Méthode et entretiens d’atelier
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y cueillir celte fleur de simplicité antique, qui remplit d’un si doux parfum le petit poème bucolique de Goethe, et que l’utilitarisme moderne n’a pas encore entièrement fanée. Le génie allemand était d’ailleurs prédisposé à suivre cette voie; la sentimentalité vague, qui planait dans l’éther romantique des Schadow et des Lessing, n’eut pas trop de peine à se rapprocher d’une vérité plus humble et plus franche; et le mouvement ne tarda pas à se propager aux autres centres de l’art allemand, à Munich, à Carlsruhe, à Berlin. Ces sommets, où M. Auerbach, dans son beau roman Auf der Hôhe , nous mène respirer un air si sain et si frais, parmi ses bûcherons et scs laitières, ces vertes vallées, où il a rencontré aussi aisément qu’une belle fleur des champs sa touchante idylle de la Fille aux pieds nus ( Barfüssele ), devinrent bientôt la terre promise des peintres. Heureusement aussi le sens critique, la finesse de l’observation, cet humour, qui chez l’homme moderne, et surtout chez l’homme du Nord, se mole toujours au sentiment, fournit un arôme précieux, qui sert à relever la saveur de ces laitages.
Il est rare cependant que le peintre allemand de genre prenne ses sujets à ciel ouvert. Son pays a d’austères beautés, mais il a aussi des rigueurs fréquentes; on n’y flâne pas trop à son aise; et le robuste laboureur qui, dans le typique petit tableau de M. Meyerheim, se cramponnant aux cornes de ses bœufs, mène rudement par un chemin pierreux sa Charge de bois , et les montagnards à l’air sérieux
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et calme qui dans un autre beau tableau de M. Riefstahl se groupent sur mie hauteur, au seuil d’une petite chapelle solitaire, pour y rendre les derniers devoirs à un camarade qui vient de les précéder dans la dernière étape, racontent bien la seule vie extérieure de ces peuples, que la nature, en mère prudemment austère, stimule sans relâche au labeur de chaque jour. Pour détendre un peu les muscles de ces braves gens, pour faire en sorte que sous leur rude enveloppe le cœur s’ouvre aux impressions douces, il faut l’air tiède de la pauvre masure, ce daheim dont personne ne savoure avec plus de volupté les conforts, quelque grossiers qu'ils soient, et le repos. 11 y a là un petit être frêle qui domine, l’enfant, le roi véritable du monde, non pas seulement lorsque c'est la sainte Vierge, mais toutes les fois que c’est la mère qui le porte dans ses bras. Et ce qu’il est pour la vie, il l’est pour l’art, le pivot, la cheville ouvrière de toutes choses Et comme la vie est plus souvent triste qu'elle n’est gaie, l’art est plus souvent empreint de mélancolie que de gaieté.
Qu’elles sont rares, les heureuses journées de fête, où les petits , tels qu’on les voit dans la délicieuse toile de M. Knaus, se plaisant à répéter de leur côté les allures des grands , en imitent les festins, le caquetage et jusqu’aux coquetteries et aux amourettes ! Pour les petits et pour les grands , il y a le plus souvent des anxiétés dans les familles. Or, en tout ce qui touche à ces tendresses domestiques, les Allemands, ces Allemands
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si durs envers leurs ennemis, sont franchement les natures les plus sensibles du monde. Il y a dans un petit tableau de M. Hildebrand un rude bûcheron et sa femme, assis l’un à côté de l’autre (eux qui s’assoient si rarement ! ), silencieux, regardant, les yeux gros de larmes, un tout petit lit, où tout ce qu’il il y a de douceur en leur vie est en suspens. Dans une autre toile de M. Gunther, il y a un lit à rideaux de serge verte ; ces rideaux sont fermés ; sur le bord de ce lit, dans les plis de ces rideaux, un homme robuste, le visage caché dans ses mains, se laisse tomber comme un corps mort: sa vieille mère vient à lui, muette, un enfant dans les bras; c’est l 'unique consolation. M. Fagerlin, lui, prend le meme drame au rebours ; et il nous fait assister a une douleur inconsolable , au deuil de la maison qui vient de perdre son chef. Personne, enfin, ne saurait dire toute la poésie condensée dans cette perle de petit tableau de M. Ivnaus, que la photographie a rendu populaire dans les deux mondes. Une nichée d’enfants, en habits de cérémonie, attendent, vol de passereaux dans la neige, curieux, étourdis par la nouveauté sombre et par le froid, autour d’un brancard; un petit cercueil descend, et sur l’escalier un vieillard trébuche, éperdu, menant le deuil de son petit trésor; le village tout entier s’émeut de X enterrement.
Vous pouvez, du reste, passer de bas en haut : cette intensité, cette sincérité de sentiment ne changent pas. C’est une belle dame en grand deuil que M. Ambergva nous montrer, traversant, son
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bébé au cou, un grand parc tout rempli d’un beau soleil d’automne. Elle passe comme une vision, sans presque faire craquer les feuilles mortes jonchant les allées. M. Hoff va nous introduire dans une grande salle princière, où les . dentelles, la vaisselle d’or, les tapisseries magnifiques annoncent un baptême protestant de haute volée: cependant tout ce monde solennel, toute cette assistance distribuée sur deux rangs d’immenses fauteuils dorés, est en deuil aussi : ce baptême d’un petit prince est, cela se comprend au premier abord, le baptême d' un posthume. L’air même en est triste, sunt lacnjmæ reram. Et vous, ami lecteur, je vous le dis en vérité, après vous être arrêté, après avoir rêvé quelques instants, vous ne pouvez vous empêcher de vous écrier : Est-ce bien possible ? Ces esprits si délicats, si pénétrés du sentiment sublime qui s’appelle la religion de la douleur et de la famille, sont-ce bien-là les mêmes que la guerre, l'éternelle Euménide, a entraînés à semer la mort par monts et par vaux, à meurtrir les cœurs de tant de mères? Hélas! hélas! pauvre logique humaine ! — Et vous en aurez, j’en suis sûr, froid aux os ; et quand tout l’art du Champ-de-Mars n’aurait servi qu’à vous donner un de ces frissons, laissons dire les sceptiques, l’art ne serait point peine perdue.
Il y a quelque chose, cependant, qu’il est nécessaire d’ajouter: c’est que, pour arriver jusqu’à l’àme, ce n’est pas assez de savoir reproduire l’aspect extérieur des choses, il faut y apporter l’analyse du physiologiste, la critique du penseur. Cette
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pénétration, cette recherche psychique, est le caractère le plus saillant des peintres allemands; c’est ce qui leur assure une considération sérieuse, lors meme que la facture ne dépasse pas une valeur moyenne et n’éblouit guère par excès de nouveauté. Une discussion d' affaires et une discussion politique entre rudes campagnards se réduiraient d’ordinaire, même aux mains des plus habiles artistes, à quelque amusante et spirituelle pochade : M. Rnaus et M. Lcibl en ont fait deux véritables études sociales. 11 faut voir cette conférence villageoise de M. Knaus. Dans cette salle basse et étroite, garnie de peu de meubles aussi durs que ces pauvres cervelles, un vieux parchemin à signet, qui doit évidemment contenir le point de la controverse— question, selon toute probabilité, de mur mitoyen ou de bornes — est étalé sur la table. Le Congrès de Berlin n’a qu’à bien se tenir. La gravité du personnage qui occupe le fauteuil, la finesse de renard du petit vieux à cheveux gris qui rumine le cas, la pertinacité de l’orateur, un grand sec tout combativité de la tête aux pieds, qui disserte à perte de vue, la lourde et épaisse attention d’un gros nigaud de montagnard, qui, entre les deux feux du poêle et de la pipe, paraît chercher en vain une lueur d’intelligence, — tout cela fait une scène de caractères, que Molière ne refuserait pas de signer. Les disputeurs de M. Leibl sont au contraire de simples amateurs ; leur discussion n’est pas attisée par les intérêts matériels, c’est une conversation nourrie par le goût innocent de la dialectique,
c’est de la politique d’art pour l’art. Et ces nuances morales, qui distinguent les physionomies et les types, sont d’une sagacité et d’une finesse parfaitement rendues par l'exécution, qui rappelle les maîtres du quinzième siècle.
La série pourrait se continuer longtemps, et MM. Knaus, Pilz, Meyerheim, Bokelmann en feraient les frais. Mais comment atteindre à Y humour de certaines initiations, et vous faire goûter la volupté fourbesque du fripier dévoilant à sa digne progéniture toutes les nobles ressources de son art ? Comment rendre le sérieux ineffable de certaines leçons de gymnastique pour qui Henri Heine, s’il avait encore été de ce monde, aurait joyeusement rajeuni ses railleries? Quelle tournure de phrase dirait assez l’air honnêtement gauche, doctoral, paternel, de ces braves magisters, anges gardiens du menu fretin villageois, qu’ils ne quittent pas même sur le seuil de la baraque des saltimbanques, au milieu des curiosités inquiétantes de la foire ? Par quelles ressources de langage, enfin, pourrions-nous mettre sous les yeux du lecteur les pressentiments spasmodiques torturant cette bourgeoisie avide et trompée, qui, un triste jour, à la veille d’une faillite, se rue sur les escaliers somptueusement menteurs de quelque Icarie financière?
On ne saurait quitter l’Allemagne sans dire un mot du Paysage et du Portrait.
Dans le paysage aussi, la parabole parcourue pendant ces dernières années est évidente. Toujours magistrales, les Marines hollandaises de
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M. André Achcnbach commencent «à paraître quelque peu vitreuses; toujours superbes, les Couchers de soleil romains de M. Oswald Achenbacb commencent à paraître quelque peu flamboyants ; des élégances légèrement guindées du paysage historique les sympathies se sont désormais tournées du coté des confidences intimes du vrai. Il y avait au Champ-de-Mars des ciels fort bien compris dans certains Crépuscules d’or clair, de M. Lier, dans certains rideaux de nuages blafards et crevant l’eau, de M. Baitsch ; il y avait surtout certaine haute neige de M. Krôner, traversée, et je voudrais presque dire trouée par une fuite de sangliers et de marcassins, d’une franchise de tons et d’un cachet d’originalité très remarquable.
Pour ce qui est du portrait, c’est là surtout que l’éclectisme triomphe. Depuis les toiles pleines de richesse et d’éclat de M. Richter, convenant assez aux aristocraties récentes, vous pouviez remonter jusqu’aux délicatesses archaïques, mais pleines de charme, de M. Frédéric Kaulbach (deuxième du nom) ; un maître qui se plaît si fort au souvenir de Holbein, qu’il n’hésite même pas à prêter les costumes du seizième siècle aux dames et aux demoiselles de ce temps-ci, lesquelles, à la vérité, ne perdent guère au change. A supposer que, ne visant qu’au caractère, vous eussiez préféré la physiologie a tout le reste, au point de ne pas trop vous effaroucher de quelques inégalités d’exécution, vous auriez pu longuement vous complaire aux portraits de M.Lenbach; à celui del’abbé Dôllinger surtout,
visage fatigué, aux joues flasques, mais au regard rayonnant dans l’éther de la pensée: une de ces tètes qui nous contraignent à penser avec elles. Pour faire concourir, enfin, les sonorités même les plus retentissantes à ce grand concert symphonique de l’art allemand, M. Gutzkow s’était chargé d’entremêler aux effusions du sentiment, du tendre Gemüt/i germanique, ses morceaux de facture; et, en deux petits tableaux brossés d’un pinceau rapide, pleins de hardiesse, de suc et de substance, il avait bravement répondu même au défi des coloristes.
Je disais tout à l’heure, quitter l’Allemagne. Mais où finit-elle ? Sans la faire aussi grande que les chansons patriotiques le voudraient, il est sûr qu’en art, on ne saurait aisément en distinguer les nationalités secondairesT ayant avec elle des affinités de langue et de race. Moi-même, qui ai réservé comme appartenant au Tyrol le nom de M. Defregger, dont on voyait cependant plusieurs tableaux dans la salle allemande, je n’ai eu garde d’en faire autant pour M. Max, qui est natif de la Bohême, ni pour M. Fagerlin, qui est suédois, ni pourM. Boecklin, qui est suisse. La faute, après tout, n’en retombe pas tout entière sur moi. Dans le monde moral, l’attraction des grandes masses se manifeste désormais tout aussi irrésistible, ou peu s’en faut, que dans le monde physique. L’originalité y perd tout ce que l’habileté y gagne; mais qu’y faire ? Pour résister à Fabsorption, il faudrait — ce n’est toujours que de l’art
que je parle — il faudrait se cramponner à tout ce qui constitue le caractère local, il faudrait savoir se contenter de Loire dans son verre ; et ils ne sont pas nombreux ceux qui possèdent assez d’abnégation ou de courage, assez de modestie ou d’audace pour en venir là.
Lorsque ce bon M. Topfîcr cherchait à se consoler, par l’étude, de l’infirmité qui l’avait empêché d’être peintre, et crayonnait ces petits chapitres critiques ayant la grâce et l’aimable babil de Laurent Sterne, il eut comme un pressentiment de l’abandon où les artistes, enivrés de plus fastueuses amours, laisseraient bientôt sa Suisse bien-aimée. « Claude, que n’êtes-vous ici! — s’écriait-il. — Vous, poète, vous n’eussiez pas dédaigné nos montagnes ; vous, poète, ces vallées vaporeuses, ces longues forêts qui montent jusqu’à ces cimes empourprées auraient tenté votre génie; vous, poète, vous auriez voulu peut-être pénétrer dans ces gorges, gravir ces sommités, et, arrivé dans ces palais de la nature, vous auriez tressailli à cette solitude, à ce silence, à cette resplendissante lumière ; vous, poète, vous auriez pris vos pinceaux, vous auriez exprimé sur la toile la grande poésie de vos Alpes, et la Suisse fût devenue une des contrées favorites de cet art qui la dédaigne 4. » Vaine apostrophe ! Le charme qu’exercent sur les talents indigènes les écoles étrangères paraît les entraîner, non pas aux mé-
. Réflexions et menus propos d'un peintre génevois.
thodes seulement, mais encore aux thèmes étrangers ; on est fatigué de l’ancienne peinture locale, de la peinture consciencieuse mais quelque peu lourde des Didav et des Calame, avec ses lointains tenant du décor et ses premiers plans huileux et noirâtres de bitume ; et voilà M. Baudit, M. Castan, M. Frôhlicher, presque tous les jeunes et les meilleurs paysagistes, qui prennent le pittoresque en grippe, comme une mode de province, et qui se jettent aux terrains plats et aux ciels gris à peine déchiquetés d’azur, d’après les plus récents exemples de France.
Il n’y a peut-être que M. Koller qui ose nous présenter une vallée au franc type suisse; et encore paraît-il s’excuser en la peuplant de ces maux magnifiques et fort bien peints, qui y jouent le premier rôle. Quant aux glaciers , c’est à peine s’il se rencontre un téméraire, M. Loppé, pour nous en montrer un avec une évidence de diorama ; mais ces blocs déglacé s’avançant jusqu’à encombrer les proches du tableau, isolés, sans nul horizon, ne nous donnent point la physionomie du paysage suisse, ils nous font rêver plutôt à je ne sais quel fantôme de paysage polaire. Et de l’infiniment grand il faut descendre, si l’on veut deviner quelque chose de l’églogue helvétique, jusqu’à l’infiniment petit ; jusqu’à ces études si fines de M. Bodmer, les seules faites pour exaucer les vœux du rêveur solitaire des Menus Propos. 11 n’y aura là, je le veux bien, que des études prises dans quelque recoin de la forêt de Fon-
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tainebleau, plutôt que sous le chêne de M. Topffer, mais le sentiment qui inspire le peintre est tout à fait le même que celui qui inspirait l’aimable causeur genevois : « Loisirs charmants, heures de libre et paresseuse méditation ! Ici, derrière, le sol penché, tout couvert de débris rocailleux et de feuilles desséchées, qui frémissent sous la fuite des lézards ; au-dessus de ma tête, les chênes luxuriants de feuillage, demeure transparente des oiseaux de l’air; une tendre prairie, où les insectes
bruissent et bourdonnent » Et je vous prie de
dire, ami lecteur, si ce n’est pas là, de tout point, une eau-forte de M. Bodmer.
Chose curieuse, après tout, et qu’il n’est nullement inutile de constater, que cette rencontre spontanée de deux charmants esprits, que ce phénomène, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, d'isochronisme intellectuel. Et ce n’est point là le seul. Cette même églogue que M. Tôpfïer a rêvée, et que M. Bodmer vient de traduire si heureusement dans son microcosme de petits oiseaux, de nids, de frissonnantes libellules et de blanches marguerites, un autre poète, un autre peintre l'ont transportée du Latium en Suisse, en L’empruntant avec moins de bonheur à Virgile. Aimez-vous Gessner et ses bergeries si tendres et si sucrées? Vous serez tout aussi charmés des Zéphirs de M. Bobert, répandus, comme une transparente vapeur du soir, par la verte campagne. Quant à moi, je me contente de la campagne telle qu’elle est, sans bergers et sans zéphirs.
Je voudrais pourtant qu'on ne renonçât pas à
un peu d’histoire, surtout lorsque l’on est assez heureux pour posséder un Sempach et un Morat, tout préparés dans les chroniques, quand même le Grütli devrait se dissoudre, ce que je ne crois guère, en simple légende. Mais la journée de Sempach seule a trouvé un peintre; et le choc entre ces rudes paysans et ces chevaliers à heaume et à cuirasse, de M. Grob, nous a fait penser à un tableau qui a eu son heure de vogue en Italie, à VEzzelino da Romano de M. Malatesta; même entrain un peu scénique, un peu empêtré par les réminiscences de l’école. J’aurais mieux aimé retrouver dans le tableau de M. Grob la naïveté de la ballade contemporaine de Tschudi, le brave bottier poète, le Meister singer de Lucerne : et puisque son patois suisse du quatorzième siècle a rencontré par bonheur dans Walter Scott l’homme qu’il fallait pour le traduire dans une langue littéraire et moderne sans en altérer la simplicité et sans en amoindrir la vigueur, je ne résiste pas à la tentation d’en rappeler au moins les strophes consacrées à l’épisode de Winkelried. M. Grob, tout peintre de valeur qu’il est, n’a qu’à bien se tenir.
« These nobles lay their spears right thick And keep full firnt array :
Yet shall my charge their order break And make my brethren uoay. »
He rusdh'd against the Auürian band In desperate career ,
And with 1ns body , breast and hand Bore down each Austrian spear.
Right yohere his charge had made a lane
LA. PEINTURE
Ms valiant comrades burst Whith sword and axe and partisan And hack and stab and thrust.
The daunted Lion 'gan to whine And granted ground amain,
The Mountain Bull he bent his brow And gored his sides again 1.
De l’unique tableau d’histoire que je viens de citer Ton passait sans transition au genre ; et, puisque genre il y a, au moins le voudrais-je sentant son terroir, taillé, pour ainsi dire, à l’emportepièce dans le vrai. Pourquoi donc M. Emile Girardet préfère-t-il nous mener au contraire jusque chez les Kabyles, jusqu’au beau milieu d’une tribu nomade allant en quêle de nouveaux pâturages? Peut-être parce que sur ces ciels d’or ses groupes d’émigrants font mieux; n’importe, j’aurais préféré pour ma part les émigrants de sa Suisse à lui, ces caravanes, ces .rendez-vous, qui, avec tant d’autres jolis sujets naïfs et casaniers, étaient déjà si familiers à M. Karl Girardet, le chef, si je ne me trompe, de la dynastie. Qu’on est avare main-
1 . « Ces nobles brandissent leurs lances bien serrées, ils sont bien fermes dans leurs rangs. Cependant ma charge va rompre leur ligne, et frayer la voie à mes frères. »
Il se lança contre la bande autrichienne d’une course désespérée ; et de son corps, de sa poitrine et de sa main, il abaissa les lances autrichiennes.
Là où sa charge avait ouvert une voie, ses preux compagnons se précipitèrent avec l’épée, la hache et la pertuisane, frappant et de la pointe et d’estoc et de taille.
Le lion effrayé commença à glapir, il recula précipitamment ; le taureau de la montagne baissa son front, il lui transperça les flancs de ses cornes.
Walter Scott, German Ballads, Sempach (d’après Tschudi).
tenant de souvenirs indigènes ! Je ne parviens à me rappeler qu’une Partie de plaisir séquestrée par la pluie, épisode assez comiquement traité par M. Ravel, et un Four de village de M. Burnand, excellent motif celui-ci, si parmi ces braves gens qui sortent, de grand matin, nantis de leur chaude et fragrante provision, quelqu’un au moins avait la mine riante qui sied au sujet.
Aux derniers les meilleurs ; et, pour ceux-ci, les noms suffiraient. Qui ne connaît X humour si fin que M. Vautier a mis dans son Dîner de cérémonie , dans ce défilé si allemand de commensaux, qui, des hautes sphères où brille Sa Seigneurie le Conseiller plus au moins aulique, descendent peu à peu, astres mineurs, jusqu’à se perdre dans la nébuleuse de la paysannerie ? Qui ne se rappelle l’esprit tout français de M. Simon Durand dans ce Mariage civil, où le fiancé fait attendre monsieur le Maire et toute la noce, et où, autour de la fiancée légèrement mûre, bourdonnent de si nombreux et de si peu charitables commentaires? Mais voici deux vers d’Horace qui, eux aussi, bourdonnent depuis longtemps à mon oreille; et, m’empêchant de louer autant que je le voudrais, prétendent pousser, coûte que coûte, leur pointe dans mon texte :
Nec minimum meruere decus , vestigia græca Ausi deserere , et celebrare domestica facta L
1. Ils n’ont certes point mérité là moindre des louanges, ceux qui ont eu le courage de s’écarter des modèles grecs, et de célébrer les faits qui se passaient chez eux.
Epist . ad Pisones.
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Nulle part ce problème de la nationalité dans Part n’aurait dû paraître plus compliqué qu’en Autriche. Et cependant, l’inépuisable fortune du vieil Empire s’est chargée de le résoudre. La peinture ne s’y est môme pas contentée, comme la sculpture, d’une simple résultante faite pour répondre, sans provocations et sans dangers, à la moyenne de toutes les inclinations et de toutes les écoles : elle ne s’y est pas non plus résignée, comme l’architecture, à la calme sagesse de l’éclectisme, se bornant à ranger, l’un à côté de l’autre, des essais de toutes les manières et de tous les styles : mais, de beaucoup plus heureuse, elle a rencontré une vaillante légion d’artistes, qui, en suivant chacun son propre génie, lui ont apporté l’expression la plus puissante et la plus vraie du génie de leurs contrées respectives.
Enfant de ce pittoresque comté de Saltzbourg où Mozart aussi prit naissance, M. Makart, talent rapide, fécond, joyeux, prime parmi les peintres autrichiens; jeune encore, il s’est acquis une belle renommée de par le monde. 11 aime les grands apparats , il charpente volontiers les grandes machines et les maîtrise à son gré : il est tout éclat, tout branle-bas, tout mise en scène. De sa première éducation de Munich une habitude lui est restée, celle de travailler beaucoup de mémoire, de s’aider encore souvent de repoussoirs et de coulisses ; mais il n’a guère tardé à s’apercevoir que les compositions des vieux maîtres de là-bas étaient tout simplement des cartons, vides de substance II. 10
et de valeurs; alors il s’est acharné à prendre aux Vénitiens, et plus encore aux Flamands, une coloration intense, succulente, fauve, au milieu de laquelle les chairs affectent des tons blonds, les pourpres flamboient, les ors et toutes les matières métalliques étincellent et semblent bruire de paillettes, soutenues par une gamme profonde de bruns chauds, qui donne à tout le tableau la saveur et la patine du temps. Au dix-septième siècle, il aurait été le peintre en titre des fastes royaux et des joyeuses entrées; au dix-neuvième, c’est lui qui feuillette l’histoire pour trouver des princes et des rois qui lui conviennent, et qui fassent son affaire. Cette fois-ci, il avait jeté son dévolu sur X Entrée de Charles-Quint à Anvers ; et, grâce au peintre, César se vit entouré d’un second cortège par le public du Champ-de-Mars.
Ce n’est pas seulement, du reste, aux hermines royales, aux pourpres des princes de l’Eglise, au miroitement des armures, à l’éclat des housses bigarrées caparaçonnant les grands chevaux de bataille, ce n’est pas à l’entrain soldatesque des lansquenets, des arbalétriers et des porte-étendards seulement, que César et son grand maître des cérémonies étaient débiteurs de la foule curieuse qui les entourait : tout le mérite n’en revenait pas non plus aux tentures et aux tapisseries magnifiques de la bonne ville d’Anvers, ni même aux blanches épaules rondelettes et potelées et aux joues fleuries des riches bourgeoises et des allègres servantes, se poussant, se serrant, se pressant, aux balcons, aux
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perrons, sur les terrasses; il y a dans la composition certain piquant de curiosité qui a eu l’air d’une découverte, et qui est tout bonnement renouvelé des anciens maîtres. M. Makart a fort bien deviné par quelle raison Rubens, lorsqu’il peignit la célèbre galerie des fêtes, n’eut garde d’oublier la fable, et ne se fit pas faute de l’entremêler aux solennités officielles et à la morgue des cours ; c’était un prétexte à nudités, un arôme nécessaire à épicer le miel du festin. En homme positif, cependant, notre artiste comprit aussi parfaitement que le dix-neuvième siècle ne se serait pas accommodé sans rire des sirènes et des néréides, qui, dans une des toiles du grand coloriste, arrosent d’eau de la rade de Marseille le roi de Navarre. Pas n’était besoin non plus de démonstration pour croire qu’on n’aurait guère accepté davantage les déesses de l’Olympe, qui, dans un autre tableau de Rubens, arrondissant avec grâce les belles lignes serpentines de leurs torses, accueillent avec bienveillance du haut des nuages une France ornée du caducée et venant demander à Jupiter la main de Marie de Médicis pour le roi Henri. 11 s’agissait de trouver toutes ces séductions, toutes ces agréables académies de nu féminin ici-bas, et de légitimer en même temps, par documents et pièces à l’appui, la donnée pittoresque. Aux époques sérieuses comme la nôtre, même pour s’amuser, il faut des preuves. Or l’avisé Saltzbourgeois doit avoir eu sans doute le bonheur de tomber sur un rare petit bouquin, un petit in-quarto, imprimé en 1520 par Michel tlel-
l’art a paris.
lenius à Anvers, où le bourgmestre de la ville exhibe le programme des fêtes et spectacles préparés pour l’Empereur : Hypoteses sive argumenta spectaculorum quae sereniss. et invictiss. Caesari Carolo pio , felici, inclyto , semper Augusto praeter alia multa et varia fides et amor celebratissimae civitatis Antwerpiae antistis (superis faventibus ) sunt edituri l. Heureuse trouvaille! Là dedans il y avait force mythologies mulièbres, venant on ne peut plus à propos ; et c’est de là, à n’en point douter, qu’a jailli l’idée même du tableau.
Comme un bonheur ne vient jamais seul, il y avait en outre un témoin de visu à invoquer, un témoin illustre et irréfragable. Albert Dürer, fuyant la peste de Nuremberg et venant chercherà Anvers un refuge, assista à la joyeuse entrée ; et dans son cahier de notes il ne manqua pas d’enregistrer comme quoi « près des portes de la ville il y avait des groupes merveilleux à voir, où étaient les plus belles filles qu’il eût jamais vues 2. » Enfin, pour que toutes les saveurs érotico-ér udites vinssent relever le friand ragoût, il plut à la destinée que même un austère docteur en théologie, le bon Mélanchthon, s’en mêlât ; lequel écrivait peu de temps après comme quoi Albert Dürer lui avait raconté que les jeunes filles étaient presque nues, à peine couvertes d’un voile extrêmement léger et
1. Programmes ou arguments des spectacles que la foi et l’amour des échevins de l’illustre ville d’Anvers vont offrir, en dehors de beaucoup d’autres choses variées, au sérénissime et invincible César Charles, le pieux, l’heureux, toujours Auguste.