‹ L'arrivisteChapitre 47 sur 47 · L'INCONNU · texte numérisé non relu

L'INCONNU

Sur les boulevards, non loin de la place de l'Opéra, au rez-de-chaussée et à l'entresol d'une grande maison d'angle, étaient installées la rédaction et l'administration du journal :

Le Vingtième Siècle.

Guide de ceux qui veulent marcher en avant, qui espèrent une autre forme sociale que celle de maintenant, il était indépendant, ne relevait d'aucun parti, d'aucune coterie, si ce n'était de Claude Barsac, dont il répandait les idées par le monde. Comme pour tout ce qu'entreprenait cet homme, le succès était venu rapidement, Barsac, depuis un mois, pour se consacrer tout entier à son journal, à son mandat de député, à l'étude des questions sociales, avait donné sa démission au barreau de Paris; d'ailleurs le règlement dudit barreau interdit à ses membres d'entrer dans aucune affaire financière, commerciale.

Le Vingtième Siècle, grand journal à un sou, s'adressait au peuple, comme aux intellectuels, aux esprits libres. Il attaquait sans merci la société de maintenant, exposait les idées de rénovation, faisait une chasse impitoyable, aux erreurs, aux préjugés, aux mensonges, dénonçait les politiques vendus à tous les marchés^ les hypocrites de tous genres, était le défenseur des petits et des humbles, le porteparole des sincères et des opprimés. Tous les talents devaient y trouver place, pourvu qu'ils fussent épris de vérité et apportassent une idée nouvelle. Pour commencer, le groupe ne

serait pas nombreux. Les hommes à idées sont rares, les écrivains qui pensent.

Barsac avait attaché Montai à son journal comme chef des échos en même temps que principal reporter. Dès le début, il lui avait conseillé d'aller interviewer toutes les personnes compétentes dans les lettres et dans les sciences sociales, afin de réunir des opinions diverses. Ces enquêtes avaient pour but de se rendre compte des idées générales. Montai déployait du talent dans ces interviews; il arrivait bien^ selon la recommandation de Barsac, à donner les physionomies des hommes quïl était allé voir et faire causer.

On aurait déjà pu se rendre compte des idées de Claude Barsac, par les articles de tête et les entrefilets signés seulement de ses initiales, où il suivait, au jour le jour, chaque fait important de la politique et les événements sociaux. Il donnait, sur chaque sujet, au courant de l'actualité, son avis avec netteté et précision.

La question du roman fut longtemps étudiée par Barsac. Le peuple, où le nombre des lettrés est chaque jour plus considérable, composait la meilleure partie de ses lecteurs, et au peuple, à cette force saine, il faut des romans sociaux où la puissance et la vérité soient d'accord. Il avait trouvé comme types de ce roman, les Misérables, de Victor Hugo, et quelques livres de Balzac, 3e Dickens. Il s'était enquis d'un écrivain dont le talent fût capable de ces œuvres solides, vigoureuses; il lui avait été impossible d'en trouver un, et il avait dû se contenter d'à peu près, de littérateurs de métier, de conteurs à tout faire, de marchands de mots ne se doutant pas que tout écrivain digne de ce nom doit être et rester le comptable intellectuel et moral de son œuvre.

Chaque jour, Claude Barsac avait un grand nombre de visiteurs à son journal le Vingtième Siècle. Celui qui lui apportait de l'actualité avec un grain de réflexion était certain d'être bien accueilli de lui. Avant tout, il s'intéressait à ceux, bien rares, qui étaient en dehors d'un parti politique, d'une coterie littéraire, sachant bien que chez ceux-là il trouverait des atomes de vérité et que rien chez eux ne serait faussé par des préoccupations autres que le sujet même.

Il ne craignait pas de renvoyer avec fermeté, tout en étant poli, les vieux bonzes du journalisme qui, depuis leurs

6o8 l'arriviste.

débuts, refont continuellement la douzaine d'articles qu'ils ont dans la cervelle; ceux qui ne sont que des lettrés, c'està-dire qui manquent d'observation, qid n'ont -pas une idée ciui ne soit frise à g^uelqu'iin ou dans un livre; et tous ces contemporains qui s'occupent avant tout des mots et de l'arrangement des phrases sans s'inquiéter de ce qu'il peut y avoir dedans, de ces auteurs qui, selon l'expression de Courier, feraient gagner la bataille de Pharsale à Pompée si cela pouvait arrondir leur période. Des écrivains traités de grands maîtres et qui passaient pour les phénix des lettres s'entendaient dire courtoisement par Barsac qu'ils étaient des joueurs de flûte, des enfileurs de perles, des répétiteurs de leurs devanciers. L'air seul variait, tutu panpan, et encore. En ne sacrifiant pas aux dieux du jour, les faux dieux, les morts de demain, en jugeant par lui-même et en ne reconnaissant aucun des arrêts de l'opinion publique, ni des coteries politiques et littéraires, Claude Barsac s'attirait des ennemis; mais aussi il se faisait des amis de tous ceux à qui il disait un bon mot, de tous ceux dont il relevait le courage, de tous ceux qui travaillaient pour lui, et beaucoup commençaient à l'aimer autant par reconnaissance que par intérêt.

Les rédacteurs parlementaires, Montai et Paudan, avaient précédé Barsac au journal, et ils y avaient apporté la nouvelle du triomphe du directeur, du maître; aussi tous, dans la salle de la rédaction, attendaient Claude pour le féliciter.

Quand Barsac fut là, tous l'acclamèrent, mais il resta froid, s'il remercia ses collaborateurs. Il savait quel mobile guide les amitiés, les serrements de mains, les félicitations. Il connaissait trop les hommes pour jouir pleinement, sans réticence. s.

Au secrétaire de la rédaction :

— On m'apportera chez moi mon discours d'aujourd'hui à la Chambre. J'en corrigerai les épreuves. Composer en petit texte.

Et il pénétra dans son cabinet directorial. Des gens attendaient dans l'antichambre pour parler au directeur du nouveau journal, si vite populaire : le Vingtième Siècle. Barsac pensa à Négrava. Lui aussi, Claude Barsac, il devenait une puissance. Il avait fondé un journal, dont le tirage haussait

chaque jour. Il y avait maintenant de tout dans son antichambre, — comme il lavait vu souvent dans celle de Négrava, son ancien patron, — des envieux, des mécontents, des ambitieux. Il était une force en marche.

L'huissier demanda à Barsac s'il fallait introduire la première personne.

— Attendez. Je vous sonnerai.

L'huissier sortit. Une fois seul, Barsac regarda l'avenir. L'avenir était à lui. A ce moment, le passé s'enfonça dans les brumes fuyantes du souvenir. Le passé n'était plus. Toutes les figures connues s'estompaient, s'évanouissaient même dans un brouillard : « C'est donc ça le passé.'' Il n'y a plus d'attache. On passe, on continue sa route, et tout disparaît, s'évanouit comme un point quon laisse derrière soi en s'éloignant... » L'égoïsme qui avait guidé Barsac pendant toute sa vie continuait cependant à le guider, et joint à la force de nature qui le faisait subsister, cet égoïsme abolissait chez lui tout souvenir. Déjà, non seulement il n'y avait pas eu dans sa vie Marquisette ni Mirande, mais non plus la très tendre et la très douce Renée : c'étaient des êtres, des forces qui avaient fait partie de son existence : il les avait perdues et elles étaient remplacées par d'autres, comme son sang qui se renouvelait chaque jour, comme chaque atome de son corps faisait place à un autre; il regrettait les morts ainsi que l'homme en pleine santé de maturité regrette son adolescence, sa jeunesse. D'illustres amitiés venaient à lui. Qu'était-ce, le souvenir de Mirande devant ces fortes individualités? Bientôt peut-être une femme viendrait, l'inconnue; il n'oublierait pas Renée, mais tout est à être saisi sur la terre.

Marquisette? — Sans doute, il l'avait tuée. Il l'avait dû, pour accomplir 1« haute destinée dont il se sentait capable, dont le besoin et la force s'agitaient en lui. Il n'avait pas eu d'autre moyen de se développer dans un monde où tout est à l'argent, où tout subit sa domination. Tout attentat — comme, de-ci de-là, il le pensait encore — est la protestation d'un individu et un crime de la société.

Il se passait en Barsac, égoïste et ambitieux à la façon de Bonaparte, de ce maître qu'il avait souvent invoqué, il se passait la même chose que chez Bonaparte qui était allé de l'amour de la liberté -au despotisme, du werthérianisme à

6io l'arriviste.

l'autocratie. Napoléon, comme les Césars romains qui voulurent être dieux et se firent décerner la divinité, se croyait un régulateur social : Barsac, de même, se croyait utile, nécessaire à son temps, annonciateur d'une nouvelle société fondée, non sur la puissance des baïonnettes, mais sur la pitié et la justice pour tous, un annonciateur, non à la façon des prophètes, porte-parole de Javeh, à la manière de Jean, le précurseur du Christ, mais d'un annonciateur, comme Napoléon, dieu lui-même.

Chez tous les ambitieux, il arrive un moment, dans le triomphe, où le but à atteindre se confond avec la personnalité de l'homme. Bonaparte fut d'abord le consul, le chef d'une république; puis il fut l'Empereur, c'est-à-dire l'être supérieur à la fonction, sans lequel rien n'était, ne pouvait être, de qui tout émanait. L'homme quitta, à un moment, Napoléon, et en lui le dieu commença à régner. Barsac arrivait à cette transformation. Il avait suivi la morale pratique : ne pas traîner en hésitations vaines; avoir confiance en soi; se bien porter; enfin, être un animal de première classe. Et il avait grandi. Sans doute, des morts, deux femmes, et son camarade Mirande. Cette ombre traversa son cerveau, il la chassa.

Après tout, la vie et l'histoire le lui avaient encore appris : il n'y a d'amis fidèles que les hommes médiocres. Ce soir, après son triomphe à la Chambre, il se voyait, suprême ambitieux, parvenu à son apothéose, comme le César nouveau attendu par le peuple, le César démocratique promis à la France qui rêve, cherche, essaye de tous les régimes, révolutionne et ne sait, au fond, ce qu'elle veut.

Il avait vu un essai de dictature s'efforcer de percer en Gambetta, un essai d'Empire en Boulanger, et c'était lui qui allait résumer le tout. L'avenir, s'il savait se conduire, était à lui, — « l'avenir ! l'avenir ! mystère ! » — et il était de force à savoir se conduire. Il serait le maître, il ferait le bien de l'humanité, mais en la gouvernant.

Et il se vit. non avec le manteau de pourpre des rois et des empereurs, mais en habit noir, avec le grand cordon de soie rouge de la Légion d'honneur dont la croix de diamants pendait à son côté, — Président de la République française, et, -peut-être, un jour, de la Réfublique des États-Unis d'Eu- Tofe. Les évêques et les archevêques, les cardinaux, les magis-

Président de la République

RENÉE APRIL. 6u

trats, l'armée des fonctionnaires, les généraux aux panaches blancs, à son passage dans les grandes villes, l'attendaient, en cohue, sur le trottoir des gares. Et, aux revues, les régiments défilaient devant lui, et, pour le saluer, les drapeaux s'inclinaient. Claude Barsac trembla un moment devant le rôle qu'il pressentait dans l'avenir, non de peur, mais de ce frisson des ambitieux qui voient leur rêve se réaliser dans leur esprit.

L'huissier se permit de rentrer sans avoir été sonné. Il rappela que bien des gens attendaient dans l'antichambre.

- — Oui, je travaillais, et j'avais oublié.

Alors ce fut un défilé de gens les plus divers. Il fut complimenté, assailli de demandes, de promesses, d'assurances, de dévouement. Les dernières personnes furent congédiées en quelques instants.

Barsac, qui s'était fait apporter à manger d'un restaurant voisin, dîna dans son cabinet. Il humait une tasse de café, quand l'huissier :

— Quelqu'un est là depuis que vous dînez.

— Qui est-ce?

— Quelqu'un que je n'ai jamais vu au journal. Comme il ne veut pas donner son nom, je lui ai dit que vous ne receviez plus ce soir, et je l'ai engagé à revenir demain; mais il ne m'a pas écouté, et il m'a répliqué de vous prier de le recevoir quand même, car il ne s'en irait pas. Même il a dit qu'il était « immuable comme le destin ».

— Allez demander ce qu'il me veut.

L'huissier sortit. Quand il fut de retour.

— Il veut vous voir, vous, et il ne parlera qu'à vous. Il a ajouté qu'il était l'envoyé du hasard, celui qu'on n'attend jamais et qui se présente à son heure.

— C'est un original, quelque homme de lettres famélique. Qui sait? Peut-être un grand talent ignoré. Je l'attends.

Quand l'inconnu, une minute après, entra, Claude Barsac le regarda longtemps, et il crut l'avoir déjà vu, mais sans pouvoir se rappeler oij. Celui qui était là jetait les yeux sur tout. C'était l'homme qui avait écouté Lamor quelques heures auparavant.

6i2 L'ARRIVISTE.

— Où vous ai-je vu? car il me semble que je vous reconnais...

— Je me suis trou\é plusieurs fois sur votre chemin.

— Je ne m'en souviens pas. Que désirez-vous de moi? L'Inconnu s'assit, sans que le maître l'en eût prié. Barsac

regardait toujours son visiteur, ne pouvant se rappeler oii il l'avait vu. Il n'aurait pu dire si l'Inconnu était un ouvrier endimanché ou exerçait une profession libérale; il penchait vers l'ouvrier, puis quelque chose aussitôt le portait à croire que ce n'en était pas un.

L'Inconnu était d'une taille au-dessus de la moyenne, mince. De longs bras de singe. La tête, allongée du bas, présentait un fort renflement frontal; cela détruisait l'harmonie de la figure. Une chevelure brune, la barbe plus claire, d'un ton châtain, une barbe un peu hirsute. Un nez dont la pointe s'écrasait. La bouche grande aux lèvres minces. Des yeux gris. En somme, l'aspect de l'homme était minable. Il était vêtu d'une redingote élimée, d'un pantalon blanchi aux genoux. De gros souliers. Il avait posé son chapeau sur un siège, un gibus très défraîchi.

— Vous venez de me retourner sur toutes les coutures. Avez-vous quelque idée de moi maintenant .''

— Non. Vous avez du talent?

— Ne me prenez pas pour ce que je ne suis point.

— Alors expliquez-vous, monteur.

— Je n'ai aucun talent, citoyen, mais je suis un humble, moi, un sincère et un homme qui ne connais aucun compromis. Je suis un Barsac sans les actions. Et je m'appelle Ignotus.

Claude tressaillit, sans se rendre compte pourquoi.

— Enfin que me voulez-vous? Je vous ai reçu par bonté, car mon temps est précieux. Il appartient à tous, à l'humanité, et il ne faudrait pas me le prendre. Vous feriez tort à vos frères. Ce serait de l'égoïsme.

— Voilà les grandes phrases ! Ah ! je connais cette façon des politiques de duper le peuple ! Les malheureux 1 On a l'air de servir un intérêt, quand on n'obéit qu'à ses passions... Qu'est-ce que vous faites?

— Je vais sonner pour que l'huissier vous reconduise. L'inconnu se leva, et il se campa devant le bouton électrique.

— Pas encore... Je vous ai écouté aujourd'hui à la Chambre, et vous avez fait un beau discours. Il n'y a qu'un malheur, c'est que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites.

Barsac se dressa.

— Pas de violence! dit l'Autre. Vous vous en repentiriez.

— Je puis vous faire jeter dehors.

— Essayez de me faire chasser, je me débats, et je raconte votre vie.

— Ma vie ! s'exclama Barsac, qui s'arrêta.

— Non pas la vie de tartufferie, d'hypocrisie que l'on connaît toute à votre louange celle-là; mais votre vie intime, votre vie double, cette vie qui vous représente certaine nuit, dans votre cabinet d'avocat tandis que votre double était rue Murillo au moment où une M""" de Sergy était supprimée du nombre des humains.

Il s'était penché, et avait dit cela presque bas. Barsac se rassit. Il comprit qu'on n'en a jamais fini avec la destinée, avec le passé même, lui qui croyait, peu d'heures auparavant, en réfléchissant dans ce même cabinet, que le passé était aboli. -La destinée lui livrait encore un assaut. Il se retrouva le combattant qu'il avait toujours été, et il fit face à l'homme.

— Vous êtes venu ici avec un but. Exposez-le.

— Auparavant, je vais vous apprendre qui je suis... — * C'est ça, causons... Seulement soyez calrne.

— Je suis calme... aussi calme que vous, car vuus êtes un rude homme pour ça.

— Je vous écouterai; mais asseyez-vous. L'inconnu s'assit, puis commença :

■ — Voici en peu de mots. Enfant trouvé, j'allais être envoyé à l'Assistance publique quand une femme du peuple me garda. Elle peina, la vaillante, pour m'élever, me nourrir. J'ai peut-être un père et une mère par le monde. Qui? Je ne sais même pas d'où je viens, si je suis le fils de gens riches ou enfant du peuple, peut-être fils de catin.

L'huissier entra en ce moment, et il dit :

— Vous m'avez sonné?

— Non, dit Barsac. Retournez dans l'antichambre, et n'entrez sous aucun prétexte. Je suis en conféisnce avec monsieur.

On en voit tant dans les journaux. Aussi l'huissier, d'abord inquiet, sortit plus rassuré.

— Continuez, dit Barsac à l'inconnu.

— J'ai donc été élevé par une femme du peuple. École communale. Puis employé chez un banquier, puis chez un libraire. Je commençais à me tirer de peine quand il me fallut abdiquer mon individualité, entrer au régiment. Je pensai à être réfractaire; cependant, je me laissai incorporer dans l'armée; je voulais voir. On ne doit son sang et son temps à personne sans une juste rémunération. L'État vole le temps et les forces de tous ceux qu'il enrégimente sous le fallacieux prétexte de défense nationale... Patrie! Les hommes sont frères, et il n'y a pas de patries. Si on vous attaque, alors tout le monde aux frontières comme en 1793; s" dehors de ce cas, rien. Si l'État a besoin d'une armée, qu'il fasse appel à ceux qui sont nés soldats, pour ne pas dire soudards. Toutes ces idées d'ailleurs ne sont pas à moi, elles sont du domaine de tous. Je les trouve justes.

— Soit, mais abrégez. Ce n'est pas le moment de discuter.

— Le service de la caserne est infect et infâme, en ce qu'il en lève à l'homme sa pensée, son libre arbitre, le met sous la dépendance d'idiots, de ramollots, le force, dans les troubles publics, à tirer sur le peuple, sur son frère, à le tuer s'il ne veut être fusillé lui-même, si le soldat obéit au précepte : Tu ne tueras -pas. On masque sous les mots de discipline, de dévouement au drapeau, et cœtera, les aosurdités, les crimes que l'on fait commettre. Le soldat n'est donc pas libre, et, pourtant, nul ne peut priver quelqu'un de la liberté.

Barsac écoutait ses propres théories répétées par la bouche de cet inconnu : pourquoi lui semblaient-elles fausses maintenant jusqu'à le choquer?

L'inconnu continuait :

— Mais cette liberté existe-t-elle, le temps militaire fini? Écoutez ce que Marat a écrit : « Admettons que tous les hommes connaissent et chérissent la liberté; le plus grand nombre est forcé d'y renoncer pour avoir du pain : avant de songer à être libre, il faut songer à vivre. » J'ai été débardeur un jour, garçon de bureau un autre. J'ai fini par trouver à m'occuper en faisant des copies.

« Je gagnais peu, mais cela me suffisait, me laissait du

temps pour lire et écrire. Je voyais mes frères souffrir, car je me mêlais à la vie des misérables autant que je pouvais. Et j'ai poussé un cri de détresse, d'alarme, de revendication sociale. Mais je ne savais que faire, où aller, et je cherchais un chef quand je vous ai connu.

— Vous m'avez connu?

— Oui. J'habitais alors la même maison que vous, rue La Bruyère, dans une des mansardes. On me dit un jour qu'un journaliste demeurait au rez-de-chaussée, une vieille pipelette, qui parlait toujours de vous. Je vous guettai, et votre visage me plut. Je lus vos articles dans le journal de Négrava, un farceur aussi, et je m'écriai : « Ecce homo I Voilà mon homme ! »

— Votre homme ?

— Oui, vous l'étiez. Tout ce que vous écriviez, je le pensais; mais vous, vous saviez le formuler. Je n'avais qu'à venir derrière vous, vous appuyer. Je pensai plus d'une fois à me présenter chez vous, à vous offrir le respect et l'admiration d'un disciple à son maître; mais ma modestie me retint, puis je ne sais quoi qui m'avertissait qu'il ne fallait pas vous déranger dans votre œuvre, car je sentais, j'avais comme l'intuition que vous prépariez quelque chose.

L'homme parlait d'une voix monotone jusqu'à présent, un peu nasillarde de ton, et Barsac voyait maintenant à qui il avait affaire. Un homme du peuple de demi-instruction, qui n'en sait pas assez pour juger, qui a mal digéré ce qu'il a appris. Il l'avait bien vu au ton dont l'autre avait prononcé — « Ecce homo » vaniteux de mêler du latin à ses phrases françaises ; et n'avait-il pas dit qu'il s'appelait Ignotus avec une emphase que Barsac n'avait pas tout d'abord aperçue.

— Oui, continuait l'autre, vous étiez mon homme. Je vous croyais sincère. Pour moi, vous alliez tout chambarder. Moi j'hésitais entre les bombes et autre chose. Je sondai votre conduite, et je me dis après : « Du moment qu'il ne lance pas une bombe, c'est qu'il y a mieux. » Et je vous guettai, vous regardai faire, et je vous vis vous emparer de la fortune de M™* de Sergy en la supprimant avec une adresse, un génie qui me remplit d'admiration. Je pensai : « Oh! oh! c'est mieux que la bombe, cela! Voilà bonne œuvre d'anarchie! » fne bombe, ça frappe des innocents.

6i6 l'arriviste.

des malheureux même. Vous, vous vous attaquiez aux inutiles. « Cette Marquisette était une fainéante, une inutile de la vie; vous la supprimiez. Très bien! Et vous alliez employer le million à poursuivre la régénération de la terre, au grand œuvre. Vous étiez au-dessus de tout et vous ne deviez d^ compte à personne. Ah! comme je vous ai plaint et vous ai admiré. Plaint de ce que votre ami était soupçonné, emprisonné pour vos grands actes, et admiré pour la maîtrise avec laquelle vous le défendiez, vous vous défendiez vous-même. J'aurais donné ma vie pour vous, et, le jour des assises, si les jurés avaient rendu un verdict de culpabilité contre Mirande, j'étais là, au fond de la salle, et j'eusse crié : « C'est moi le coupable ! » On m'aurait arrêté, mais vous auriez été sauvé. Je ms serais substitué à vous, et l'on m'aurait cru coupable, puissque je savais très bien comment vous aviez volé et assassiné. Ah ! le beau coup que j'eusse fait là ! Il est vrai que je serais mort sur l'échafaud avec l'illusion bien douce de l'humanité sauvée par Claude Barsac, du rachat futur des hommes par vous... Oui, j'aurais donné ma vie pour vous... Mais quel triomphe à ces assises! Je jouissais, dans l'ombre, de votre triomphe, et quand vous êtes descendu devant votre porte avec votre ami et votre maîtresse, je me suis avancé pour vous serrer la main, vous dire mon admiration, mais je me suis senti retenu par un instinct.

— Ah! c'était vous? Voilà donc où je vous ai vu. Il me semblait aussi vous reconnaître... Et même je me souviens tout à fait... Vous étiez à l'enterrement de Renée, et c'est vous qui m'avez adressé comme un signe d'entente, et avez ramené chez elle « notre » vieille concierge.

— Oui.

Barsac, atteint dans son orgueil, se sentait prêt à haïr la vie. Ainsi, il y avait un homme qui savait tout, qui l'avait deviné, l'avait épié, suivi, et si cet homme n'avait pas cru en lui, Barsac, s'il n'avait pas pensé comme il l'avait fait, il l'aurait dénoncé, il l'aurait perdu, il eût arrêté sa fortune au moment oh elle commençait de naître. Lui qui se croyait si fort, supérieur aux événements, il avait dépendu d'un rien qu'il fût livré à la justice. Mais cet homme que voulait-il? Oui, décidément, on n'arrête jamais les conséquences de ses actions.

— Ce n'est lias tout, poursuivait l'Inconnu. Après les assises, pendant quinze jours, vous avez été suivi, épié, vou* et votre ami Mirande.

— Je m'en doutais.

— C'étaient des hommes de la Sûreté, preuve tout de même que quelqu'un vous soupçonnait en haut lieu... Je tremblais pour vous, mais je veillais, et, au dernier moment, si l'on vous avait arrêté, j'aurais moi-même soustrait le million et je serais allé me dénoncer au parquet, le million en main. Devant pareille preuve, ils sont si bêtes! mon affaire était réglée.

- — "Vous saviez donc où était le million ?

— Chez vous. Où aurait-il été mieux pour déjouer toute piste. Derrière le portrait de votre ami?

— Comment pouviez-vous savoir cela?

— Le soir où vous avez « supprimé » !\r°* de Sergy, une nuit d'étoiles, sans lune, vous souvient-il, au moment d'introduire la clef dans la serrure, à la porte du jardin de l'hôtel, vous avez regardé si. personne ne vous apercevait. Au bas de la rue Murill», un passant s'arrêta un instant comme pour vous regarder, un* passant quelconque, avez -vous cru, aux allures de pauvre diable... C'était moi, qui vous connaissais bien, qui ne me suis pas trompé à votre silhouette. Je vous admirais trop, moi. pour ne pas vous avoir reconnu, pour n'être pas sûr que c'était bien vous... Vous êtes étonné, car vous ne m'aviez jamais remarqué. Le long de l'échelle où s'agitent les hommes, on fait attention les uns aux autres*, ordinairement, de bas en haut, ei non,de haut en bas... Donc, rentrant chez moi, dans notre maison, j'ai vu un rais de clarté sous les volets clos de l'appartement que vous occupiez, vous, au rez-de-chaussée. Vous étiez absent, j'en étais sûr, et il y avait de la lumière chez vous. Je n'y ai pas résisté. J'ai tiré doucement les volets, et personne ne. protestant de l'intérieur, j'ai pénétré chez vous. Personne. J'ai remonté la mèche de la lampe que vous aviez baissée, et j'ai regardé la maison du maître, de celui dont tous les articles de revendication sociale exprimaient un peu de mon rêve de désespéré. Et j'ai caressé de mes mains d'ouvrier les meubles, les objets qui vous servaient ; j'ai baisé, — imbécile ! — avec vénération, sur la table de noyer aux pieds en torsades qui vous servait de bureau, le pupitre où vous écriviez. Puis je suis

6i8 l'arriviste.

sorti sans avoir rien dérangé, et jai pris soin de refermer les persiennes telles qu'elles étaient. L'inconnu, après un silence, ajouta :

— J'avais donc remarqué ce portrait.

— Mais vous ne saviez pas pourquoi j'étais absent de chez moi ?

— Je l'ai su, le lendemain, en lisant dans les journaux l'assassinat de la rue Murillo, le meurtre de M™^ de Sergy.

— Et vous ne m'avez pas dénoncé?

■ — Je croyais en vous ! Si vous aviez tué cette Marquisette, c'était pour accaparer une fortune, au profit de la révolution future, pour l'accomplissement de l'idée. C'était, j'en étais sûr, un acte d'anarchie. Quand j'ai su le vol du million, et quand je me suis demandé où vous l'aviez caché, j'ai pensé que ce devait être derrière le portrait de votre ami, dans l'épaisseur du châssis entre le pastel et le carton qui, derrière, le protégeait. J'ai fait le même raisonnement que vous. Ce portrait, fétiche, ne serait pas soupçonné de ce recel cynique, si l'on faisait une perquisition chez vous... D'ailleurs, j'af pénétré une seconde fois, en cachette chez* vous, et j'ai pu vérifier que le papier bleu avait été déchiré et qu'on avait recollé des bandes de même couleur.

Claude Barsac se sentait vaguement inquiet. Comment se défaire de cet homme? Cette pensée tendait, durcissait son front. Il dit :

— Que me voulez-vous enfin?

— Vous le saurez dans quelques instants... Je vous attendais à la suite, après vos actions. Or, la suite m'a prouvé que tout, chez vous, était hypocrisie, tartuferie, que l'argent volé ne l'avait pas été pour servir la cause de ''humanité, mais pour vous servir vous seul, pour servir vos passions, pour aider à votre ambition. Du moment qu'il en est ainsi, vous n'êtes plus mon homme.

— Je ne crois pas que vous soyez venu me dire tout cela pour le plaisir de me le dire, et moi de l'écouter.

— Cet acte de la suppression d'une femme qui, si vous aviez été sincère, était une nécessité, un acte grand, devient un assassinat du moment qu'un motif personnel l'a engendré ! Ce n'est plus pour le bien général, pour vos frères malheureux que vous avez pris une fortune et tué, c'est pour votre propre jouissance, comme d'autres l'ont fait avant vous, et

alors vous devenez un meurtrier, un assassin, car vous avez touché à une vie humaine qui valait mieux encore que la vôtre, car elle accomplissait sa vie de destin, si futile, si légère qu'elle fût, en dépensant, en faisant vivre ceux qui travaillaient pour elle, tandis que vous, vous avez failli à votre destinée. Pour pouvoir jouir, assouvir votre ambition, vous avez volé et tué. Cela vous fait l'égal du voleur et de l'assassin, de ceux de la pègre.

Barsac dit :

— Vous êtes anarchiste. Pourquoi, supposez-vous, homme de peu de foi, que je ne suis pas avec vous le serviteur de la même idée?

— N'essayez pas de m'abuser. L'autre jour encore, sur le boulevard, dans la cohue incertaine du crépuscule, vous avez dit à un ami avec qui vous vous promeniez, et qui vous demandait si telles étaient vos idéesj pourquoi vous ne jetiez pas de bombes : « Il y a des domestiques, — pardon, des fanatiques, pour ça. » Voilà vos railleries dans l'intimité, l'homme vrai, quand le masque est jeté.

- — Mais vous me suiviez donc partout?

— Je vous croyais la lumière, fêtais votre ombre. Commencez-vous à comprendre maintenant que si vous connaissez le remords seulement de nom, comme un mot que vous pourriez définir en homme intelligent et sur lequel vous seriez capable de faire une conférence éloquente, et que si, en effet, le remords n'est que le regret des faibles, chacune de nos actions a sa conséquence dans notre vie? Et si cette vérité était incertaine au point de vue de la conscience, elle serait vraie physiquement. Rien ne se perd, chacun de nos actes a ses prolongements en nous ou au dehors. Donnez un coup de poing à un mur, — le mur vous le rend.

— Concluez.

— Eh bien ! vous êtes dégringolé dans la boue des actions humaines qui sont simplement personnelles. Vous avez assassiné et volé pour être riche ! Est-ce assez lâche, Claude Barsac, devant le combat de la vie ! Vous aviez donc peur de la vie? En ce cas, il fallait la fuir, vous tuer. Mais vous craigniez le néant. Eh bien, alors, si pour vous il y a le néant, sans autre idéal, vous êtes l'égal de ceux que vous avez tués. Liane de Sergy, Mirande, Renée. Si la nature me détruit, au moins moi je ne lui demande rien, tandis que

vous, vous ressemblez à ces rois qui ont commis des crimes pour s'asî?oir sur u.i trône. Vous êtes aussi abominable qu'eux. Et tout cela vous le faites pour vous — four vous seul — et sans un remords. Et moi qui croyais que c'était pour le bien de l'hurT.anité future! C'était pour vous, pour vos besoins, pour mieux vous asseoir le dejrière sur un fauteuil plus doux !

Barsac r/avait jam.iis connu la peur, mais il se sentait de plus en plus inquiet, comme à l'approche du malheur. Il écoutait l'homme et réfléchissait. Il lui devenait difficile de se débarrasseï de l'inconnu. Il se trouvait en face de quelqu'un qui avait un but certes, mais qui, avant d'arriver à ce qu'il voulait, coriime les héros homériques, aimait sans doute à parler. Cependant, pour en finir, il lui dit a\ec son Ironie coutumière :

— Vous mamusez beaucoup.

— Non, je ne vous amuse pas. Vous ne tremblez pas, parce que vous êtes fort. Mais je ne Vous amuse pas... Je vous ai deviné, je' vous connais tout à fait maintenant, vous êtes un danger pour l'humanité.

Barsac se leva. L'inconnu aussi, et dun ton âpre :

— Si vous n'aviez été qu'un ambitieux pur, vous ne m'auriez pas trompé si facilement. Vous aviez aussi besoin de tendresse, et c'est cela qui m'a foutu dedans. J'ai cru longtemps que vous aimiez votre maîtresse et votre ami...

— Je les aimais.

— Oui, tant qu'ils n'ont pas été un embarras pour vous.

— Un embarras?

— Votre maîtresse avait votre secret, et par sa mort vous avez eu d'elle le silence.

— Elle n'aurait pas parlé.

— Qui sait? Vos actions révoltent tout ce qu'on a en soi.

— Mais je ne l'ai pas tuée!... Elle est morte de maladie.

— Sans doute. Elle est morte de peur. Vous êtes habile! Et votre ami, quand il a su, car il devait finir par l'apprendre, par comprendre... quand votre ami a su que vous aviez tué sa maîtresse, il a fallu vous défendre de lui, et vous l'avez tué.

— Mon ami est mort d'une maladie de cœur.

— Dites cela à d'autres, à ceux qui ne voient pas encore le rôle que vous jouez.

Barsac réfléchissait toujours au moyen de se débarrasser de cet homme inconnu.

— Oh! quelle pitié je me sens à présent pour cette Marquisette, pour Mirande, pour Renée, pour vos victimes. Je croyais, moi aussi, qu'on pouvait, anarchiquement, tuer...

— Enfin, que voulez-vous?

— Vous allez le savoir. Écoutez ce passage de Shakespeare. Il s'applique à vous. Que de fois, depuis un mois, je l'ai relu ! Écoutez. C'est Brutus qui parle, et c'est de Jules César dont il s'agit, de cet homme qui serait devenu empereur si on ne l'avait abattu comme un monstre daogereux pour la terre.

— A quoi bon avoir tué celui-là, le plus grand. Douze Césars sont nés de son sang. Et après les Augustes, les Augu|tules. A quoi bon?

L'inconnu déclama en anglais avec une prononciation ricieuse :

It must be by his death ; and, for my part. I know no personnal cause to spurn at him.

But for the gênerai...

Barsac voulut passer, car il comprenait maintenant le danger qui le menaçait, il savait ce que l'inconnu était venu faire : il venait assez bien de l'expliquer en empruntant les paroles du Brutus, de Shakespeare. Mais l'Autre le retint.

— Arrière ! J'appelle, fit Barsac voulant se dégager.

— • Non, vous n'irez pas plus loin ! Je crèverai le poussin dans l'œuf! Je ferai avorter le tyran qui perce en toi... Tu as détruit toutes mes illusions !

— Au secours ! à l'aide !

L'inconnu avait tiré de la poche de sa redingote un poignard de fabrication italienne, à lame triangulaire. Il en frappa Barsac, qui, se défendant, eut la main droite profondément coupée au poignet, la main qui avait tenu avec énergie de poison — le flacon débouché d'acide cyanhydrique — sous les frêles narines de Marquisette. Et la main blessée par le poignard, était — au bout du bras levé pour se défendre, et mutilé, — comme une bête morte.

Sans s'aff"aisser, sans un cri de douleur :

— A moi !

— Tu appelles ? Tiens, monstre ! traître I Tiens, gueux !

De nouveau, le poignard — dévié encore par une parade — frappa Barsac à l'épaule. A ce moment, Thuissier entra, attiré par les cris du patron et le bruit de la lutte. Tout à l'heure, il avait cru à un fou, maintenant, il voyait un assassin. Se précipitant sur l'inconnu, il essaya de le désarmer, et se coupa les doigts. Alors, le garçon de bureau tira un revolver de sa poche et fit feu à bout portant sur l'aliéné qui tomba, traversé d'une balle en plein cœur.

Claude Barsac avait cru un instant que sa destinée était accomplie; mais l'heure mauvaise n'était pas en marche, sans doute, contre cet arriviste hardi. Le correcteur et les compositeurs du journal avaient envahi le bureau du» directeur, et le cadavre de l'inconnu gisait toujours « sur le parquet » comme dit un rédacteur, qu^ ajouta : « — Il faudrait l^n aviser. » Bientôt, Négrava, informé par le téléphone, accourait et félicitait Barsac, dont un médecin voisin, appelé en hâte, le docteur de Lusi, venait de panser les deux blessures et qu'on allait emmener à son domicile :

— Vous l'avez échappé belle, cette fois encore, mon cher. Barsac avait la fièvre, mais il répondit en souriant :

— Je porte malheur à mes adversaires. Il ne faut pas être contre moi.

Barsac, dans sa voiture qui le ramenait chez lui, songeait que la veine était définitivement avec lui. Plus aucun témoin de son passé de violence ne restait maintenant. « - — Ah ! la foule innombrable de ceux qui luttent pour atteindre Celle qui sourit, la Fortune ou la Gloire, sur le Baal d'or, en tenant, énigmatique, tentatrice et perfide, des palmes triomphales ! Quelques-uns, — les rares victorieux parmi la multitude des combattants de tout âge, enfants, hommes, femmes, vieillards, des lutteurs pour la vie, pour le pain, pour l'argent, le succès, pour le luxe, pour la luxure, pour les ambitions normales ou inavouées, - — quelques-uns, ■privilégiés de la bataille effroyable et sans merci, af-prochent le dieu insaisissable, au mufle d^or, et la Fée incertaine. Mais, autour, dans la mêlée farouche, à peine atténuée dans la société par les courtoisies de la civilisation, les forts dévorent les faibles, — et c'est ainsi par tout le globe, sur

les continents comme dans l'air et sous les rlots, entre tout ce qui vit. »

Barsac avait lutté à son rang, et selon sa force, dont ces victimes, Marquisette, Mirande, Renée et un anarchiste mystérieux témoignaient. — Déjà quand le coupé, où le député de Paris était, entre le médecin et Négrava, s'arrêta, rue Ballu, devant le petit hôtel, les vendeurs d'un journal du soir criaient : « • — Le discours de Claude Barsac! L'attentat!'» — C'était la gloire en même temps que le déblaiement du passé. L'Arriviste n'avait plus, dorénavant, contre lui que les jaloux, calomniateurs, médisants, rivaux vaincus, les ennemis ordinaires des « arrivés ». Dompteur des hasards, amoral comme la vie, vainqueur de ses hostilités, renverseur d'obstacles, Claude Barsac était, dorénavant, après avoir triomphé de tous les destins contraires, le maître de la chance.

Page 1