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LA MONTÉE AU POUVOIR

Barsac fut profondément atteint par ia mort de Renée. Mais il eut beaucoup à travailler, et la fatigue physique et intellectuelle enraya la douleur, la contint dans des limites qu'elle aurait pu outrepasser. Puis il eut, aussitôt après la mort de sa maîtresse, à s'occuper de son élection, pour remplacer Miclos comme député de Paris (IX^ arrondissement, quartier Saint-Georges). Il ne rencontra pas de concurrent sérieux. Sa veine grandissante effraya ceux qui auraient voulu se mettre au travers de sa route, et ils attendirent une autre occasion.

Élu, il alla siéger à l'extrême-gauche de la Chambre, mais il signifia nettement qu'il n'était ni radical, ni socialiste.

Il ne monta pas à la tribune, tout de suite : à ceux qui s'en étonnèrent, il répondit que, nouveau venu, avant d'attaquer, il étudiait l'ennemi, s'enquérait de ses forces, apprenait les finesses et les « ficelles » des parlementaires.

Quelques mois seulement s'étaient écoulés, et maintenant le sens de tout se modifiait pour Barsac. L'amour perdu endeuillait son âme, et sa souffrance d'avoir perdu l'adorée de ses sens et de son esprit le portait à jeter les yeux sur le monde, à le vouloir tout autre. La jeunesse a des charmes. Barsac ne les avait pas connus; à la jeunesse les illusions, la foi, les joies de l'espoir; dès le printemps de la vie, il les avait vus s'évanouir; il était resté seul devant les intérêts, parmi les barbares, parmi les médiocres et les coquins, en général triomphants. Et son égoïsme s'était renforcé, avait grandi de tout ce qu'il n'avait pas possédé.

Ce qu'il avait eu de la jeunesse — la force et Ténergie, la volonté de tout accomplir et de briser tout obstacle, — cela restait, certes; mais il entrait dans un autre âge, dans une autre passe de la vie de Thomme, et sans regretter les actions commises.

Si l'on était heureux, comme on serait meilleur!

Ah ! quel cri profond de vérité ! A la fois, Barsac avait subi l'influence du bonheur, par le succès tout à coup et l'argent venant ensemble, et l'influence de la douleur et de la mort par la disparition des deux êtres qu'il avait le plus chéris au monde, son ami Jacques, et la très douce, sa maîtresse, Renée.

Le bonheur et le malheur avaient agi sur lui l'un et l'autre. Et il s'adoucissait, il s'attendrissait, et le fond de bonté qui était en lui jaillissait comme sous le pic, au profond de la terre, la source d'eau vive. Mais rien de ce qu'il avait commis ne le gênait. Pour parvenir, être le puissant qui gravissait l'âpre pente de l'ambition, certains actes — le vol d'un million, le meurtre d'une femme — avaient été obligatoires, et, pour lui, sa destinée aurait été impossible autrement. Il était devenu trop contempteur des hommes pour ne pas reconnaître que tout pouvoir a le crime pour source, que ce soit le crime vulgaire à sanction pénale ou le crime moral, si fréquent. Joseph de Maistre l'a dit : « Je ne sais pas ce qu'est la conscience d'un coquin, mais je sais ce que c'est que la conscience d'un honnête homme, et c'est quelque chose d'épouvantable. »

L'âge de la maturité, - — il était devenu vieux avant le temps, — de la compréhension parfaite, avait sonné pour Claude Barsac. Mieux encore qu'autrefois, le monde était visible pour lui, et c'était l'enfer social qui lui apparaissait jusque dans ses profondeurs, avec ses tortures, ses géhennes, et sa sympathie croissait four Vhumanité. S'il regardait derrière lui, des tombes : celle de M""* de Sergy, celle de Jacques, celle de Renée; s'il regardait devant lui, d'autres peut-être : les tombes de ceux et de celles qu'il rencontrerait dans la suite de son existence, et à qui il serait fatal, et, pour terminer une tombe encore : la sienne.

L'avenir, en dépit des apparences, n'était donc pas à lui. Mais, parce que tout finit au tombeau et que l'avenir n'ap-

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partient point aux mortels, ce nest pas une raison pour qu'il y ait des malheureux, des damnés sociaux, et justement, parce qu'il ne pouvait apporter aucune croyance à l'humanité, aucune consolation future, il voulait que tous les hommes eussent au moins leur part de bonheur, ici-bas, cette part que toute société, selon lui, leur doit. Car une loi seule est équitable : la justice légale pour tous. La loi l'affirme sans doute depuis longtemps; c'est l'éternel mensonge.

Les hommes, comme Barsac, n'aspirent qu'à deux choses : l'amour et le pouvoir, — par la fortune ou bien par le talent, qui ne se développe guère sans Elle. Être aimé et être puissant; Barsac avait eu l'amour et savait que jamais plus il ne le retrouverait. Il restait à Claude l'ambition. Mais s'il montait en puissance, s'il voyait grandir sa renommée, son cœur n'en était pas moins vide, et, pour qu'il y eût contrepoids, il fallait qu ce vide fût rempli. Jadis, au moment oii il dut commettre ses crimes. Renée, interrogée dans le sommeil hypnotique, lui avait dit voir, à côté du mauvais, de l'épouvantable de son âme, de la bonté, et elle avait ajouté que c'était parce qu'elle le supposait bon, qu'elle l'aimait. Aujourd'hui, sans famille dans la vie, solitaire, — ses parents morts, — sa maîtresse morte, Renée, — et Jacques de Mirande, son camarade d'enfance, l'ami de sa jeunesse, des premières années de Paris, mort aussi — cette bonté, sous les coups successifs de la camarde, sourdait de son àme.

Récemment, comme il se promenait sur le boulevard, dans la cohue de crépuscule et de trottoir grandissante d'une fin de journée, à Georges Decroix, — l'Amant des danseuses et le peintre de Sa Modernité Lulu, — qui lui objectait :

— Alors, si vous défendez ce Jésus brutal et ignoble, Ravachol, — pourquoi ne jetez-vous pas de bombes?

Il répondit :

— ^ Il y a des domestiques — pardon, des fanatiques — pour ça. Les idées me suffisent, les idées que ma pensée imprimée ou parlée contribue à répandre dans le monde, et elles détruisent tout autant.

— Pour fonder quoi ?

— Nous verrons après. Il faut, d'abord, démolir la vieille bâtisse et purifier les cœurs.

Barsac savait que la joie complète est insaisissable comme

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une chimère, mais il aurait voulu que chacun fût à Tabri du besoin, eût un bonheur relatif. Les hommes sont des loups pour leurs frères: or, il faut guérir les âmes, et tous les malheureux doivent être aidés, secourus, et, pour cela, une réorganisation complète de la société est nécessaire, et la parole fondamentale de cette société nouvelle doit être : la bonté.

Car, disait Barsac :

— Pour mitiger ses instincts, pour adoucir sa nature, l'homme a la bonté. Il est des qualités qu'il ne peut avoir, des talents, des vertus même. Mais il lui est toujours facile, qu'il soit simple d'esprit ou intellectuel, d'acquérir la bonté, et. en vérité, celui qui n'est pas bon, c'est qu'il ne le veut pas.

Le visage de Barsac avait conservé cette énergie qui le marquait entre tous, son aspect était toujours aussi froid; et toutefois, maintenant, les misérables et les petits venaient à lui. L'homme dédaigneux de jadis, qui effrayait les timides et les humbles, était disparu; et tous aussitôt, en l'approchant, reconnaissaient en lui, dans son masque neuf, la bonté. Des ouvriers, des électeurs ou non, ne craignaient pas de venir à lui et de lui exposer ce dont ils souffraient, les injustices commises; et comme Barsac savait que tout homme, depuis le génie jusqu'à l'ignorant, peut être bon, — s'il le veut véritablement, d'une résolution ferme, — il était bon et doux.

Renée avait dit :

— Ma mort te rédempta

Et Claude Barsac apparaissait de plus en plus l'homme de demain. S'il n'avait pas encore pris la parole à la Chambre, il venait de fonder le journal, le Vingtième Siècle, qui, tout de suite, avait été un grand succès, conséquence d'une publicité énorme, de cinquante mille affiches collées sur les murs dans toute la France. Le Vingtième Siècle, directeur politique et rédacteur en chef : Claude Barsac. Pierre Bisson, chargé de la critique dramatique; Paudan, de la critique littéraire, à peu près disparue des quotidiens ; Montai, mis à la tête du grand reportage, étaient parmi les collaborateurs.

Négrava — tout en restant patron de son journal à lui, le Revendicateur, — donnait un article par semaine. Et Claude, en apparence, tout entier à la direction de son

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papier à un sou qui publiait chaque jour six pages de texte, et, tous les lundis, un croquis satirique de l'alerte dessinateur Biaise Verdet, le crayon à la mode, Barsac attendait qu'une question importante fût soulevée à la tribune, une question intéressant des milliers d'individus.

L'occasion — l'occasion toujours — guettée par le nouveau député de Paris, se présenta enfin. — Le gouvernement, après des attentats anarchistes, avait dépo^, avec une sournoiserie à laquelle personne ne se trompa, une loi sur les anarchistes, mais dirigée en réalité contre la presse et restreignant la liberté de l'individu. Cette loi — votée — méconnaîtrait tous le» principes du droit individuel. Avec elle, on revenait à la théorie autoritaire des vieilles monarchies, l'infaillibilité des gouvernants. Il s'agissait de défendre le citoyen contre l'État, de poser, enfin, nettement, le droit de chacun d'être un homme libre.

Barsac, après' que divers orateurs eurent parlé pour ou contre la loi, monta à la tribune, et il commença ainsi :

— Depuis plusieurs années, nos gouvernants, autoritaires, veulent faire de l'homme, selon le mot de Taine, « un animal appartenant à l'État ». Je ne suis pas de ceux qui veulent que la société soit arrangée pour l'individu, car cela n'a aucune réalité, mais bien de ceux qui veulent l'individu libre. Or, de plus en plus, l'État, qui n'est qu'un pouvoir exécutif, et rien autre, tend à l'asservissement des esprits libres, à oppresser les individus. L'idée républicaine, par exemple, est ainsi, malheureusement, trop restée un vain mot. Pourquoi? Parce qu'en France, on a beau substituer une forme de gouvernement à une autre, les mœurs demeurent les mêmes. Tous les Français, en général, sont autoritaires, et c'est la seule excuse que vous puissiez invoquer, messieurs les ministres, à votre proposition des lois scélérates, — car c'est ainsi, demain, qu'on les appellera.

On ne savait oii il voulait en venir. Des protestations de patriotes et de républicains s'étaient fait entendre, auxquelles se mêlaient des applaudissements ironiques de quelques députés de la droite; mais on écoutait avec curiosité.

— Prouvez ! prouvez, s'écriaient plusieurs voix.

Rinval, l'ancien président du conseil des ministres, mis

récemment sur une liste d'accusation de députés panamistes et chéquards, et qui s'était sauvé à force d'audace en se réfendant par la menace de ses crocs, comme un grand loup traqué par des chiens, Rinval jeta :

— Vous insultez le pays !

— Je ne vous insulte pas même vous, monsieur. Je serais impuissant.

— Expliquez-vous ! hurla Rinval de sa place.

■ — • Vous n'êtes pas de ceux qu'il est possible d'insulter. Et, dédaigneui, sans plus s'occuper de l'ancien ministre des Finances et président du Conseil :

— Veuillez m'écouter, messieurs, je vous prie. C'est à l'aube, avant que Paris ne s'éveille, voici les nettoyeurs de la voirie qui sont en train de balayer, d'assainir la ville. Quatre de ces hommes font leur besogne en plaisantant un brin, avec la gaieté franche des ouvriers de la première heure. Écoutez-les causer, ils sont frères, la camaraderie règne entre eux; mais passe un inspecteur, et il faut bien qu'il commande quelque chose. Il avise un tas de boue qui s'éparpille, et il dit à l'un des quatre camarades : « Vous, un tel, faites-moi faire des tas de boue qui soient plus présentables, afin que l'on puisse les enlever. » A présent, voyez le changement : celui qui est passé chef fait marcher militairement les trois autres qui ne sont plus, pour le moment, ses frères ni ses camarades. Or, il en est de même à peu près partout en France.

Barsac s'arrêta quelques secondes, tandis que d'aucuns étaient un peu déroutés par cette façon de s'exprimer, — à la manière d'un des apôtres, comme autrefois sur les bords du lac de Tibériade, — par une parabole. (On est toujours un peu l'apôtre du dieu qui est en soi.) Il continua :

— Rien de plus autoritaire que les gouvernements soidisant républicains de ces dernières années. Gambetta, méridional, esprit latin, fut autoritaire comme tous ceux qui ont formé, qui forment encore sa queue. Un exemple. Je relis parfois des articles publiés sous l'Empire, et qui invoquent à grands cris la liberté. Eh bien, tous les principes, si énergiquement défendus, sont chaque jour démentis par les hommes au pouvoir, les signataires de ces articles.

On a osé, sous la troisième République française, des actes que le second Empire n'aurait pas osé commettre. Il

n'y a peut-être pas un homme politique, surgi de la Révolution du 4 Septembre 1870, qui ait gardé les vrais principes républicains, qui soit libéral, c'est-à-dire ami de la liberté pour les autres et pour soi, de la liberté pour tous. C'est que l'autoritarisme est la marque distinctive de notre génie; c'est le côté tout latin de la race. Même les socialistes, ces prétendus amis du peuple, — que mes collègues socialistes ne s'en fâchent pas, je m'expliquerai clairement un jour, — ne connaissent, comme les jésuites, qu'une chose : asservir l'individu à l'idée, au nombre.

- « Or, je vous dis, le danger social a deux faces : l'État d'abord, et le socialisme, ensuite, entendu comme plusieurs l'entendent. Aujourd'hui, je m'élève contre l'État, parce que, avec la loi qu'il nous demande de voter, il commettrait un crime contre la liberté. Autrefois, on avait vite clos la bouche à celui qui voulait parler : les lettres de cachet et les bastilles étaient là. Et, à moins qu'ils ne s'exilassent, les Saint-Evremont et, plus tard, les Voltaire, ne tardaient à les connaître. Aujourd'hui, c'est la déportation dont vous faites la menace.

— Il n'y a pas de "Voltaire, fit un interrupteur.

— La loi qu'on propose annihile l'individu, et en partie la presse. La presse a une grande — et légitime — influence, et l'on craint cette influence. La presse est la tribune de l'individu et aucune infamie ne peut être commise par les pouvoirs sans qu'elle la dénonce ; la presse met au pilori de l'histoire les malfaiteurs politiques et autres. Elle est le fanal qui éclaire. Maintenant, que veut-on qu'elle soit.-^ La sourde et la muette.

— Le gouvernement ne veut rien de tout cela.

— Il le veut, et hypocritement, il s'en défend, répliqua Barsac. Ce que l'État veut atteindre, c'est la domination. Son autoritarisme ne se cache pas. Si la République doit suivre les errements de la royauté c'est reculer, c'est revenir au passé.

« Soyez francs : ce que vous voulez instituer, c'est le conseil des Dix pour certains, pour ceux que nos gouvernants craindront, pour tous les suspects de l'opposition. Il y a une parole d'un de nos ministres parlant d'un journaliste dont l'esprit l'ennuyait; car il était le seul à ne pas rire des boutades d'un pamphlétaire que je ne nomme pas, et qui était

encore en exil : « Le malheur est que nous n'avons pas l'organisation vénitienne de jadis; sans cela, nous serions vite débarrassés de cet homme. » Ce ministre est un de ceux dont je relisais, hier, une éloquente page sur la liberté, écrite en 1867, sur la liberté et ses droits imprescriptibles. Ah ! mes amis, qu'elle était belle, Marianne, sous l'Empire !

Des rires partis des bancs de l'extrême-gauche remplirent un moment la salle de leurs éclats. Barsac passa à la discussion du principe libertaire, et montra qu'en lui seul est la vérité. L'homme est absolument libre d'agir et de parler comme il l'entend. Une théorie du bourreau, comme cellede Joseph de Maistre, est une monstruosité. Pourtant qui défendra à de Maistre de l'écrire et qui l'emprisonnera pour cela ? « Au xx* siècle, il n'y aura plus dogmes, ni frontières. »

Des protestations; et le Président, Paul Deschanel, se leva, agitant sa sonnette :

— Il est impossible à une Chambre française de tolérer un pareil langage.

— Permettez-moi de poursuivre, monsieur le président; j'ai voulu seulement citer, sans la développer ici, une phrase de Victor Hugo. Et vous ne pouvez demander l'expulsion de ce génie disparu. Je poursuis donc. — Dire que tout est bien dans une société est un mensonge, car une société n'est jamais parfaite et un penseur a toujours le droit de construire une cité idéale : Platon sa République, Augustin sa Cité de Dieu, Cervantes l'île de Barataria, Rabelais l'abbaye de Thélème. Auriez-vous donc arrêté ces hommes pour leurs idées? Alors pourquoi emprisonner, aujourd'hui, des rêveurs anarchistes, les théoriciens de l'anarchie?

« Vous jugez maintenant, vous, républicains d'hier, républicains de nom, les pensées et les punissez, continuait Barsac, comme faisait jadis le tribunal de l'Inquisition. On ne peut pourtant punir que les actes. Que l'anarchiste militant qui, mécontent de l'organisation de la société, lance une bombe, même s'il a l'excuse de la jeter dans cette enceinte, en croyant fra-p-per à la tête de la nation, tue ou blesse quelques-uns par son geste désespéré, auquel il croit la beauté <ïu7î exemple, — et nous, ses représentants, nous devons trouver juste d'être au péril autant qu'à l'honneur, — que ce révolté ait le cou tranché par le couperet de la guillotine, c'est, pour le partisan de la peine de mort, une néces-

site, paraît-il, et c'est peut-être une justice, parce que luimême a attaqué, je le déclare, la liberté individuelle, parce qu'il a commis un crime contre l'individu.

« Mais que des philosophes, des écrivains, qui cherchent des améliorations au sort des malheureux et des parias soient arrêtés, jugés et condamnés, c'est une injustice. Ils sont responsables des crimes commis, direz-vous, et ce sont eux qui ont entraîné les malheureux à agir. Ils ont été les cerveaux, eux les mains. Erreur. On n'est jamais responsable que de ses actions, non de celles des autres.

Barsac ajouta encore ceci, le pirononçant avec force, énergie :

— C'est la pensée qu'on veut atteindre. Mais l'individu a le droit de tout dire, de tout écrire; de cette liberté jaillit la lumière. On n'a qu'un devoir : ne point commettre le mal contre autrui, ne point faire du tort à son prochain. En dehors • de cela, qu'est la morale? Rien.

Il parla ainsi loi ,^ temps avec une éloquence tantôt familière comme une conversation, et tantôt d'une ampleur superbe, nourrie de faits. « Vous avez cessé, tout entiers aux agitations de vos lucres et de vos appétits, de bercer la misère humaine, et vous l'entendez crier. Croyez-vous étouffer cette plainte montante chaque jour davantage et chaque jour plus menaçante?

« Nous attaquons, nous attaquerons, par tous les moyens réguliers et sous tous ses avatars hypocrites, le pouvoir immense et immonde de l'Argent, dont l'action sans scrupules, ûe nos temps plus qu'en aucun temps, s'affiche cynique en son mépris des intellectuels et sa férocité envers les faibles. Vous avez fait, — marchands de la politique et de la patrie même, — vous avez fait de la démocratie un champ plus libre et plus vaste que jadis, ouvert à la lutte des intérêts, à la bataille des cupidités, oii tout est achetable, où l'argent est en même temps roi et dieu.

« Et vous voulez défendre à la multitude des pauvres, à qui vous ne promettez plus même le royaume des deux, de commencer sourdement à gronder, d'accuser les mauvais riches qui ont désappris même de berner ceux qui peinent pour eux avec une complainte bénigne de pitié et de miséricorde? Vous avez, je vous le dis, tué l'Espérance. Vous ne reconnaissez qu'un seul pouvoir, l'Or, dont la tyrannie est

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sans cesse plus odieuse et plus écrasante, et vous n'avez qu'un but : jouir.

« L'armée innombrable des malheureux s'apercevra bientôt quelle est le nombre, qu'elle est la force; et les révoltés useront contre vous du seul droit devant lequel on s'incline aujourd'hui : le droit du plus fort. Se résigner? obéir? N'est-ce pas, — à regarder l'égoïsme des parvenus, — sottise et lâcheté? Voilà pourquoi se sont produits ce que vous appelez les attentats anarchistes. Je ne les justifie pas, certes, je les explique; seulement là où vous voulez le châtiment exemplaire et suprême, la mort honteuse, la guillotine. Messieurs les députés, après avoir réfléchi sur les causes, ne serait-il pas meilleur de chercher ensemble le remède et la guérison ?

« En vérité, il ne suffit pas que ceux qui, il y a vingt ou trente ans, invoquaient la liberté dans les journaux d'opposition, soient arrivés au pouvoir, soieiio assis à la table chargée de pots-de-vin, pour que tous, en France, soient satisfaits et repus. Un soir, en un banquet que lui offraient, je crois, des démocrates d'Avignon, un très honorable ancien ministre, M. Constans, s'est levé et a porté un toast en ces termes : « Autrefois, il n'y avait que les gens « très bien » qui avaient le droit de se réunir en de joyeux banquets et de boire du Champagne au triomphe de leur cause. Nous aussi, à présent, nous voilà devenus des gens « très bien ». C'est pourquoi nous sommes ici... »

« La guerre sociale, qui éclatera demain, pacifique, je l'espère, et n'ensanglantera pas le xx^ siècle, n'est pas écartée, me permettez-vous de le dire, par ce geste de vainqueur qui boit, en souriant, une coupe de Champagne. L'armée des vaincus, des misérables, de ceux dont les demains sont inquiets, dont les toits sont incertains, gronde, les épaules frissonnantes, les dents longues, et vous n'empêcherez point — par les lois nouvelles que vous proposez — les écrivains de traduire ces rumeurs, de plus en plus menaçantes. Les temps sont proches, si proches que la ploutocratie bourgeoise, volontairement aveugle et sourde dans son égoïsme, n'ose bouger dans la crainte de ce que coûterait le moindre de ses mouvements. La vieille armature craque, prête à s'effondrer, dès que la moitié seulement des mécontents feront contre elle la pesée de leurs poings et de leurs épaules.

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« Des décombres sans doute, et des morts. Il faut éviter cela et cest pourquoi je vous supplie de repousser une loi de hame, dont le seul effet sera de créer des martyrs une loi contre la liberté de pensée, une ici abominable encore plus sous le régime républicain, où le premier mot inscrit au fronton de tous les monuments publics est celui-ci • -Uherté — une loi qui serait, je vous le redis, la négation même de la liberté, et qui pourrait, songez-y encore, vous livrer un jour vous-mêmes à l'arbitraire du pouvoir.

« Il ne s'agit plus, dit Barsac pour finir, que le gouvernement vienne nous recommencer un toast encore, celui d'un maire a ses administrés : « Messieurs, je bois à la République qui a fait de vous des hommes libres, et qui, demain, en fera des hommes intelligents! « Car cette intelligence promise pour demain, ressemblerait fort à l'enseigne du' barbier : « Ici l'on rasera gratis, demain. ,, Ce n'est pas demain, quand il ne sera plus temps, que nous serons intelligents, mais aujourd'hui même, en ne nous laissant pas convamcre par les paroles et les promesses du gouvernement qm nous demande une loi en nous affirmant qu'il n'en usera jamais. »

En dehors des paroles, la voix était chaude, ardente, iromque parfois, communicative toujours, et preneuse El'e avait un charme. De Claude Barsac aussi on aurait pu dire • « Qu'est-ce que ce serait si vous l'aviez entendu.? » La voix de cet orateur nouveau avait, à son gré, une séduction de caresse, et parfois, large et profonde, émouvante, elle fit passer dans les cerveaux des auditeurs de rapides frissons. Quand Claude Barsac descendit de la tribune, les applaudissements éclatèrent non seulement à l'Extrême-Gauche. mais encore parmi ceux qui devaient voter la loi; et plusieurs d entre ceux-là mêmes s'empressèrent de venir le féliciter et lui serrer la main.

Barsac, en quittant, une heure après, la salle des séances traversa le salon de la Paix. II y trouva M. Ferron, qui était venu l'entendre, et qui s'avança vers lui, les deux mains tendues, un double geste dont il n'avait peut-être jamais gratifié personne de sa vie.

— Je vous ai attendu pour vous féliciter; votre discours est digne, comme art oratoire, des maîtres. Il est, de plus, habile. Mais vous êtes un homme de gouvernement, et \oue

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deviendrez autoritaire, vous aussi, quand vous serez au pouvoir. Les masses n'ont pas besoin de liberté, mais bien d'être menées par des hommes comme vous.

— Je vous remercie, répondit Barsac. Mais je désire mettre en action ce que je prêche.

Le procureur général sourit. Il se disait, comme le diplomate, que la parole est donnée à l'homme pour cacher sa pensée.

— Voulez-vous, mon cher Maître, me faire l'honneur de dîner après-demain chez moi?... Vous ne pouvez refuser... Vous serez ministre de la Justice un jour, et alors nous devrons avoir des rapports ensemble; en ce cas, autant commencer maintenant... M. Chesnard nous fera le plaisir de venir, ainsi que quelques amis à moi.

A ce moment, le juge d'instruction qui avait tenu à entendre, lui aussi, le premier discours de Barsac, s'approchait. Barsac et lui se serrèrent la main. M. Chesnard le complimenta, mais avec cette amabilité sournoise qui lui était particulière.

— Je suis venu vous écouter en amateur, dit-il. Notre procureur général est venu pour vous prédire le succès, lui, pour vous dire : « Barsac, vous serez ministre, peut-être plus encore. » Pourquoi pas?

Et Claude Barsac promit d'assister au dîner du procureur général. M. Ferron et le juge d'instruction sortirent ensemble. « — Il est à ménager constamment, dit le procureur général. Ah ! qu'il est habile ! » D'autres encore avaient voulu assister au premier discours politique de Claude Barsac. Monceau, le Porc, se précipita vers le maître nouveau, et il lui parla avec animation de son succès. Négrava, qui passait, envoya un mot aimable à Claude, et pirouettant, se déhanchant comme un clown, il fila.

Une scène désagréable se produisit pourtant. Lamor, le raté, avait remplacé ce jour-là un journaliste parlementaire indisposé et il avait écouté le discours de Barsac dans la tribune de la Presse. Il s'avança, son visage jaune de Judas Iscariote toujours crevant de bile.

— Moi, cria-t-il, je ne vous féliciterai pas. Vous êtes un faux tribun ! Tout ce que vous faites, c'est par ambition et non pour la liberté !

On ne le laissa pas continuer; on se mit à le huer, et on

le poussa dehors. Montai était venu à la Chambre, et aussi Paudan. Tous deux serrèrent la main à Barsac, et Montai dit :

— Je ferai prendre à la sténographie de la Chambre votre beau discours.

— Si vous voulez, mon cher ami. Vous me retrouverez au journal, tout à l'heure.

Paudan, qui pensait que Montai paierait quelque bock sur la route, suivit le reporter ; et il disait :

— Hein ! quel chemin parcouru, et en si peu de temps ! Mais à un moment il sera au plus haut point, et il ne pourra, par conséquent, dépasser ce point. Alors sa vie sera terminée, et il sera l'égal de celui qui aura manqué sa vie, l'égal de Paudan, dit Peau-d'Ane. Envisageons la situation, continua le rhétoricien. Qu'aura-t-il de plus que moi? Rien. Gambetta mort, et moi pauvre hère, mais vivant, c'est encore moi qui puis faire un pied de nez.

— Ah ! tais-toi, vieux ! fit Montai. Tu me rases.

Quand Barsac se trouva dehors, son nom circula dans la foule; et jusqu'aux abords du pont de la Concorde, des cris s'élevaient :

— Vive Barsac ! — Vive l'ami du peuple ! — Vive Barsac ! Claude Barsac, à pied, passa au milieu des deux ou trois

cents personnes amassées devant la Chambre des députés, et averties par ceux qui l'avaient entendu, Claude passa, dans l'air gris et froid de cette fin de février, flegmatique, le col de son pardessus relevé et, autour du cou, un foulard de soie rouge, un portefeuille bourré de papiers sous le bras. Il passa, froid de physionomie, mais saluant. Et les cris .redoublèrent :

— Vive Barsac ! — Vive l'ami du peuple ! — Vive Barsac !

Pendant ce temps, Lamor s'en allait, rageur. Il fut rejoint sur le pont de la Concorde par Monceau, le Porc, qui lui dit en l'abordant :

— Hein? vous avez été houspillé?... Vous pensez encore à Barsac, je parie?

— Je penserai toujours à lui, jusqu'à sa chute.

Un homme, • — à l'aspect d'ouvrier s'occupant surtout de politique, et qui, depuis quelques instants, marchait à côté de Gilbert Lamor. — lui demanda :

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— Que vous a-t-il fait?

Lamor dévisagea cet individu.

— Qui êtes-vous?... Mais je vous reconnais. C'est vous qui, à la Chambre, dans la tribune publique, fixiez Barsac avec des yeux si étranges qu'ils m'ont frappé.''

— Ah ! vous m'avez remarqué ?

— Oui... Vous me demandiez ce que cet homme m'a fait à moi? Rien. Je le hais, voilà tout.

— Ah çà ! fit Monceau, pourquoi est-ce que vous le haïssez ?

— Mais pour ses crimes, répliqua Lamor.

— Ses crimes ! repartit le Porc. Barsac a commis des crimes ?

— Depuis l'acquittement de Mirande, depuis la mort de son ami et de sa maîtresse, j'ai tout compris.

— Moi aussi, continua l'inconnu, d'un ton sentencieux. Lamor reprit :

■ — Les magistrats sont ses complices. Il a volé le million de M™^ de Sergy quil a empoisonnée pour n'être pas dénoncé. Je le vois encore avec nous, le soir du crime. Il nous quitte à neuf heures, pour se créer des alibis. Il avait tout machiné pour que son ami fût accusé et qu'on ne pensât pas à lui. Il l'a sauvé du bagne ou de l'échafaud, mais il pouvait aussi bien ne pas le sauver, et d'ailleurs, plus tard, quand Mirande a découvert qu'il était le meurtrier de sa maîtresse, il a tué Mirande, je ne sais pas comment, mais il a tué Mirande. Il avait aussi une maîtresse, sa complice; il l'a supprimée pour être certain de son silence à jamais... Il a gagné à Monte-Carlo, comme tout le monde le sait, cinq cent mille francs; savez-vous avec quoi? Avec le million volé qu'il avait sur lui comme fétiche.

— Qui vous l'a dit?

• — Mon flair... Qui est possesseur du million volé maintenant? Barsac. Comment? Par héritage. Il n'ignorait pas le testament de Mirande, qui l'instituait son héritier; il lui a fait remettre habilement le million, et le même jour, pour que l'autre ne refît pas son testament, il le tuait.

— Mais Mirande est mort d'une maladie de cœur.

— Justement, il a été habile, il est parvenu à faire croire cela. De même pour sa maîtresse, sa complice... Est-ce assez clair?

Gilbert Lamor tourna son nez hébraïque vers l'inconnu, qui prononçait :

— Oui, c'est très clair.

— Allons, fit Monceau, vous êtes encore un imbécile, vous ! se tournant vers l'inconnu, à mine d'ouvrier. Ne voyezvous pas que monsieur vous monte un bateau?

L'inconnu haussa les épaules :

— Au revoir, dit-il. Je sais ce que je sais.

— Eh ! dites donc, où allez-vous ? demanda Lamor, qui s'iritéressait à quelqu'un qui haïssait Barsac.

— Je vais à mon acte.

— Quel acte?

— Le châtiment.

Et il partit. Monceau, le Porc, secouant sa tête, aux longues oreilles retombantes, dit :

— C'est un fou sûrement... Quant à vous, n'allez pas répéter vos diffamations.

— Pourquoi pas ? Ah ! je trouverai bien des gens qui me croiront.

— Parbleu ! tous les envieux, les jaloux et la foule des imbéciles.

Mais le Porc pensa aussitôt, ne voulant jamais être dupe : « Qui sait? Il dit peut-être vrai. »

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