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L'ÉDUCATION DES ENFANTS

Les Dieux ont fait les singes et les hommes : Touvons-nous être autrement que nous sommes ?

Dans un siècle où les pères et mères n'ont plus de mœurs, il est difficile de donner une bonne éducation aux enfants exposés à copier les méchants tableaux qu'ils ont sous les yeux. Le mauvais exemple devrait sans doute produire des monstres dès la seconde génération, si la légèreté, la décence et la politessen'avaientmisnos Français au-dessus des mœurs. Nous sommes corrompus, nous sommes décents : nos enfants deviendront ce

que nous sommes. Les dépenses que nous faisons pour les instruire aboutiront à ces termes. L'éducation que nos vieux Bayards, nos Montmorency des siècles gaulois donnaient à leurs enfants, n'est plus propre à notre âge. Nous aimons nos faiblesses, nous affichons nos crimes, et nous chantons nos défauts. Comment parler de vertu en préconisant le vice, ou en donnant un air aimable à ce qui paraissait honteux à nos grand'mères? Un téte-à-tète, un corps-àcorps faisait trembler nos vieilles comtesses ; une ancienne baronne n'osait sortir à vingt pas de son château sans son très-honoré époux. Les dames respectables du canton n'osaient pas honorer madame la baronne, sans la compagnie de monsieur le baron. Le baron n'avait que sa femme; messieurs les baronnets, ses fils, ne connaissaient point de petites maisons, ni de femmes agréables à monsieur; ils avaient tout au plus le mauvais exemple du cabaret, d'où nos grands-pères ne sortaient guère; le scandale de quelques procès avec le curé de la paroisse pour les honneurs du goupillon (car nos anciens ba-

rons avaient beaucoup de petites misères) sur le plomb de leurs gouttières; de beaux droits sur les vitres de l'Eglise, et le privilège d'assommer les paysans de leurs nobles mains, lorsqu'ils pouvaient les soupçonner d'avoir mangé un lièvre de la baronnie.

L'éducation d'un seigneur gaulois aboutissait au retour du collège à faire un procès, à s'ennuyer avec madame dans le fond d'un château, à courir un lapin, à dire de gros propos, à se ruiner à la guerre. Notre siècle, qui est sans contredit le siècle de l'esprit et des petites choses, a changé notre éducation et notre façon de voir les objets. Nos défauts sont tirés au clair, nous n'avons ni commerce ni différends avec le curé de notre paroisse, nous donnerions tous les goupillons de l'Eglise romaine pour un jour de plaisir, nous ne chassons point les lapins, nous ne battons point les paysans, et nos baronnes, heureusement, ne sont point toujours dans la compagnie de leurs barons.

Les enfants des anciens barons imitaient leurs pères: nos enfants nous imiteront. Les enfants sont des singes ; les singes font ce

qu'ils voient faire à leurs pères; sans envoyer nos enfants au collège, montrons-nous à eux, dès qu'ils seront nés; plaçons-les dans le monde aussitôt qu'ils commenceront à balbutier; ils deviendront comme nous, corrompus et décents. Il est inutile de leur peindre la sagesse et la vertu sous de vieux fantômes, qu'ils ne trouveront point dans nos cercles, dans nos spectacles et dans nos livres modernes, sinon dans nos grands dictionnaires, aux lettres S. et V.

Lamère s'acquittera de l'obligation de nourrir son enfant; celles qui nourrissent conservent plus longtemps leur gorge : les dames ne doivent pas se priver d'un si bel agrément pour un peu de peine. Vous ne suivrez point la barbare coutume de gêner les membres de votre enfant, d'empêcher la libre circulation du sang et des humeurs, en le comprimant avec vos ligatures; vous le mettrez dans un lit de feuilles sèches, vous lui laisserez l'usage naturel de ses membres. Les lapins, les singes n'emmaillottent point leurs petits; rarement ces animaux sont estropiés ; ce sont vos ligatures qui forment vos bancales, qui

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occasionnent des hernies à vos garçons. Les sauvages, plus près de la nature, et les singes, doivent être vos maîtres.

Aussitôt que v,otre enfant aura l'envie de marcher, vous ne le tiendrez point avec vos rubans et vos plattes lisières, qui lui ôtent la hardiesse de se tenir ferme sur les pieds : laissez-le ramper quelques mois sur la terre; c'est sa première vocation. Ne craignez point qu'il se blesse en tombant. La nature a établi une espèce d'équilibre qui le fera tomber sur les quatre pattes. Lorsqu'il se blesse, c'est à cause de vos lisières sur lesquelles il fondait son appui. Vous croyez, avec vos rubans, hâter sa marche, vous vous trompez, la nature se moque de vos soins, les singes apprennent à marcher sans lisières : vos enfants ne sont que des singes.

Gardez-vous de donnera vos filles ces cuirasses de baleine qui gênent leur taille. Laissez ce soin à la nature ; ne faites porter qu'une robe de chambre à vos filles et à vos garçons ; ne leur donnez ni boucles ni jarretières; que leurs vêtements soient lâches. Une fille serrée dans un corps étroit souffre bien des an-

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nées pour rien. Les cris qu'elle jette, lorsqu'on l'habille, le plaisir qu'elle ressent le soir, d'être .délacée, est celui de la nature; n'écoutez qu'elle, elle est plus sage que vous.

Si vos enfants sont malades, n'appeliez point de médecins». Les plus habiles connaissent peu de chose aux maladies des enfants; leur répugnance naturelle à prendre des remèdes, vous avertit que la nature a les drogues en horreur, qu'elle a des moyens de guérir vos enfants et vous-mêmes, sans les poisons de vos apothicaires et le grec de vos médecins. Si vous avez la fureur de médicamenter vos enfants, suivez la méthode de Gusman d'AlJarache, il a demeuré à la porte du collège de Salerne ; sa recette est des pommes cuites et de l'eau chaude.

Lorsque votre enfant balbutiera, mettez-le entre les mains d'une femme d'esprit extraordinairement babillarde. La sphère de l'esprit des hommes s'aggrandit par les idées: il n'y a point de machine dans le monde qui puisse donner plus d'idées à vos enfants qu'une femme qui jase éternellement. Ne vous avisez point de leur donner de bonne heure des

connaissances des sujets relevés. Leur cerveau tendre n'est point capable d'étude. Les singes ne vont point d'abord avec leurs pères ; les petits chiens n'ont point l'industrie des'grands. Les animaux, dans leur enfance, sont toujours à sauter, à courir, à jouer. Laissez prendre à vos enfants le bon ton des animaux, laissez-les jouer tant qu'ils voudront, vos petits chats jouent pendant leur enfance, la dissipation et les jeux ne les empêchent point d'attraper les souris et de faire de petits chats.

La raison et l'expérience vous démontrent que le génie prend aux hommes parles pieds; voilà pourquoi les enfants ont tant de plaisir à sauter, à courir, à jouer. A seize ans, la sève de l'esprit monte vers les reins, c'est le temps où l'amour commence à nous occuper ; à quarante ans elle monte au cœur, c'est l'âge de la gloire et de l'ambition; à cinquante ans elle monte à la tête, c'est l'âge delà maturité et du jugement; à quatre-vingts ans elle teint les cheveux et les blanchit; la liqueur alors a parcouru la machine hydraulique : le baromètre casse.

Les enfants les plus remuants sont les plus spirituels, un sot s'annonce dès le berceau. Commencez Téducation de vos enfants par leur laisser toutes leurs volontés, n'ayez pas la fureur de corriger la nature, vous gâteriez son ouvrage: en voulant corriger vos enfants, vous en faites des sots ou des stupides. Si la pétulance de votre fils vous allarme, faites-le saigner, appeliez un médecin, il calmera sa pétulance, ou il le tuera.

Pour donner une bonne éducation à vos enfants, supérieure à celle de vos livres, faites comme les singes; menezvos enfants partout comme les singes mènent leurs petits; ils ne seront ni plus méchants, ni meilleurs que vous. Cent traités d'éducation n'en diront pas davantage. L'éducation n'est que la copie du bon naturel, un enfant bien éduqué n'est qu'un bon singe.

L'exercice forme toujours un excellent tempérament et sert à développer l'esprit. Jusqu'à l'âge de dix ans, laissez vos enfants à la culture de la nature et aux soins d'une femme babillarde. Ne suivez point l'usage de leur apprendre le catéchisme, c'est une er-

reur de vouloir leur faire entendre ce qu'ils ne peuvent concevoir. Cet usage est le germe de nos mauvais raisonnements. Les connaissances du catéchisme n'étant point à la portée de leur esprit, leur donnent des idées fausses des objets, les disposent à croire le merveilleux et l'extraordinaire qui meublent ordinairement le crâne des sots. Il faut les laisser à la bonne loi naturelle jusqu'à ce que leur esprit soit capable de voir la chaîne et les miracles de la religion. Cette méthode était celle de la primitive Eglise, elle ne confia la croyance de ses mystères qu'aux génies formés et aux personnes faites. Attendez donc l'âge capable de discerner le vrai du faux, pour leur remettre ledépôt sacré de la foi.

\'^ous ferez jaser éternellement vos enfants, vous applaudirez à leurs saillies. Ce philosophe qui faisait observer sept années de silence à ses élèves, était un imbécile. Son sytème était utile au sérail, où il faut des muets. La France serait le théâtre de la stupidité, si nous étions dans l'usage d'acheter des leçons de silence aux écoles de Pythagore.

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Ne donnez point à vos enfants des amis de leur âge ; laissez-leur cette liberté et ce choix. Ils connaissent mieux ce qui leur convient que vous-même ; observez-les, ils n'équivoquent jamais sur leurs amis; les qualités aimables et sympathiques forment leur amitié. Les grands singes ont l'ambition, l'intérêt et le crime.

A dix ans vous donnerez du papier et des crayons à vos singes, vous leur montrerez à former un A; lorsqu'ils auront peint cette figure, vous leur direz, c'est un A, ainsi des autres; par cette méthode, ils apprendront à lire et écrire en même temps.

Votre fils, né pour être un singe du monde, ne doit point être élevé au collège. Les singes régents sont de trop laids singes. Leurs singeries sont trop plates. Si vous destinez votre fils à devenir un patriarche de collège, ou recteur d'université, comme il serait tenu à faire des singeries dans le pays Latin, vous l'enverrez chez les singes latins. Si vous le destinez au barreau, à l'Eglise, faites-lui apprendre le latin chez vous. Commencez à dix-sept ans à lui donner un pré-

cepteur habile, dans un an il doit savoir cette langue ; il faut six semaines, pour entendre l'Anglais, il ne faut guère davantage pour apprendre la langue de Cicéron. Si vous destinez votre enfant à massacrer les autres, c'est-à-dire à faire le métier de la guerre pour avoir un bâton, un ruban, ou la croix de Saint-Louis, ne lui faites point apprendre le latin. C'est un temps perdu de l'instruire d'une langue inutile aujourd'hui par les belles traductions que nous avons des auteurs du siècle d'Auguste. Contentez-vous qu'il apprenne bien sa langue, ne lui cassez point la tête avec vos Rcstam, et vos grammaires; quand on a lu ces sots livres on n'en est pas plus instruit, personne ne sait le Français; nous n'avons pas une bonne grammaire , nous n'avons que des dictionnaires défectueux, et le plus ignorant est toujours celui de Trévoux.

Donnez à votre fils nos bons livres, menez-le avec vous dans les cercles, c'est à la Cour que l'on parle bon français, c'est dans le beau monde que sont les bonnes grammaires et les bons dictionnaires. La

plupartdesécrivains, après vingt ans d'étude, ne savent pas encore leur langue comme un courtisan de Versailles ou une femme du bel air. Donnez à votre singe Tortliographe de Voltaire, c'est l'orthographe des femmes et du bon sens. N'écoutez point vos vieilles perruques, vos académiciens ; les quarante ne savent pas mieux leur langue que le créateur de la Henriade; il y a plus de génie dans la tête de l'auteur du Siècle de Louis XIV que dans celles des quarante de votre Académie, en comptant comme vous voyez M. Saurin, reçu à propos de bottes.

Donnez à votre fils un précepteur aimable qui sache parler; ne lui donnez point un vilain porte-collet élevé avec les vaches de M. son père ou les Irlandais de son collège ; donnez-lui un bel esprit ; si vous pouvez en trouver un, ne fùt-il que l'auteur d'un roman, si son ouvrage est bien écrit, ildonnera du goût à votre singe, curieux d'avoir l'esprit de son précepteur ; les singes sont toujours inclinés à faire ce qu'ils voient faire.

Les enfants qu'on met à 7 ou 8 ans dans les collèges sont des sots lorsqu'ils en sor-

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