There is something rotten in Denmark
« Il y a quelque chose de pourri en Danemarck. » Shakespeare, Hamlet.
LA. PEINTURE
maîtres hollandais, mais sans parvenir à leur arracher la magie de la facture, n’auraient pas eu pouvoir de le retenir longtemps devant ces Dévotions domestiques, ces Moines plumant des volailles , et cette Cour de boucherie, que M. Bloch nous montrait. Je pense qu’il aurait au contraire débité un monologue magnifique en face d’un grand tableau d’histoire du meme maître, où Christian JI , détrôné et prisonnier dans les souterrains de son propre château de Sonderbôrg, et tout aussi malheureux qu’il avait d’abord été cruel, tourne autour de son misérable souper avec cet air ahuri et à demi hébété, qui n’appartient qu’aux reclus. M’est avis que mon hypercritique n’aurait guère manqué de trouver plus de vie à ce souvenir d’un mort, qu’à l’image de certains vivants de la trempe de ces pauvres moines cités ci-dessus. Ce qui est certain, c’est qu’il aurait cru voir surnager encore les blancs voiles d’Ophélie au milieu de ces calmes Eaux sous bois , si bien rendues par M. Aagard et par M. Zachs ; poétiques intimités de la forêt, jour fantastique couleur d’or vert, filtrant à travers les arbres jusqu’au fond des rigoles et des mares, et paraissant dire : chaque contrée a sa Muse à elle : peintres, tâchez de nous écouter et de nous comprendre!
Il y a, cependant, et c’est ce qu’il faut avouer, des préoccupations historiques, des préjugés légendaires, que le nom seul d’un pays paraît engendrer, et qui vous accablent de visions et d’attentes prématurées, au point de vous ôter presque votre
liberté de jugement, et de yous rendre exigeants jusqu’à la tyrannie. Qui pouvait s’empêcher, par exemple, au milieu de cette fabuleuse Scandinavie, de rêver du marteau du Dieu Thor et des Niebelungen?Et cependant, en fait de marteaux, il nous fallait nous contenter d’une Forge de M. Kroyer, peinte avec une pénétration sincère de la nature ; et, en fait de légendes, il fallait remercier M. Frôhlich de ne pas nous laisser passer le Sund sans nous en livrer au moins un lambeau. La légende qu’il nous mettait sous les yeux était empruntée à Saxon le Grammairien, à ce vieux chroniqueur du douzième siècle, dont la verte imagination de rapsode a été fort goûtée par Erasme et par Shakespeare ; c’est dire qu’il ne saurait y avoir, pour le peintre aussi, de meilleur texte Voici en deux mots le sujet. Au fond du Nord, dans les terres primitives des Lombards, la famine sévit; et après mûres délibérations, les Anciens, les Gasindii , ne trouvent guère autre chose que ce remède sauvage : mettre les plus jeunes et les plus faibles à mort. Mais voilà qu’une vieille mère inspirée , se lève et prêche ; elle prêche cette heureuse idée des transmigrations, d’un nouveau « printemps sacré » ver sacrum , à la manière des Pélasges ; et la pauvre Italie va bientôt lui être redevable de tous les bonheurs que l’on sait. Tel est le cycle que M. Frôhlich, par un simple dessin à la plume, a su vigoureusement traduire ; il n’était guère aisé d’y imprimer plus de caractère ni plus d’accent.
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Dans toute cette école danoise, du reste, c’est encore moins la timidité qu’on peut accuser, que le manque de rapports assez fréquents avec les autres écoles de l’Europe : un échange plus suivi d’idées et de méthodes ne pourrait que lui imprimer une plus forte impulsion, et lui donner plus de chaleur. Jusqu’à quel point, cependant, ces contacts sont-ils utiles, et quelle est la limite au delà de laquelle la familiarité aboutit, sans trop s’en apercevoir elle-même, au vasselage? C’est là un problème que la conscience individuelle de l’artiste peut seule résoudre ; et on pourrait dire que l’instinct de savoir s’approprier la technique la plus avancée, tout en se gardant de l’imitation, l’habileté ou le bonheur de toucher juste, en évitant d’un côté le cosmopolitisme et l’isolement de l’autre, sont la meilleure mesure des aptitudes, non pas d’un artiste seulement, mais de toute une race. C’est peut-être uniquement par là qu’en fait d’art, la Norwége et la Suède, plus éloignées et plus septentrionales, paraissent toutefois douées d’une plus grande vitalité.
Les Norwégiens penchent volontiers vers l’Allemagne ; l’affinité du caractère les en rapproche déjà plus qu’il ne faut pour expliquer l’analogie dans la manière de peindre. En effet, dans ce qu’on a pris l’habitude d’appeler le grand art, rien de plus manifeste que les influences de l’Allemagne. Un Adam et Ève de M. Heyerdahl, et un Baise r de Judas de M. Pettersen, savamment peints, et le second sous ce jour blême dont est coutumier
M. Max, paraissaient sortir de l’école même de Munich. Je ne souscrirais pas, cependant, sans beaucoup de réserves à Fopinion d’un critique allemand^. Pecht, qui, très-grand fauteur qu’il est, et cela se comprend, de la prépondérance de son pays, revendique ou à peu près pour la grande patrie les paysagistes norwégiens eux-mêmes, M. Munthe et M. Gude. Tous les deux, il est vrai, ont été pendant longtemps les hôtes de Düsseldorf, et le dernier est fixé à Carlsruhe, dont il préside dignement l’Académie. L’un et l’autre, cependant, tout en appliquant une technique très-proche de l’allemande, donnent, ce me semble, leur propre note pittoresque.
De M. Gude l’Exposition possédait une Marine écossaise , à scintillements de soleil éblouissants, bien pénétrée de ce caractère fantastique, qu’affectent, sur l’Océan, les effets de lumière; M. Munthe, avec une Plage toute plate, toute blanche, battue par une mer de plomb comme le ciel, foulée, piétinée par des pauvres gens, grossièrement emmaillotés dans leurs gaines de peaux, entièrement absorbés par leur travail, ne paraissant pas même se soucier de la boue, de la glace, de la tristesse profonde qui les entoure, nous donnait une impression tout à fait différente de celle que produisaient sur nous les grands paysages à effet de neige de la Russie et de l’Allemagne. En Allemagne, le duel entre l’homme et la nature est moins inégal ; en Russie, dans cette Russie du moins que les peintres nous montrent, c’est l’homme qui succombe ; ici, chose étrange,
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à quelques degrés à peine de distance du cercle polaire, c’est l’homme qui remporte la victoire. Et l’on croirait entendre résonner dans ces mornes solitudes la poétique apostrophe de M. Dybeck : « Salut à toi, vieux Nord ! Je sais que tu es et que tu seras toujours ce que tu as toujours été. Je veux vivre, je veux mourir dans le Nord ! » Bien peu nombreux, à la vérité, doivent être là-haut les paresseux et les ineptes, ceux que la saga d’Asgaardreid condamne à chevaucher éternellement dans les nuages, et qu’on voyait, pareils aux grues de Dante, passer par grandes bandes, in lunga riga , dans un tableau fort caractéristique de M. Arbo.
Les Suédois, par contre, n’ayant pas oublié Voltaire, l’apologiste de leur roi et de leur pays, tournent plus volontiers leur proue vers les côtes françaises. De même que chez les Polonais, il y a quelque chose de latin, tranchons le mot, il y a quelque chose de français, dans cette brave nation du Nord. Ses héros légendaires, Gustave Wasa, Gustave Adolphe, Charles XII, rivaux de l’Empire comme l’était la France, et souvent alliés avec celle-ci, en eurent la fougue, la libéralité, la bravoure; Charles XII en eut aussi l’imprudence. Tégnèr, leur poète national, avait déjà lu trois fois avec enthousiasme l’Iliade et deux fois l’Odyssée, et Virgile, et Horace, et Ovide, avant d’avoir pu se familiariser, non pas avec Shakespeare tout entier, mais rien qu’avec Hamlet. Après cela, Suédois tous clans l’âme, avec passion, avec fureur. Les trois princes guerriers avaient été les Ajax du Nord;
Tégnèr, avec la Saga de Frithiof et le Chayit de guerre de la Scanie , en fut bravement le Tyrtée. Or, quelque chose d’approchant, quoique sur une moindre échelle, peut être relevé dans la peinture. Gomme au temps où Lundberg avec ses pastels, Hall avec ses miniatures, Westmüller avec ses portraits, étaient dans les bonnes grâces des dames de la cour de Louis XV, de même aujourd’hui les peintres suédois ont, par le coloris, un air de famille avec tout ce que Paris a de plus à la mode ; et cependant une âpre poésie, qui leur appartient en propre, respire dans leurs toiles, et rappelle les cimes neigeuses et les plages soli taires de leur pays.
Lorsque nous nous prenons à considérer des tableaux avec cet intérêt qu’on n’éprouve que pour ce qu’on aime, con intelletto d'amore , il se trouve toujours quelque génie familier à nos côtés pour nous les faire goûter et nous en tirer la morale. Chez les Suédois, dont l’exposition de peinture était aussi peu nombreuse que bonne, le génie familier n’était autre que leur propre poésie ; le meilleur des commentaires nous était fourni par ces chants passionnés, pathétiques, solennels, bien rarement gais, que les braves étudiants d’Upsal étaient venus nous faire entendre en plein Paris, et qui là-bas chez eux se mêlent sérieusement aux joies, aux deuils, aux solennités patriotiques, à toutes les phases de la vie.
11 y a quelque chose de beau, de touchant, de très-significatif dans ce parallélisme des deux arts, et ce n’est là rien moins qu’une combinaison artificielle. Les marines de M. Wahlberg, tristes, pro-
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fondes, chargées de nuages, nous rappelaient cette mer de la saga d'Olav, le roi vainement attendu par ses guerriers, « d’où l’on dirait que des soupirs montent du fond de l’abîme 4. » Mais quelle terre au monde n’a pas son printemps ? « Joyeux comme l’oiseau à l’heure matinale — ainsi chante la chanson suédoise, — je salue le printemps dans la fraîcheur des bois ; l’alouette m’appelle et le merle du bocage, et la caille dans les blés, et le coq de bruyère dans le sapin. Yois-tu les petits ruisseaux argentés sautiller et enlacer gaîment de leurs bras les gazons et les pierres ? Yois-tu frétiller les buissons et les rameaux? C’est la vie, c’est la danse, dans la splendeur d’un magnifique soleil de printemps 1 2. » Ainsi chante la chanson à propos du printemps, et ainsi M. Wahlberg la peint, ce même M. Wahlberg des sombres marines.
Yoici un autre peintre, M. Sparre, qui nous dit les rustiques amours de la jeune paysanne et de son damoiseau ; voici M. Zetterstrôm qui nous montre ces mêmes fiancés entrés en ménage, assis l’un près de l’autre, à côté d’un berceau suspendu, s’amusant à balancer leur petit trésor dans cette délicieuse escarpolette. Eh bien ! ce qui s’est passé dans l’intervalle, une autre chanson, simple comme une églogue virgilienne, va nous le dire : « On respire un air tiède d’été sur les eaux du fjord de Hardanger,... le glacier est étincelant, les flancs des