LES AGNUS DE
Ce que c'est qu'un Agmis. — Cire vierge et cire profane. — Consécration par le pape lui-même. — Cérémonial exceptionnel. — Enuméralion des vertus merveilleuses des Agnus. — Manière de s'en servir. — Ce fétiche aristocrate a lui-même une aristocratie. — La Pâte de martyrs.
VAgmis Dei, produit essentiellement romain, est un médaillon de cire blanche orné de dessins en relief que le pane se réserve de bénir et de consacrer luimême. Sur une des faces, ce médaillon porte l'image de l'Agneau pascal avec les paroles de saint Jean en exergue : Ecce agnus dei, qui tollit peccata miindi^ et, sous l'Agneau, l'année de la consécration, celle du pontificat, ainsi que le nom du pape consécrateur, et quelquefois ses armes. Au revers figure l'image d'un saint au choix.
(c Comme il existe plusieurs moules di-ffércnts, dit le pieux auteur auquel nous empruntons tous ces détails, le gâteau varie aussi dans ses dimensions et son épaisseur. Il y a des agnus de plusieurs grandeurs : les plus petits ressemblent à des médailles, et mesurent trois centimètres ; les plus développés atteignent une hauteur de vingt, et une largeur de dix. »
Quant à la forme, il ajoute :
« Les agnus affectent la forme ovale ou plutôt oblongue avec angles adoucis et arrondis, de manière à figurer un médaillon gracieux. »
La cire d'abeilles, amenée à une blancheur immaculée, est « à l'exclusion de toute autre cire artificielle», employée pour la confection des agnus. D"après les rites, elle devrait provenir tout entière des débris du cierge pascal brûlé pendant les années qui se sont écoulées entre deux consécrations. Mais, comme les restes de cierge pascal empruntés non-seulement à la chapelle Sixtine, mais à toutes les autres basiliques de Rome seraient encore insuffisants à fournir les quelques mille livres de cire mises en œuvre à chaque opération, — on en use dans les grandes consécrations, jusqu'à vingt-cinq mille livres — force est bien de joindre à la cire déjà bénite une quantité plus ou moins considérable de cire « profane » rendue par le mélange suffisamment apte au rôle important qu'elle est appelée à jouer.
D'autre part, si l'on s'en rapportait uniquement à la
Les Agnus Dei 829
règle, les consécrations ne devraient avoir lieu que de sept en sept ans, à dater de la première année de chaque pontificat; mais le fait est qu'elles se renouvellent, en dehors de ces dates fixes, aussi souvent que le souverain pontife le juge à propos.
a Quelque absolue que soit cette règle, dit en effet notre auteur, comme il s'agit avant tout de répondre à la dévotion générale, les papes consacrent, d'une manière privée et sans solennité, des agnus aux époques de grande affluence d'étrangers à Rome, comme jubilé, canonisation, ou trxzovQ quand ils le jugent opportun '. »
Le privilège de triturer la cire des agnus et de la faire passer dans les moules appartient aujourd'hui aux religieux Cisterciens de Sainte-Croix de Jérusalem domiciliés à Rome. C'est dans une cérémonie publique, en présence d'une partie du sacré collège spécialement convoqué et acteur dans cette scène, qu'avec toute la pompe des grands jours le saint père procède à la consécration ou, pour mieux dire, au baptême des agnus préparés. Lui-même les plonge un à un avec une cueillerde vermeil dans un grand bassin d'argent rempli d'eau bénite sur laquelle il a versé, en traçant une croix, le baume et le saint chrême.
« Ainsi imprégné de cette triple substance que rÉglise a sanctifiée par ses prières, l'agnus devient un
r. De la dévotion aux Agnus Dei, par le chanoine X, Barbier de Montault. 4e édit. Paris, Repos, in-i8, p. i3.
33o L'Arsenal de la Dévotion
objet saint et est élevé à la dignité des sacramentaux. De cette bénédiction et consécration qu'accompagnent des prières demandant à Dieu cette fin spéciale, l'agnus tire les vertus nombreuses et merveilleuses qui lui donnent tant de prix aux yeux des fidèles. » (P. 1 3.)
Les cardinaux et autres prélats, revêtus de tabliers pour la circonstance, à l'exemple du saint Père, l'assistent dans cette cérémonie. Tels apportent au bassin les agnus puisés dans des caisses de bois peint, tels autres repêchent avec leurs cuillers d'argent les agnus baptisés, tels les reçoivent dans des corbeilles dorées et les emportent dans une pièce voisine sur les tables disposées pour les recevoir.
Je ne fais qu'indiquer ce cérémonial, dont le détail est fort compliqué et où les questions de préséance jouent un grand rôle.
Par exemple, « les maîtres de cérémonies doivent faire en sorte que les prélats et autres officiers soient choisis parmi les plus dignes pour porter les agnus des bassins aux tables et les moins dignes pour les porter des caisses aux bassins. De plus, ceux qui servent d'une façon ne doivent pas servir de l'autre^ et ceux qui ont été employés un matin ne le sont pas un autre jour... » (P. 24.)
Cette opération commence le mercredi de l'octave de Pâques et se poursuit le jeudi et le vendredi de la même manière que le premier jour, « à cette seule différence près que l'eau ne se bénit plus ni ne se consacre, la même servant aux trois jours; et, s'il en reste, on la
Les Agnus Dei 33 1
garde dans des vases décents, pendant les sept ans qui suivent, au cas où les agnus viendraient à manquer et pour satisfaire la piété des fidèles. » (P. 2 6.)
Quand les agnus sont secs, les officiers du palais les enveloppent dans du coron et du papier, et en font des paquets de différentes tailles qu'ils lient au moyen de rubans violets. Les plus forts paquets, destinés aux cardinaux, contiennent une centaine d'agnus ; les autres en renferment de quarante à soixante-dix.
Le samedi saint, la distribution en est faite solennellement par le pape, après la messe de la chapelle Sixtine, à tous les ayants-droit depuis les cardinaux qui baisent la main du pape, son genou et les agnus qu'ils reçoivent dans leur mitre, jusqu'aux menus prélats et officiers du palais admis au seul baisement du pied et des agnus. Le docte auteur qui nous sert de guide donne, selon l'ordre consacré, la marche du défilé, que ferment ordinairement les ambassadeurs et quelques nobles étrangers.
Comme on le voit par ces détails, l'agnus dei ne se trouve pas à la portée de tout le monde. C'est le fétiche aristocratique par excellence. Si quelque chose doit faire regretter qu'il ne soit pas plus répandu dans les masses, c'est l'énumération de ses pouvoirs transcendants, tels que nous les fait connaître M. Barbier de Montault, chanoine d'Anagni, camérier du Pape.
Et, avant de les répéter d'après lui, j'ai vraiment besoin de m'assurer encore une fois que l'imprimatur Aqs grands officiers de la cour de Rome figure bien à la première page de son petit livre.
Oui vraiment, après le maître du sacré palais, le grand vicaire de Saint- Pierre trouve, lui aussi, que rien ne s'oppose à la divulgation des vertus merveilleuses de l'agnus dei. Favorisons donc cette divulgation par un regain de publicité.
Je cite textuellement:
« Les agnus confèrent ou augmentent la grâce en ceux qui s'en sont rendus dignes, favorisent la piété, dissipent la tiédeur, mettent à Tabri du vice et disposent à la vertu.
» Les agnus effacent les péchés véniels et purifient de la tache laissée par le péché, après qu'il a été remis par e sacrement de pénitence.
)) Ils mettent en fuite les démons, délivrent de leurs tentations et préservent delà ruine éternelle.
» Ils gardent de la mort subite et imprévue.
» Ils empêchent la frayeur qu'inspirent les fantômes et calment les terreurs qu'occasionnent les mauvais esprits.
)) Ils munissent de la protection divine contre l'adversité, font éviter le péril et le malheur, donnent la prospérité.
» Ils protègent dans les combats et procurent la victoire.
)) Ils délivrent du poison et des embûches que tend l'homme ennemi.
» Ils sont d'excellents préservatifs contre les maladies et aussi un remède efticace.
Les Agnus Dei 333
» Ils combattent l'épilepsie.
» Ils empêchent les ravages de la peste, derépidémie et de la 'corruption de l'air.
» Ils apaisent les vents, dissipent les ouragans, calment les tourbillons et éloignent les tempêtes.
)) Ils sauvent du naufrage.
' » Ils écartent l'orage et font échapper aux dangers de la foudre.
» II- chassent les nuées qui portent la grêle.
» Ils -teignent Tincendie et en arrêtent les ravages.
» Ils sont efficaces contre les pluies torrentielles, les débordements des fleuves et les inondations.
B Enfin, les agnus conservent la mère et l'enfant pendant tout le temps de la grossesse et les tirent du danger au moment de la délivrance, dont ils calment et abrègent les douleurs *. « (PP. 4? et 44.)
I. Les oraisons récitées par le pape sur les agnus au moment de la bénédiction disent en propres termes, la première :
« Nous vous prions, avec supplication, de daigner bénir j- et sanctifier -j- ces moules de cire figurés à l'image de l'agneau très innocent, afin qu^en leur présence le fracas de la grêle, le tourbillon des ouragans, l'ivifétuositc des vents, les orages sinistres soient dissipes. Et, de même qu'à la vue du sang dont votre peuple avait aspergé le linteau de ses portes et ses portes elles-mêmes, l'ange exterminateur passa sans lésion aucune dos maisons ainsi aspergées, ainsi qu'à la vue de ces images fuient et tremblent les malins esprits, et que, pour eeux qui les portent dévotement, la mort ne les prenne pas à l'improviste, que l'homme ennemi ne prévale pas contre eux, qu'aucune adversité ne les domine, qu'aucune ombre ne leur inspire la terreur, qu'aucun souffle pestilentiel ou corruption de l'air, que ni. l'épilepsie, ni autre maladie violente, ni le soulèvement de la
Après avoir aussi minutieusement détaillé les vertus des agnus, M. le chanoine de Montault, par une prévenance dont lui sauront gré les heureux privilégiés, y ajoute la manière de s'en servir.
Ceci veut encore être cité textuellement :
« L'énumération faite dans le chapitre précédent des nombreuses vertus de Tagnus indique très clairement en quelles circonstances spéciales il est à propos d'y recourir. Je me contenterai ici d'insister sur certaines règles générales et, autorisé soit par l'usage, soit par les déclarations des papes, de donner quelques conseils pratiques pour guider les personnes pieuses.
» I. Un agnus placé dans une maison préserve l'édifice et toutes les personnes qui l'habitent. Il importe alors qu'il soit mis dans un lieu décent, à l'abri de toute irrévérence.
» 2. On peut également le porter sur soi, suspendu au cou ou placé dans les vêtements ; mais il est convenable qu'il soit enveloppé dans du métal, de la soie ou toute autre matière, qui le préserve de la souillure d'un contact et d'un frottement continuels.
mer et les tempêtes, ni l'inondation des eaux, ni l'incendie des feux ne puissent leur nuire. »
La seconde :
« Daignez bénir -{- et consacrer -f- ces images en cire de l'Agneau, afin que ceux qui les portent dévotement, par respect et honneur pour votre nom, soient délivrés de la mort subite et de toute embûche et malice de la fraude infernale, et que les douceurs des mères qui enfantent soient calmées et que l'enfant soit conservé sain et sauf avec sa mère. »
Les Agniis Dei 335
j) Les papes supposant qu'on le garde ou qu'on le perte, ayant soin d'ajouter immédiatement que ce doit être avec piété, vénération, dévotion et confiance, toutes dispositions commandées par le respect dû aux choses sacrées.
» 3. Grégoire XIII a défendu de peindre et dorer les agnus, afin de ne pas leur ôter leur blancheur symbolique ; mais il n'a nullement interdit de les placer par respect dans des cadres, des médaillons, des cassettes, etc., ornés et décorés avec art. Paul II nous en donna lui-même l'exemple : Rome a continué depuis, et c'est surtout dans les communautés que les religieuses excellent à encadrer et ornementer les agnus avec un goût exquis.
« 4. L'Église, qui est un lieu de réunion pour tous les fidèles, peut avoir aussi ses agnus. On en a trouvé dans les clochers, où ils avaient pour mission d'éloigner la foudre. Il importe seulement qu'on ne les place pas avec des reliques dans un reliquaire commun, parce que, d'une part, il y a culte, et de l'autre, simple vénération : ceci toutefois ne doit pas s'entendre des agnus qui contiennent de la poussière d'ossements de martyrs, car on les considère alors comme de vraies reliques. Ces agnus, ainsi conservés dans le lieu saint, préservent l'édifice matériel et les fidèles qui s'y assemblent. L'église de Saint- François a Ripa, à Rome, en tient plusieurs constamment exposés dans des monstrances entre les chandeliers, aux autels des chapelles.
» 5. Dans un palais, un château, un grand monu-
336 V Arsenal de la De'votion
ment, le lieu le plus convenable pour y déposer l'agnus est la chapelle.
» 6. Aucune loi ecclésiastique n'empêche de toucher aux agnus, quelle personne que ce soit, même les femmes. Il importe toutefois que cet acte soit toujours extrêmement révérencieux.
)) 7. En voyage, sur terre et sur mer, il est sage de se faire accompagner d'un agnus .
» 8. Dans les moments difflciles, où l'on sent le besoin de recourir à son agnus, on peut le baiser, le présenter au danger, l'appliquer sur la partie malade.
» 9, La meilleure prière qui puisse aider dans ces temps d'épreuve, de tentation, de danger, est celle même d'Urbain V :
Agnus Dei, miserere met !
Qui crimina tollis, miserere nobis !
■ T) 10. On a vu des tidèles plonger des agnus dans de l'eau et boire ensuite de cette eau. D'autres fois, ils en ont détaché des parcelles pour les avaler et les prendre comme remèdes. Rien ne s'oppose à un tel usage *.
» II. Il en est de l'agnus comme des autres sacra-
I. Au contraire, l'ingurgitation des fragments d'agnus doit être vivement encouragée, si l'on s'en rapporte aux rcsuliats que M. Barbier de Montault lui-même attribue à ce mode de médication :
« Sœur Marie Joseph, Clarisse, guérit de fièvres continues, après avoir, trois jours de suite, et à jeun, pris quelques parcelles d'agnus.
Les Agnus Dei SSy
mentaux, des saintes huiles, de l'eau bénite, du pain bénit, qui, quoique divisés à l'infini, conservent toujours, dans chacune de leurs parties, la bénédiction de rÉglise et la vertu qui en est la conséquence. Les fragments d'agnus ont donc la même propriété que les agnus entiers.
» 12. Quand la nécessité l'exige, on peut, sans irrévérence, jeter des agnus dans le feu ou dans l'eau. C'est avec beaucoup de circonspection, par crainte de scandale et de manque de respect, qu'on peut les employer dans les champs ou dans les étables, pour protéger les récoltes et les animaux.
» i3. Les agnus n'opérant pas malgré nous et sans notre participation, il est essentiel que nous ayons confiance en leur vertu et que, pour y trouver le secours dont nous avons besoin, nous croyions sincèrement à leur efficacité. Les papes n'ont pas cessé d'insister sur cet acte de notre volonté.
« L" effet attendu pourra -bien quelquefois ne pas répondre à nos désirs. Ne 7tous en prenons pas à r agnus, dont la vertu ne peut être contestée, mais a nous-méme^ à notre foi débile, douteuse, incertaine^
» Sœur Éléonorc Scraphine est délivrce d'un mal de dents par l'absorption d'un fragment d'agnus.
» Une jeune mère se guérit d'une douleur au sein en avalant de l'agnus. Elle rend la santé par le même moyen à son tils malade de la fièvre et d'une tumeur au cou.
» Madeleine Dordi est délivrée d'un accouchement très laborieux par une triple potion d'eau bénite dans laquelle clic a mis des morceaux d'agnus. > (P. 68.)
à notre dévot ion faible^ impuissante, on encore a une
CAUSE QUE DIEU NOUS CACHE A DESSEIN. » (PP. ^S à 4g.)
Ces pages, qui constituent une des plus étonnantes insultes que je sache à la raison, défient, par l'excès même de leur naïveté, tout commentaire.
Je voudrais m'en tenir là pour laisser le lecteur tout entier à une aussi belle impression, mais je dois à mon titre d'historiographe consciencieux d'ajouter qu'il y a agnus dei et agnus dei. Jusque parmi ces amulettes aristocratiques par excellence, il y a encore une aristocratie.
Les agnus de première classe s'appellent des « pâtes de martyrs » : Paste de S. S. Martiri.
On sait que les catacombes de Rome sont pleins d'ossements de gens dont on ne sait pas les noms, mais en qui l'Église infaillible n'hésite pas à reconnaître du premier coup des martyrs. On tire de là des corps qui s'expédient en .pays lointains pour y augmenter la ferveur. Quelques-uns, baptisés de noms de fantaisie, sont même devenus célèbres, au point que de pieux écrivains ont consacré de longs volumes à raconter leur vie passée. Dans cette mine d'ossements inépuisable, on fouille au hasard. Les débris réduits en poudre sont précieusement recueillis, et cette poudre Triturée avec la cire pascale, constitue ce qu'on appelle à Rome la pâte de martyrs.
Dans cette mixtion, la cire acquiert une couleur jaune foncée qui la distingue de celle des agnus ordinaires.
Les Agniis Dei 339
« Les agnus ainsi composés ont donc, nous apprend le chanoine de Montault, la double valeur que leur communiquent à la fois les reliques qu'ils renferment et la bénédiction qu'ils reçoivent des mains du souverain pontife. Aussi les tient-on en plus grande grande estime et leur rend-on un culte spécial.
» La poussière d'ossements de martyrs leur tenant lieu de consécration, ils ne sont pas plongés comme les autres agnus dans le bain d'eau bénite.
» En même temps que ces agnus en pâte de martyrs sont donnés aux fidèles qui en font pieusement la demande, Mgr le sous-garde-robe du palais apostolique leur remet sur un feuillet imprimé tout ce qu'il importe de savoir et de faire relativement à cette pâte sacrée. » (P. 64.)
Si la pâte de martyrs a des vertus supérieures encore à celles du simple agnus, l'imagination s'effraye d'avoir à les chercher.