CREDO IN UNUM DEUM
'Premier et dernier article du symbole des philosophes.
La Préfoce est ordinairement le plus mauvais d'unlivre.Pour faire le mauvais morceau de mon livre, je vais conter, en manière de Préface, l'histoire de mes trois Baptêmes.
Je suis Chinois, connu dans la République des lettres par un très-méchant poème et de la prose à peu près aussi détestable. Je fus baptisé à Douai en Flandre, par le fameux P. Duplessis, qui menait alors dans , cette ville les pécheurs à la voile, en prostituant de toutes ses forces le bénéfice de l'absolution.
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Mon parrain était un procureur au Parlement, il croyait aux revenants, et avait furieusement peur de la monture de St-Michel. Lesjésuites, qui enseignent encore dans cette province l'art d'assassiner les rois, à cause que mon parrain, les protègent, lui dirent un jour que je composais un ouvrage sur les .jupons des onze mille Vierges, une analyse des rêves des sept Dormants, avec un supplément aux gentillesses du Cochon de St- Antoine. Mon parrain vint à deux heures de la nuit accompagné de six figurants de la maréchaussée ; cette pantomime me fit rire, je lui demandai bonnement s'il venait me faire mettre en rime le tarif du vingtième, ou les magnifiques remontrances du Parlement de Flandre. Pour réponse, mon parrain, qui ne rit point, me fit conduire en prison et le même jour il écrivit dix pages d'horreurs à la Cour et termina sa requête par ces beaux vers de M. de Voltaire :
FREKACE 15
Xan-Xung est en secret bien mauvais Catholique, On a trouvé chc^ lui la bible de Calvin, A ce funeste excès vous deve~ mettre un frein : Il faut qu'on l'emprisonne ou du moins qu'on l'exile.
Mon parrain était bien à la Cour (i), il me procura Thonneur d'une correspondance de lettres avec Sa Majesté Très-Chrétienne et M. d'Argenson. Je reçus de Versailles ce que l'on appelle une lettre de cachet, qui m'envoya aux environs de duim-
(i) Mon parain était un Magistrat d'un génie distingué. Cet homme, qui a lait les malheurs de ma vie, a été peint par M. de Voltaire. Voici le portrait :
Ce Magistrat, dit-on, est sévère, inflexible, Rien n'amollit jamais sa grande âme insensible. J'entends, il fait haïr sa place et son pouvoir. Il fait des malheureux par léle et par devoir. Mais l'a-t-on jamais' vu sans qu'on le sollicite, Courir d'un air affable au devant du mérite, Le choisir dans la foule et donner son appui. A l'honnête homme obscur qui se tait devant lui ? De quelques criminels il aura fait justice! C'est peu d'être équitable, il faut rendre service. Le juste est bienfaisant ....
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pcrcorentin, où j'ai joui de l'agrément de voir arriver les vents de quinze cents lieues. Je partis pour mon exil avec le P. Duplessisqui m'accompagna jusqu'à Arras, En entrant dans cette ville il me dit : Xan-Xung, mon fils spirituel, vous allez faire un long voyage. Avant de quitter le savant pays d'Artois, il faut boire à la fontaine d'eau vive, qui ne tarit jamais, et dont les eaux désaltèrent toujours. Il me conduisit sur la porte de la cité et me dit, en me montrant un Calvaire gratté et repeint à neuf: Voici, Xan-Xung, la fontaine. Le révérend me fit réciter ce qu'on appelle en Europe Paler et sept Ave Maria. Ces formules de compliments étaient des prières qu'on faisait au Calvaire. Le compliment de VAve Maria me parut fort sot, surtout pour un Calvaire. Le voici à peu près, autant que la mémoire me le rappelle ; je vous salue, Marie, pleine de grâce, que voire royaume nous advienne, vous
êtes bénie, entre toutes les femmes, donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, que le fruit de vos entrailles soit béni, ne nous laisse^ point succomber à la tentation. Ainsi soit-il.
Je coupai trois à quatre fois cette oraison en disant au jésuite: Mon père, pourquoi bénissez-vous le ventre du Crucifix? Cela me semble original. — Vous êtes encore dur de foi, Xan-Xung, me dit-il, cette prière s'adresse à la mère du Crucifix, et ne concevez-vous pas que la mère et le fils sont à peu près la même chose; notre P. Ignace ne les distinguait guère, il était si bête. C'est pour cela que le Crucifix lui a donné son paradis, sans conséquence, comme au bon larron. En quittant Arras, le P. Duplessis me fit présent d'un grand chapelet qui avait touché au St-Calvaire et à la sainte chandelle, en m'exhortant à ne point négliger un bijou si précieux.
Je passai six années dans mon exil. Mon-
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sieur le maréchal ducdeBellislereconnutmon innocence et me décacheta aux conditions de ne point voir mon parrain et de me tenir éloigné de lui delà distance de vingt lieues. Il est bien douloureux pour un filleul d'être éloigné d'un parrain qui lui a fait tant de bien, et qui voudrait lui en faire encore, s'il le tenait.
Je vins à Paris, je logeai dans la rue St- Benoît, derrière l'Abbaye St-Germain, où j'allais tous les dimanches dire des chapelets en l'honneur de la Messe. Mon chapelet était pendu à ma ceinture comme l'écritoire de nos lettrés. Mon air recueilli à réciter les Ave Maria , m'attira bientôt les regards des dévotes du quartier. Oh ! le divin garçon, disaient-elles^ que ce Chinois ! Il dit son chapelet avec l'élégance d'un vieux frère jacobin ; il doit être très-bien avec son ange gardien.
Comme je craignais de m'égarer dans
cette ville immense, je ne quittais point la rue St-Benoît. Je me promenais le long des murs de l'Abbaye, j'employais ordinairement deux heures l'après-midi à cette promenade. Les mouches de la police s'aperçurent qu'un étranger se promenait régulièrement dans la rue St-Benoît. Ils crurent qu'il était du soin de leur charge de tracasser un homme qui ne sortait pas de cette rue. Ils m'accusèrent de quelques mauvais desseins et me rendirent suspect au lieutenant de police (i).
(i) La police trouble souvent à Paris la tranquillité des honnêtes gens par des terreurs paniques. Ses mouches font quelquefois, par leurs fausses alarmes, le malheur des particuHers. Amsterdam, une des plus grandes villes du monde, le théâtre de toutes les reUgions, n'a point toute cette parade de guet à pied et à cheval : vingt-quatre sergents de ville contiennent dans l'ordre un peuple immense. A Paris, on a peur de son ombre, on donne à ces soins inquiets le nom de prudence; mais, dit M. Racine,
tant de prudence entraîne trop de soin.
Il ne faut point prévoir les malheurs de si loin.
2é PRÉFACE
Monseigneur le lieutenant, pour donner h la Cour des preuves de sa vigilance, m'envoya un certain coquin nommé Durochcr.
En m'abordant , ce vilain homme me demanda : — De quelle nation êtes-vous ?
— Chinois. — Que faites-vous à Paris?
— Rien. — N'êtes-vous pas sorti de la rue St-Benoît depuis que vous êtes à Paris ? — Non. — Pourquoi vous promenez-vous toujours le long de cette rue? — C'est mon goût. — Le temps où vous ne vous promenez pas , à quoi l'occupez-vous ? — A lire.
— Avez-vous beaucoup de livres ? — Un seul. — Quand vous l'avez lu, que faitesvous? — Je le recommence. — Avezvous de l'argent? — Fort peu. — Quand vous l'aurez dépensé, que ferez-vous? — Je n'en sais rien. Durocher alla rapporter ce dialogue à la police. On me mit dans le catalogue noir, comme suspect à l'État, à cause que je me promenais dans la rue
Saint-Benoît et que je n'avais qu'un livre. Le Parlement, dans ce temp-là, était en guerre avec un archevêque très honnête homme, mais qui n'avait pas assez de tête pour être archevêque. Ce bon prélat, trompé par les jésuites, les protégeait. Des hérétiques sans hérésie voulaient élever un autel à côté de celui des jésuites du faubourg St-Antoine, qui vendaient du vert-de-gris. Ceux qui parlaient pour l'érection de cet autel, étaient dans les disgrâces de Monseigneur. Je m'avisai de dire à un prêtre Irlandais, avec qui je logeais dans un sixième, que cette petite guerre, ces petits billets de confession déshonoraient la France et l'esprit humain. Deux jours après, un fanatique, nommé M. de Lormel, faiseur de rubriques à St-Nicolas-du-Chardonneret, vint me trouver et me dit: Monsieur le Chinois, vous avez l'air d'avoir été baptisé avec du gros sel, vous êtes un mauvais baptisé, vous tenez des
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propos sur nos billets de confession . . . Savez-voLis pas que les jésuites les ont imaginés pour la propagation de la foi et de la guerre ; cela entretien furieusement nos querelles pour la bulle, tâchez, s'il vous plaît, de vous taire ; autrement nous pourrions vous faire avoir une lettre de cachet ; quoi qu'on soit chrétien on aime à se venger, Monseigneur ^ les poches pleines de lettres de cachet.
Les jésuites, quelque temps après, furent foudroyés par un arrêt du Parlement de Paris, qui occasionna des feux de joie dans tout le royaume.. Je pris part à l'allégresse publique, j'écrivis sur un chitfpn de papier: Cet arrêt met les jours d'un Roi que f adore en sûreté. Ces monstres ont enseigné asse:( longtemps une morale pernicieuse four VEtat. Le prêtre Irlandais trouva ce papier, le porta à M. deLormel, celui-ci à M. de Beaumont, M. de Beaumont à la chambre syndicale des libraires , la chambre des libraires à
un faquin nommé d'Emmery, ce dernier à M. de Sartines, M. deSartines, à un exempt qui vint pour m'arrêter; mais le pigeon était envolé. Depuis cette aventure, j'ai toujours ignoré pourquoi monseigneur le lieutenant de police se mêlait de moi; je n'étais ni lanterne, ni fiacre, ni putain, ni boue de Paris.
Je quittai le pays des lettres de cachet, je vins dans celui des lacets. Me trouvant sans pain dans Cçnstantinople, je composai de méchants vers ; ne gagnant pas de pain avec le langage des dieux, je me tournai du côté des mortels. Je portai des paquets à la messagerie pour la Mecque. Comme je les portais très-proprement, je me fis des protecteurs, ils m'obtinrent la survivance du premier crocheteur du Mouphti. J'allais entrer en charge lorsque je fus pris avec un panier de vin, que je portais à un vieux Dervis, qui se saoulait régulièrement six fois la
semaine. On me mit en prison ; le lendemain je comparus devant l'official du Mouphti, qui me donna le choix d'être empalé dans vingt-quatre heures, ou de me faire circoncire. Quoique je n'eusse jamais été empalé, je m'imaginai bien que l'opération de la circoncision était moins douloureuse que Vempalagc. Je me déterminai galamment à me faire couper le prépuce.
Le jour de la cérémonie, on prépara sur le soir une chambre superbement illuminée; un vieux Dervis me coupa très-saintement le prépuce, deux filles dévotes mirent de la charpie sur la plaie. Après l'opération , le Dervis me dit : Ouc h Prophète soit loué , de chien de chrétien que tu étais tout-à-V heure, te voilà un Jîdèle croyant; tu auras à choisir dans le Paradis entre les filles auxyeux bleus. Comme j'aime les yeux bleus, surtout dans les belles filles, le compliment me fit plaisir.
La douleur de l'opération m'avait fait un
peu jurer. Les Musulmans, disais-je en moimême, sont bien Turcs de faire du mal à un honnête homme dans ce monde, dansl'idée de lui faire du bien dans l'autre. Les hommes sont sots partout. Un Indien met son derrière sur des clous ; un capucin écorche le sien, on me coupe le prépuce pour avoir le Paradis ; quel rapport y a-t-il entre un devant, un derrière et le Paradis ?
La circoncision m'attira la disgrâce des capucins du faubourg de Constantinople. Depuis quej'étais Turc j'étais plus charitable(i). Je faisais du bien aux chats et aux chiens délaissés afin de remplir le grand précepte de la charité musulmane. Car Mahomet a fait dans son Koran des articles pour les
(i) Les Turcs sont des gens fort honnêtes, d'un sens droit, bons maris ; leur charité est si grande qu'ils ont des pourvoyeurs chargés du soin de nourrir les chats et les chiens délaissés. L'Alcoran n'est qu'amour et charité. '
chats. Je payais chaque semaine deux sols de notre monnaie aux pourvoyeurs des chats orphelins ou abandonnés. J'étendais mes charités sur les capucins, que je regardais comme les chats abandonnés de la raison. Le P. Pancrace vint chercher sa quête à l'ordinaire ; dès qu'il eut serré mon aumône, il me dit mille injures : Malheureux apostat, vous avez fait couper votre chair , le bon Jésus vous fera griller dans un feu dévorant. — Votre menace, répondis-je au Père, est plaisante, votre bon Jésus n'a-t-il pas été circoncis ? — Bon, bon, le bon Jésus... cela est vrai, il s'est fait circoncire , mais c'était par politique et pour fermer la Sinagogue avec honneur. — Et moi, luidis-je, je mefltis circoncire pour éviter d'être empalé ; ma raison vaut bien celle de fermer honnêtement la porte d'une Sinagogue qu'on venait détruire.
Les capucins pouvaient me faire un mau-
vais sort auprès de l'Ambassadeur de France ; dans cette crainte, je quittai mes frères Turcs, je m'embarquai pour l'Italie, dans le dessein; de passer en Prusse. J'arrivai à Rome, j'allai loger dans la rue Maubuée de cette ville. Une fille du monde belle comme l'amour et presque aussi jeune que ce dieu, m'aborda et me dit : Signore vohtejanni, qiicUo che baniio fafto per farmie. — Oui, ma belle enfant, je ferai volontiers avec vous l'anniversaire de votre conception. La courtisanne me fit monter dans une chambre et me dit : — Avant d'aller plus loin, voulez-vous bien faire une politesse à cette image ? Il faut songer à son salut. Elle tira un rideau et me fit voir la Mère de la pureté avec son saint enfant, à qui nous fîmes le même compliment que le P. Duplessis m'avait fiiit réciter au calvaire d'Arras.
Le compliment fini, je fus dans les bras de la courtisane , ses charmes enflammèrent
tellement mon imagination, que je crus jouir des Cléopâtre , des Julie, des Messaline et de toutes les beautés de l'histoire romaine. Ces grandes images occasionnèrent des prodiges de valeur d'un goût plus exquis pour Suzanna que les antiques de Rome ou le fuseau d'Hercule.
Dans les intervalles du jeu, Suzanna avait badiné avec les signes de ma circoncision, son cœur sensible s'était attaché au mien. Je la voyais tous les jours, elle se flattait de me fixer : cet espoir faillit m'être funeste. La belle Suzanna faisait deux métiers , celui qu'elle avait fait avec moi, et celui d'aller à confesse les dimanches et fêtes et de recevoir fort décemment ce que le P. Pichon recommande expressément aux filles empâtées dans de pareilles habitudes.
Suzanna me confessa avec ses péchés, et dit à un P. Mathurin qui était fort sot, qu'elle avait vu des pièces appartenant à un circon-
cis, qui feraient honneur à' tous les châtrés de la musique du pape, qu'elle le priait de vouloir me convertir, qu'elle avait dessein de m'épouser. Suzanna lui donna mon adresse.
Un lundi matin je vis entrer le moine. — Qu'il est extraordinaire, me dit-il brusquement, qu'un homme de la Judée croie à l'Ancien Testament et au vieux Moïse ! Hélas, c'est votre nation, malheureux ! qui a dressé le bois de la croix ; vous pouvez réparer la faute de vos pères, en portant la croix à votre tour; oui, monsieur, sans la croix il n'y a point de salut, Sine crux, sine lux, non est salus. Vous voyez que j'entends bien mon Saint- Mathieu... vous voyez... je porte une croix d'Arlequin sur mon scapulaire ; cela est très mystérieux au moins ; le blanc veut dire le principe de toutes les couleurs, le rouge est le symbole du feu, et le bleu l'emblème de la mortification. C'est notre père Jean de la
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Matbe qui a vu cette croix dans des cornes. Les Juifs pouvaient-ils penser que l'arbre de la croix aurait été peint sur nos scapulaires ? c'est l'accomplissement de vos prophéties. Croyez-moi, monsieur le circoncis, croyez à l'arbre de la croix, ou je parlerai de vous à l'Inquisition.
Le Sermon pitoyable du Mathurin me donnait envie de rire ; mais comment oser rire dans un pays d'inquisition ou de Bastille ! Pour tromper le missionnaire de Suzanna, j'entrai dans ses vues, je promis de me faire instruire, dans l'espoir d'avoir le temps de. quitter Rome. Je fus bien étonné, deux heures après, d'être arrêté par les gardes du Saint- Office et conduit comme un criminel au couvent des Mathurins, où l'on m'enferma pour m'instruire des beautés de la charité chrétienne.
Les suites de Douai m'avaient instruit des mystères de la religion romaine, je fus bien-
tôt en état de recevoir le Saint-Baptême. Le jour où je devais renoncer aux promesses du vieux Testament fut annoncé avec éclat. Vers les dix heures du matin on me conduisit dans l'église , où les meilleurs châtrés exécutèrent des motets admirables. Le prieur fit un mauvais sermon, après quoi l'on m'administra le sacrement du baptême. J'eus pour parrain un prélat et pour marraine une dame de condition, qui était la maîtresse de mon parrain. On me nomma Eustache, Christophe, Clément, Barbario.
On avait invité les corps religieux à cette cérémonie. Le P. Provincial des jésuites de Flandre, dont j'étais connu, se trouvait pour lors à Rome, député sans doute de sa province pour inspirer de l'humeur au Saint- Père contre le Parlement de Paris. Ce Jésuite m'avait observé pendant toute la cérémonie ; à la sortie de l'Eglise il m'aborde avec une sorte d'inquiétude : Mon ami, n'êtes-vous
pas ce Chinois que notre père Duplessis a baptisé à Douai ? Comme les vilains cas sont niables, et que mon baptême était un vilain cas, je niai d'être Xan-Xung et pour me débarrasser plutôt de ses questions je lui montrai les signes de ma circoncision. Le Révérend m'embrasse en s'écriant : Dieu soit loué, mon frère, j'ai vu où gisait votre prépuce. Alors me caressant du plat de la main, il me pria de l'aller voir et m'assura fort chaudement de son amitié. Je compris que le Père n'aimait point les belles Suzanna; il aimait davantage les garçons du diocèse de Bourges. Nous n'aimons pas les monstres à la Chine.
A la sortie du couvent des Mathurins je quittai Rome, j'avais été baptisé deux fois, un témoin tel qu'un jésuite pouvait me faire brûler dans vingt-quatre heures. Je m'embarquai pour Lisbonne. J'arrivai heureusement dans cette ville et le hasard me fit tomber
dans une auberge où la fille venait d'accoucher des œuvres d'un P. jacobin attaché au tribunal de l'Inquisition. L'hôtesse me pria de nommer, l'enfant de sa fille,' je fus flatté de cet honneur . ■
Qj-ielques jours après le rétablissement de l'accouchée je lui fis ma cour. Ma commère était une fille de dix-huit ans, d'une beauté ravissante; une fois qu'elle était au lit je m'en approchai, je fis l'agréable; j'avais la barbe fraîche ; quand on est rasé de près on fait plus hardiment le beau garçon, j'eus le bonheur de plaire à Olympe et de coucher o-ec elle. Un autre soir, le P. jacobin me surprit dans les bras de ma maîtresse et sans faire de bruit il se retira : une heure après je tus pris et conduit dans la prison du Saint-Office pour avoir couché avec ma commère, crime que l'Inquisition punit du dernier supplice.
J'étais depuis trois mois dans les cachots
du St-Office, lorsque je comparus devant les juges de cet afl'reux tribunal. Pourquoi avez-vous couché avec votre commère, me demanda l'inquisiteur? — Les charmes d'Olympe, lui dis-je, m'avaient flatté; enfant de Jacob et de David, je n'avais que les faiblesses de mes pères : ma loi fondée sur la chair et le sang ne distinguait pas le sang des commères de celui des autres filles. Dieu nous avait permis d'épouser les veuves de nos frères, c'était bien pis que de coucher avec nos commères. — Ah! malheureux juif, répondit un jacobin, quelle diff"érence de ta vieille religion à la nôtre qui est toute charité ? Si tu avais été baptisé tu aurais résisté aux appas de ta commère, et tu n'aurais point commis charnellement un inceste spirituel. — Ah! mon révérend, est-il possible que votre sacrement de baptême produise tant de grâces, il doit être bien beau ? — Oui, mon ami, il est beau et bon, je te
le jure par notre S. -P. Dominique et Notre- Dame du Rosaire qui ne peut mentir.
Ecoutes : si tu veux te faire baptiser, tu deviendras blanc comme la neige et la Sainte Inquisition te pardonnera d'avoir couché avec ta commère.
J'adorai en secret la Providence ou le Dieu de Confucius de me procurer, dans un peu d'eau, une ressource contre les cruautés d'an tribunal de sang. Un jacobin vint me catéchiser dans la prison; comme j'étais mieux instruit que le prédicateur, mes connaissances passèrent pour un prodige.
Le grand jour de l'auto-da-fé étant arrivé, on m'apporta la veille les habillements qui devaient me décorer dans cette cérémonie. Un diable peint en camaïeu devait me servir de couvre-chef, un sanbénito orné de flamme où le pot au noir était renversé, devait orner mon précieux corps. J'eus pour parrain un Portugais qui avait blanchi dans
toutes les charges des familiers du St-Office. En m'abordant il me dit : Je te salue, heureux gibier échappé aux flammes de l'Inquisition. Tu est le premier juif que les jacobins aient converti depuis que je me connais, j'ai quatre-vingt-deux ans, j'ai fait brûler pour ma part cent quarante personnes de ta nation; avoue que je dois être agréable à Dieu. — Je vous félicite, monsieur, de vos bonnes œuvres. L'odeur d'un juif doit être une fumée excellente à l'Eternel.
Je lis la procession du St-Office et je fus baptisé pour la troisième fois; j'eus pour marraine une fille dévote qui avait eu beaucoup d'amants, beaucoup d'enfants,, et qui, malgré la prodigalité de ses faveurs, n'avait point trouvé de mari; de désespoir elle avait épousé l'enfant Jésus et s'était mise de la confrérie du Sacré-Cœur. Elle me nomma Fidèle, Amant, Constant; ces noms me parurent fort galants, une dévote con-
naît toutes les beautés du martyrologe.
Je m'enbarquai pour Hambourg, de là je passai en Prusse, où je jouis, au sein de la plus affreuse misère, de cette joie pure dont le ciel récompense les vertus. J'ai composé cet ouvrage à la hâte comme toutes mes productions ; un homme qui manque de pain n'a point le temps de relire son travail. J'ai donné le titre de l'Arretin à ce livre à cause que cet auteur satyrique ne fit grfice à personne dans son siècle : plus sage que lui, je respecte les hommes et j'attaque leurs erreurs et leurs préjugés. Ceux qui chercheront dans ce livre à me connaître m'ignoreront toujours, avec des moeurs irréprochables et un cœur excellent, j'ai cru servir l'Être suprême en respectant les lumières de la raison qu'il m'a donnée. Ma religion est celle que sa main a gravée dans mon cœur et la première qu'il donna aux hommes. Je croirais dégrader son être, si je croyais
qu'il ait pu changer. Un Dieu qui ferait une religion au matin, une religion à midi et une autre le soir, serait aussi petit à mes yeux qu'un écolier de sixième qui fait son thème en trois façons.