II
l’art a paris.
sur les esprits le moins favorablement disposés, un charme irrésistible, lorsque c’est M. Alma Tadéma qui s’en fait l’interprète ? C’est, croyonsnous, parce qu’il a trouvé, ou plutôt retrouvé, le secret d’animer les fantômes des anciens temps, quelque éloignés qu’ils soient, en faisant rejaillir sur eux toute la lumière qui se dégage de l’expérience actuelle et quotidienne de la vie. Ce qui nous attire dans ses tableaux, ce n’est pas un coloris excessivement brillant, ni une touche bizarrement martelée ; sa gamme a quelque chose de la transparence égale et un peu triste de l’ambre ; son pinceau est un outil sage, qui fait son devoir, mais qui n’aspire pas aux prodiges. On prétend que la curiosité est surtout excitée, en face de ses tableaux, par l’authenticité des costumes et des accessoires ; mais le prestige, s’il ne consistait qu’en ceci, serait dix fois dépassé par celui des spectacles scéniques. Tout autre et bien plus intrinsèque est sa puissance. Regardez-y bien, et vous trouverez que ses personnages et ses épisodes vous intéressent surtout parce qu’au fond ils ne sont pas d’une autre nature que la vôtre.
Ce ne sont pas, comme chez les pseudo-classiques, des statues descendues de leurs piédestaux; ce sont tout bonnement des hommes, des femmes, des enfants, des riches, des pauvres, des patriciens, des plébéiens, avec toute la variété imaginable des conditions et des fortunes, qui, sous d’autres habits, au milieu d’une atmosphère différente, entourés d’autres objets extérieurs, vivent cependant de cette
LA PEINTURE
même vie, de ces instincts, de ces affections, de ces vanités, de ces faiblesses, de ces haines et de ces amours même, que vous sentez tous les jours s’agiter autour de vous, que vous-même vous éprouvez dans le secret de votre âme. C’est tout à fait là le charme que les peintres du quinzième siècle ont jeté, sans trop s’en rendre compte, dans leurs tableaux ; avec cette seule différence qu’alors, dans leur ingénuité et à défaut de toute érudition ethnographique, ces maîtres prêtaient aux personnages de l'antiquité non pas seulement leur propre cœur, mais leurs maisons aussi et leurs vêtements ; tandis qu’aujourd'hui, au sein d’une société plus éclairée, la pérennité du sentiment humain peut se concilier, et se concilie parfaitement en effet, dans les œuvres de M. Alma Tadéma, avec une restauration archéologique irréprochable, qui ne manque pas de relever, de son côté, l’effet et le piquant de la scène.
Parmi des compositions sans nombre, empruntées à l’Égypte, à la Grèce, à l’Etrurie, et même — pour ne faire qu'un saut de l’antiquité en plein moyen âge — à l’époque mérovingienne, qu’il me suffise de rappeler cette magnifique Fête des vendanges, que la gravure a désormais popularisée. Que la scène se passe plutôt dans la Rome païenne que dans la Rome moderne, que le cortège soit plutôt de Flamines, de Tibicines et de Canéphores que de prêtres et de confréries du jour, cela se voit, hélas ! à des costumes plus élégants et plus nobles; mais, pour ce qui est de l’expression des
visages, la vérité et la variété n’y éclatent pas moins que s’il s’agissait d’une fête d’hier. Tout mouvement et tout sentiment des personnages, les apprêts hâtifs et joyeusement improvisés, les poussées et les ondulations de la foule, les curiosités impatientes des commères et des enfants, sont, sous un nom différent, tout à fait ce qu’ils seraient aujourd’hui encore, aux abords d’une église du Borgo ou du Trastevere. En choisissant parmi tant de résurrections parfaitement réussies, prétoires, forums nundinaires, tricliniums, gymnases, je voudrais au moins vous faire assister à cette audience d' Agrippa, à laquelle, sauf le décorum que la toge et les précédents consulaires confèrent au sage ami d’Auguste, vous penseriez n’avoir déjà que trop assisté, hélas! en certains vestibules et certains couloirs. Vous y retrouveriez, dans les capsarii et dans les scribes, une anticipation de journalistes; quant aux clients, aux postulants, aux solliciteurs, venus du fond de Dieu sait quelle province, vous les jugeriez, à la vérité, plus pittoresques que ceux d'aujourd’hui, mais non moins importuns ; peut-être même vous semblerait-il entendre bourdonner à vos oreilles ces vers d’Horace :
Hoc ego commodius quam tu , praeclare Senator,
Millibus atque aliis, vivo 1 .
Mais comme je craindrais de trop vous fatiguer,
1. « Que je mène, illustre Sénateur, une vie plus douce et commode que la tienne et que celle de mille autres grands personnages qui te ressemblent! » Satires .
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je vais me bornera demander grâce pour un tout petit tableau seulement, qui m’aidera à me faire comprendre. Vous avez vu, je suppose, Pompeï; au moins vous a-t-on cent fois, sur la scène ou ailleurs, recomposé quelque chose de sa vie et de ses mœurs. Plus d’un aussi, parmi nos peintres — qu’il suffise de rappeler M. Maldarelli — en a fait revivre les jolies femmes, dans leurs costumes les plus coquets, avec les plus engageants de leurs sourires; et cependant personne, j’ose le dire, ne sera mieux parvenu que l’Anglo-hollandais en question à vous introduire dans l’intimité d’une petite famille, qu’il vous est possible de supposer à votre gré pompéienne ou romaine, mais qui de tout temps et partout serait des plus charmantes. Rien qu’un petit jardin, peuplé de rouges pavots et de grands héliotropes ; rien qu’une maisonnette avec sa treille de bois peint en vert-azur, où la vigne met un accord de verts plus chauds; au bas des piliers, encore un peu de vermillon qui réjouit l’œil; voilà pour l’habitation. Mais ce qui réjouit vraiment et foncièrement les cœurs là dedans, c’est le bon et doux et paisible bonheur domestique. Cette jolie petite maman, qui ouvre de si bon cœur ses bras, où se précipite toute joyeuse une enfant d’une douzaine d’années ; cette nourrice, là-bas au fond, avec son marmot qui prétend aussi s’acheminer, de son petit pas mal assuré, là où les bras ouverts de maman le convient; ce petit autel des Pénates à côté de l’entrée ; et là-bas, tout au fond de l’atrium, ce profil de père qui revient,
l’art a paris.
majestueusement drapé, du Forum, et qui va tout à l’heure se livrer aux mêmes enfantillages que tout son petit monde — voilà, je pense, de quoi persuader même aux plus entêtés que prétendre exiler de l’art, sous prétexte de vieillerie, le souvenir, c’est tout comme si l’on prétendait chasser d’un jardin, sous prétexte qu’ils ne cessent jamais d’être verts, le myrte et le laurier.
Voulez-vous, par contre, vous assurer comment il se peut qu’en restant dans l’actualité on réussisse moins à vous émouvoir qu’en ayant recours à d’heureuses vieilleries ? Les exemples, si vous consentez à redescendre avec moi par la pensée au Champs-de-Mars, ne vont point nous faire défaut.
Quoi qu’en pense Hamlet1, nous n’avons rien trouvé de pourri, bien loin de là, en Danemark. Mais cela peut bien se dire sans offense pour ce noble pays, un peu de froid y régnait. G’est ce qu’aurait dit aussi, je pense, en voyant l’art honnêtement et tout doucement cultivé par plusieurs de ses compatriotes, cet hypercritique sous des faux semblants de folie, à qui Shakespeare a prêté, dans le fameux discours aux comédiens, de si piquantes remarques. Cette fois-ci, si je ne me trompe, au lieu de serrer les freins, il aurait joué de l’éperon. Une grande conscience, une recherche détaill ée du vrai, une volonté laborieuse s’efforçant de marcher sur les traces des petits