FIN D’ANNÉE ARTISTIQUE
3 O décembre 1882.
Je me demande dans quel salon se verra un jour le meuble étonnant qui est, en ce moment, exposé chez M. Majorelle; pour appréciera sa juste valeur un tel bijou, il faudrait un amateur éclairé, au jugement sûr, au goût raffiné. Voici, dira-t-on, un bijou d’étrange dimension : c’est un gros bahut Louis XV, aux lignes ondoyantes et lourdes, à la taille épaisse ; avec son bel habit d’or, il m’a tout l’air d’un citadin endimanché ; mais le rôle que joue le bois, la carcasse, a fort peu d’importance. S’occupe-t-on du grain de la toile, quand on juge un tableau ? et s’avisera-t-on de chercher chicane à l’artiste, s’il a choisi un cadre trop tapageur, trop à effet pour une œuvre très fine et qui ne demandait pour se faire valoir qu’une bordure terne et insignifiante? Nous devons l’avouer : la
forme du meuble de M. Majorelle est malheureuse, et nous déplaît ; c’est du Louis XV de la mauvaise époque : figurez-vous un bourgeois (un philistin , diraient les artistes) au ventre proéminent, à la face prudhommesque, qui serait habillé de brocarts superbes, de tissus du meilleur goût; vous vous étonneriez de l’antithèse et ne comprendriez pas comment ce gros pansu est vêtu de la sorte. — Telle a été à peu près l’impression par nous ressentie, lorsque nous avons vu s’étaler sur l’or clinquant du bahut de M. Majorelle les délicieuses peintures de MM. Friant et Martin.
C’est un épisode du roman de Cervantès, qui a inspiré Friant. Sancho vient d’être délégué par son maître pour porter à la Dulcinée duToboso la plus brûlante des épîtres. « Mais, dit Cervantès, il n’avait pas fait cent pas qu’il revint précipitamment : Vous avez raison, dit-il à don Quichotte ; je pense qu’il est nécessaire que je voie quelques-unes de vos folies pour affirmer par serment, en sûreté de conscience... Don Quichotte, qui ne demandait pas mieux, se déshabilla dans l’instant, ôta jusqu’à son caleçon, ne garda que sa chemise, et fit ensuite
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deux sauts en l’air avec deux culbutes, la tête en bas. Sancho n’en voulut pas voir davantage et reprit vite son chemin... »
Friant a placé la scène vers le soir ; la laque dorée, dont tout le meuble est recouvert, est devenue le ciel ; les dernières lueurs du soleil qui se couche, forment à l’horizon une ligne rose, et c’est sur ce fond, presque idéal, qu’apparaît la scène la plus amusante, la plus spirituelle et la plus habilement traitée qu’on puisse imaginer.
Nous sommes dans les montagnes de la Sierra- Morena : en haut de grands rochers arides et gris ; en bas un champ couvert d’épis et de fleurs ; c’est là que Rossinante et son ami l’âne méditent tranquillement sur les insanités de leur maître, peutêtre, tandis que le chevalier de la Triste Figure, n’ayant pour tout vêtement que sa cuirasse, gambade, saute et montre ses jambes nues dont la chétive maigreur se détache, se profile à merveille sur le ciel. Sancho étonné s’approche de son maître, le prie de cesser ses cabrioles, l’assure que c’en est assez et « qu’il n’en veut pas voir davantage ». — Remarquez le contraste plein d’ironie : dans la
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prairie les bêtes sont calmes, posées et réfléchissent comme de vrais philosophes ; en haut le maître s’évertue à faire parade de sa folie. Ah ! combien Rossinante et Fane sont plus sages! Cette fois-ci l'intelligence et le sens commun sont du côté des bêtes, et Descartes serait vraiment bien embarrassé. Où trouverait-il l’animal, où verrait-il l’être pourvu de raison ?
Et dire que les jambes nues du chevalier ont fait crier au scandale ! On a voulu obliger Friant à remettre un caleçon à don Quichotte. Ceux qui adressaient à l’artiste une pareille demande le connaissaient mal. Friant s’est naturellement refusé à faire à son oeuvre le moindre changement. — « Qu’on me la laisse, a-t-il dit, pour moi, je ne vois rien à ajouter. J’ai réalisé, autant qu’il était en mon pouvoir, la scène telle que je la concevais ; je ne peux faire ni mieux, ni autrement. » On s’est ravisé, et on a eu raison ; outre que ce sont là de fausses pudeurs, il nous a toujours semblé qu’il faut laisser aux artistes une pleine initiative et la liberté absolue de traiter leur sujet comme ils l’entendent. Cette anecdote montre quelle belle nature,
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franche et sincère a Friant, et combien il est beau pour un artiste encore jeune d'avoir une si forte conviction. Friant fait de grands progrès : dans chaque nouveau tableau, sa touche s'affirme fine et personnelle (i).
Martin marche bien aussi ; nous lui avions conseillé naguère de ne plus faire de peinture d'ornement ; peut-être l'artiste a-t-il voulu nous prouver que nous avions tort, puisqu’il a peint sur les côtés du bahut des plantes et des fleurs décoratives au possible et rendues à l’admiration ; ses panneaux sont ingénieusement dessinés ; les teintes s’harmonisent fort bien entre elles ; Martin a apporté dans l'exécution de sa partie ce tact et cette distinction qui s'attachent à tous ses travaux (2).
Chacun a pu être surpris en regardant le Rem-
(1 ) Au Salon de Paris de 1882, M. Emile Friant, qui exposait pour la première fois, obtenait une mention honorable pour son Intérieur d’ Atelier et son Enfant prodigue ; au même Salon, une deuxième médaille était décernée à M. Edouard Moyse et une mention honorable à M. Jeanniot.
(2) Au mois d’août 1882, Martin remportait à l’Ecole des Arts décoratifs une médaille pour le projet d’un plat; ce plat a été exécuté depuis à la manufacture nationale de Limoges.
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blai de chemin de fer de M. Licourt. Eh quoi ! c’est l’œuvre d’un artiste qui s’adonne depuis si peu de temps à la peinture î Non pas que la toile soit très importante : c’est simplement une petite étude prise à la campagne ; mais les tons sont justes, la perspective bonne ; autant d’indices d’heureux augure pour l’avenir.
Je ne sais si les deux dernières marines du maître de M . Licourt, comptent parmi celles que Petitjean a rapportées de son dernier voyage en Flandre. Toujours est-il qu’elles paraissent heureusement enlevées, pleines de vérité et d’observation ; soyons sincèrement reconnaissant à M. Petitjean de présenter à nos yeux ce beau pays que nous aimons tant, et qu’il excelle à rendre.
M. Vierling nous montre son Retour de fête qui, bien qu’annoncé sur le livret, n’avait pu être terminé assez à temps pour figurer au dernier Salon de Nancy; les arbres sont bien traités; le petit groupe formé par l’Alsacien et sa payse est charmant et plein d’entrain.
L’ordre alphabétique que nous avons adopté nous fait réserver pour la fin les aquarelles de MM.
Jules et Léon Voirin (1). On a vu depuis longtemps toutes ces impressions charmantes, sitôt traduites que ressenties, toutes ces scènes sitôt notées que remarquées, qui nous arrivent saisies à l’improviste et rendues avec sincérité. La génération actuelle, avide de tout ce qui est observé , a fait aux aquarelles de MM. Voirin l’accueil qu’elles méritaient : elle a compris que c’étaient de véritables documents contemporains, et que ces petites études constitueraient plus tard de précieux renseignements pour l’histoire intime de notre siècle.
MM. Voirin nous conduisent où bon leur semble; on les suit à travers nos rues, à la campagne, au café, au cirque, « partout où leur humeur les guide, où leur crayon les mène » (2) ; ajoutons enfin que leurs aquarelles sont lavées le plus légèrement du monde, en sorte que, sujet et facture, tout est à l’unisson. Ils n’ont pas abandonné , pour cela, la peinture ; je n’en veux comme preuve que la Promenade de
(1) Voir le chapitre précédent.
(2) Voir à l'appendice III et IV.
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M. Jules Voirin, qui est un joli tableau dessiné avec soin et agréablement peint.
Il y aurait, sans doute, encore beaucoup de noms à citer pour épuiser la liste de ceux qui exposent à différents endroits de la ville ; nous n’avons voulu aujourd’hui que signaler les plus importants, et leur souhaiter pour l’avenir de nouveaux progrès et de nouveaux succès.