger des vers; mais, monsieur Jacques, vous avez déjà produit quelque chose, faites-moi part de quelques morceaux de votre veine, je serai charmé d'applaudir à vos succès. — Les morceaux de ma façon sont un peu drôles. — Oh! j'aime le drôle, monsieur Jacques. — Il faut savoir, me dit-il, qu'un Jacobin vint nous prêcher le carême.

Le Révérend s'amouracha d'une brune piquante que j'aimais; en la prêchant, le stationnaire lui fit un enfant. Je fus surpris que les gens d'Eglise fissent des enfants aussi proprement que les autres. Babet, qui est le nom de la fille qui ne l'est plus, m'assura que le moine lui avait juré qu'il n'y avait rien à craindre, qu'il avait le corps à moitié de cire. D'abord je mJimaginai qu'on ne pouvait pas faire des enfants aux filles avec de la cire, qu'il pouvait y avoir quelques ingrédiens mêlés avec la cire. Les beaux esprits de notre faubourg, le curé à leur tête, faisaient beaucoup de propos sur la cire, assurant que le diable s'était mêlé de cette affaire. Les femmes du sentiment contraire assuraient qu'il n'y avait ni diable ni cire, que c'était du jacobin tout pur. Notre clerc et notre greffier disaient qu'on avait brûlé un cordelier à Rouen 011 l'on croit à la cire et aux sorciers, pour avoir fait un enfant en soufflant sur une fille. Dans cette diversité de sentiments, je suspendis le mien jusqu'à r'accûuchement de ma maîtresse qui mit au monde un enfant qui n'était point de cire; je

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vis que les femmes avaient raison et M. le curé très tort. Fâché de ce qu'une fille d'honneur avait g"âté son honneur, je fis une chanson sur l'air Babct que t'es gentille.

Un jour un Jacobin Vit Babet en prière ; Lui dit d'un air badin, Ah! Babet, Ah! ma chère?

En dévotion

Sans distraction Le voulez-vous, ma fille?

Aussitôt on vous le mettra, Sous votre jupon tout croîtra; Et dans neuf mois chacun dira

Babet que t'es gentille !

Babet que t'es gentille !

— Dame, m'écriai-je, monsieur Jacques, vous faites des gaudrioles... Comment il y a de la poésie dans ce morceau, un jupon qui croît, une fille qui prie, un jacobin sans distraction, un enfant de fait, cela forme des images ravissantes, dites-moi, l'enfant étaitil joli ? — Oui, ma foi, beau comme l'amour. — Diable, le P. jacobin aura bien eu du plaisir; quand les enfants sont jolis, c'est

que les pères et mères ont eu plus de plaisir à les faire. Il me semble, monsieur Jacques, que votre genre est pour les filles enceintes. — Non, pas toujours, mon genre est de donner dans tous les genres. — Seriez-vous décidé pour la comédie? Personne ne succède à Molière, nos délicats disent que ce grand homme n'a fait que des farces ; ah Messieurs, donnez-nous de la farce comme

lui Mais monsieur Jacques, avez-vous lu

nos auteurs? — Oui, monsieur, j'ai une bibliothèque. — Comment, une bibliothèque en province! J'ai lu les poésies de M. de Bernis, cette poésie me ravit, vous diriez un feu d'artifice chinois. On ne voit que des étoiles, des serpentaux, des fusées volantes, et une scopeterie, ce que j'admire le plus ce sont ces deux vers que M. l'abbé fait dire à Héro :

Un cri de sa bouche enflammée Prouve à peine qu'elle à quinze ans.

Ne dirait-on pas révérence parlé, que c'est le P. jacobin qui fait un enfant à ma maî-

trese? Babet étant une jeunesse de quinze ans, le jacobin, un moine bien pommé. Babet devait crier... Vous avouerez que c'est la même image. — Vous êtes méchant, monsieur Jacques, les filles de votre faubourg n'ont-elles point excité votre verve? Les filles méritent bien d'être rimées, mais vous avez un tic d'hiatus, cela ne vaut pas le diable pour rimer les filles. — Oh ! e fais auprès des filles les règles de poésie, j'ai lu mon Crispin bel esprit.

Il faut, souviens-toi bien que le vers féminin

Se trouve joint ensemble. . . avec le masculin,

L'ouvrage en est plus beau ... la rime masculine

Ne doit point... comme on fait, erajamber sa voisine.

Car cela gâte tout, et (ait que de travers

On fait, on fait.. . voilà comme l'on fait des vers.

Je félicitai Jacques sur sa mémoire ; je lui demandai ce qu'il pensait de nos grands écrivains : (( Là entre nous quelle idée avezvous du petit abbé Lattaignant? 11 a fait quelques chansons polissonnes, c'est un certain mérite quand elles sont faites par un abbé. — Ses vers sont durs, me dit Jacques.

ses petites pensées ne sont ni naturelles ni fort élevées. Ses chansons ont dû leur succès à la nouveauté des airs. — Ce rimeur, dis-je à Jacques, n'a pas soutenu Thonneur de la nation qui a toujours excellé dans ce genre de poésie. Les Romains n'ont été que des chanteurs de Pont-Neuf, aucune nation n'a attrapé l'art de faire des chansons comme nous , nous avons des millions de chefd'œuvres dans ce genre. Les Anglais, qui nous regardent avec pitié, que nous pourrions ■ trouver cent fois plus pitoyables, si nous étions moins polis, n'ont jamais su faire une chanson. Ces faibles rivaux de notre gloire se croient très habiles pour avoir fait des dissertations ennuyantes sur des mœurs qu'ils n'ont plus ; aveuglés des éloges du gazetier d'Utrecht, ils ont cru élever la majesté de la nation anglaise à cause qu'ils savent assaisonner les pommes de terre et réchauffer la métaphysique des anciens; mais laissons les Anglais, ils ne sont point aimables, revenons à nos auteurs : Connaissez-vous le poète le Mière ? c'est un bon enfant, il a un peu fait parler mal de lui sur les planches,

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que voulez-vous ? 11 fait ce qu'il peut pour contenter le public, on doit louer son bon naturel. M. Jacques, prenez-le sous votre protection, en vérité il le mérite.

» Que dites-vous du bon homme La Mothe ? il pourrit dans nos bibliothèques ; c'est un grand homme, il a raclé quelques beaux airs au bas du Parnasse... iMais Marmontel, c'est un garçon divin, il a fait fortune avec son Denis le Tyran qu'on ne joue plus, qu'on ne lit plus; heureusement il s'est avisé de faire des contes, commeon aime les contes, il a un peu réussi. Son Hercule jnourant est plus froid que les glaces du Nord... — Mon confrère, me dit Jacques, je n'ai rien trouvé dans votre Marmontel qui caractérise un génie créateur, que d'avoir ôté du style narratif il a dit, elle a dit que j'étais un fat ; en reconnaissance de cette découverte, les auteurs devaient se cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand homme, la placer à la porte de l'Académie avec cette inscription :

J'ai banni du français les dit-il, les dit-eUe.

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» — Vous êtes méchant, monsieur Jacques, vous mettez Marmontel en pièces, laissez cette commission aux vents qui commencent à le mutiler sur les quais... Que dites-vous du vieux Trublct? il avait une fureur singulière d'être de l'Académie, depuis vingt ans il pleurait pour être Quarante. Le pauvre bontiomme avait si peu d'esprit, avait tant tant compilé et tant tant tant écrit, dit le pauvre diable, qu'il méritait de mourir académicien. Du temps de Louis XIV, on regardait un Monsieur de l'Académie comme une médaille, aujourd'hui nous trouvons un académicien comique. Que dites-vous, Jacques , du joli Collardeau? — Dame, son Héloïse est un bon morceau. Sa tragédie se soutient par les vers, je suis content de lui, sa magie méfait plaisir. — Que pensez-vous de Paliffot? — Fi! me dit Jacques ne parlons point de cet homme-là, il faut l'envoyer avec Abraham Chaumeix dans les landes de Bretagne défricher le chardon. — Comment monsieur Jacques, vous connaissez Abraham, il a du foin dans la tête et du poil à la plume. — Chaumeix est un grand homme, savez-

VOUS qu'il a fait trembler FEncyclopédie ; à Constantinople, Chaumeix eût été un grand confesseurjde l'Alcoran, il a fait frémir le bon sens dans deux volumes; je vous le livre pour celui qui a déshonoré la raison, depuis que nous raisonnons en France. — Votre goût me paraît merveilleux, monsieur Jacques; que dites-vous d'un certain brigand nommé Jean Fréron ? — Mon ami, taisezvous, ne parlez point de ce polisson, les honnêtes gens l'ont menacé du bâton : pour moi j'aurais du regret de lui donner des coups, ce serait du bois perdu, il faut aller plus rondement avec lui : il faut tout naturellement lui cracher au visage. — Vous avez raison, mon ami, laissons les Haïer et les Fréron, parlons de moi : connaissez-vous mon ouvrage ? J'ai voulu montrer qu'on pouvait faire quelque chose d'aussi mauvais que nos modernes. — Vous avez parfaitement réussi, me dit Jacques. — J'embrassai mon ami de joie, j'aime les gens vrais. » Ici notre conversation fut interrompue. Pierre Bagnolet, qui avait dormi pendant notre entretien, s'éveilla en sursaut. Nous quittâmes le

siège, je conduisis ces messieurs, et Jacques me promit sa protection.

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