‹ L'art à Paris (volume 2)Chapitre 31 sur 51 · Histoire du romantisme · texte numérisé non relu

Histoire du romantisme

campagne. Qu’il est doux de revivre par le souvenir au milieu de ces enthousiasmes juvéniles, au milieu de cette grande génération parvenue d’emblée à tous les sommets de la pensée ! A en juger par la joie avec laquelle elle saluait le nouveau symbole romantique, il semblait — dit Th. Gautier — « qu’elle vînt de retrouver le grand secret perdu ; et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie. » Certes elle venait de rallumer la flamme divine de l’enthousiasme, ce feu sacré, sans lequel on ne saurait rien entreprendre de grand. On lisait, en ce temps-là, on disputait à perte de vue, même dans les ateliers des peintres. On attaquait avec fureur l’art vieilli et ratatiné au milieu de Grecs et de Romains de théâtre ; on marchait avec des cris de joie et des hymnes à la conquête du moyen âge, comme à la délivrance d’un Saint-Sépulcre, dont Chateaubriand et Walter Scott venaient de rouvrir tout à l’heure à deux battants les grandes portes de bronze. Hugo emportait les néophytes sur les ailes d’aigle de ses strophes ; des souffles de poésie et de liberté arrivaient, avec les noms de Byron et de Lamartine, de la Grèce et de l’Orient ; Shakespeare rayonnait sur les autels, et dans le Nord, l ame prophétique de Gœthe rendait encore des oracles.

C’est à ces grands courants de poésie que Delacroix ravit l’étincelle, dont il anima tout un monde de nouvelles et audacieuses créations : la barque de Dante , Médée , le Massacre de S cio, le Plafond de la galerie d’Apollon , et toutes les autres, dont le

LA PEINTURE

nom, pour le dire avec Shakespeare, est légion. En transfusant dans les arts plastiques le nouveau génie littéraire, qui cherchait avant tout la vie, la chaleur, la passion, il invoqua la liberté contre le dogme, il opposa à la correction le mouvement, à la pureté de la ligne le charme de la couleur ; et il sema la confusion et le désordre dans le camp ennemi. Dans ce camp néanmoins, au milieu de nombreux séides, un homme se dressait, inflexible, impassible comme un roc : volonté de fer, patience de moine, combativité d’athlète, rien ne manquait à sa trempe de lutteur. C’est celui dont on voit le buste en bronze à l’Ecole des Beaux- Arts (et l’homme aussi était de bronze), avec ces mots : « Le dessin est la probité de l’art. » Les mots sont de lui ; ils furent la devise de toute sa vie, ils pourraient servir d’épigraphe à toutes ses œuvres : aussi bien au rêve phidiaque de Y Apothéose d'Homère , qu'aux visions raphaëlesques de la Muse de Chéruhini et de la Source . Quel duel, Ingres et Delacroix ! Et quels frémissements autour d’eux, quels défis, quelle vigueur d’assaut entre les deux armées ! Mais ces grandes batailles, animées de passions vives, nourries de convictions entières, sont saines et fécondes ; et saine et féconde fut l’époque qui les vit s’agiter.

Qu’on répète tant qu’on veut, puisque c’est aujourd’hui la mode, que Delaroche et Robert Fleury dans l’histoire, qu’Ary Scbeffer et Flandrin dans la composition religieuse, se sont plus préoccupés de faire de la philosophie que de la peinture ; qu’on

l’art a paris.

accuse Vernet de prosaïsme bourgeois, Decamps, Diaz et Fromentin d’orientalisme fantastique ; qu’on jette la pierre, ce n’est que trop l’habitude, contre quiconque a appris à d’autres écoles que celles du jour et de l’heure; la recherche passionnée, la productivité infatigable, la richesse même et la multiplicité des tendances et des impulsions que l’art vivant a héritées de ses glorieux devanciers témoignent hautement en faveur de leur puissance. Trop heureux, si, après avoir parcouru des yeux l’immense étendue de la production artistique actuelle, on était bien sûr de retrouver dans l’exubérance du nombre la même vitalité^de ce passé qui date d’hier.

Une recherche, du reste, demande à avoir le pas sur toutes les autres : il importe de connaître les inclinations, quelque divergentes, quelque opposées même qu'elles puissent être, de l’art contemporain ; il importe de les interroger, de les comprendre, d’en mesurer la portée, avec impartialité et avec amour. Car, s’il est vrai, d’une part, que rien n’est plus nécessaire pour l’artiste que de viser à un objectif bien défini, que de s’en tenir à une conviction constante, s’il est vrai qu’il n'y a rien pour lui de plus pernicieux que de courir chaque jour après un but nouveau^ que de passer avec souplesse et indifférence d’une idéalité à une autre, d’une thèse à une autre thèse, voire même, pour ceux qui ne connaissent ni thèses ni idéalités, d’une méthode à une autre méthode, il n’est pas moins vrai, d’autre part , que le devoir du critique est

d’accompagner, de suivre, de s’assimiler autant que possible, et sauf la condition unique, le porro unum de l’honnêteté, les méthodes, les thèses, les idéalités, quelles qu’elles soient, de tout artiste véritable et sincère.

Quiconque prétendrait aujourd’hui ériger en vertu l’intolérance, n’a qu’à se rappeler ce modèle des critiques, qui s’est appelé Théophile Gautier. Très résolu à revendiquer pour lui-même, en tant qu’artiste, toutes les libertés de sa manière, très personnel dans le cachet dont il a su empreindre ses propres œuvres, très ferme dans son dévouement aux convictions artistiques les plus avancées, il dépouille sans hésiter le vieil homme dès qu'il entre sur le terrain de la critique, qui n’est pas une lice ni un théâtre à ses yeux, mais un tribunal. Or lui, qui a pressenti Delacroix au milieu d’une grêle de sarcasmes, lui, qui a dépensé dix années de sa vie à le défendre, à l'interpréter, à le soutenir, au temps où, avec une férocité d’assauts que dix ans de gloire ne fatiguaient pas encore, on le traitait de balai ivre , lui-même, en donnant un parfait exemple d’honnêteté, n'hésite pas à s’incliner devant Ingres, à l’honorer de l’épithète que Dante a consacrée à Homère; et, en le plaçant auprès des maîtres du seizième siècle, il conclut par ces mots, qui mériteraient d’être gravés en caractères d’or dans le marbre : — « Il y a dans la vie générale, où chacun trempe plus ou moins, un côté ému et palpitant que l’art a le droit de formuler et dont il peut tirer des œuvres magni-

fiques ; mais nous préférons la beauté absolue et pure, qui est de tous les temps, de tous les pays, de tous les cultes, et réunit dans une communion admirable le passé, le présent et l’avenir1. » Oui, répétons-le avant que de parcourir les dernières étapes de cette revue, la personnalité n’est pas seulement permise, elle est nécessaire à l’artiste; l'art ne peut et ne doit pas être éclectique ; mais la critique peut et doit s’efforcer d’être, autant que possible, impartiale, compréhensive, universelle.

Cellini a dit avec grande raison que la première difficulté de l’art consiste à bien rendre le nu ; et Vinci a mis la seconde dans les mouvements « qu’il faut faire cohérents à l’action, » che habbino attentione aile loro operationi2. Or, il y a un fait, qui ressortait à première vue de l’exposition française de peinture: le nu est en France en honneur; et quoique le nu mulièbre prime, il serait le plus souvent injuste de prendre des airs maussades de moraliste, et d’accuser des intentions aphrodisiaques. Ce sont les demi-nudités, les appas dissimulés et à peine autant couverts qu’il le faut pour stimuler le désir, qui méritent réprobation ; et je les trouve pour ma part infiniment moins innocents qu’un beau nu honnête. La Vérité de M. Lefebvre pouvait parfaitement avoir le courage de sa beauté, sans même s’apercevoir de la facétie banale de Sosie ou du mouchoir hypocrite de Tartufe ; et la

Les Beaux-Arts en Europe.

Trattato delta pittura.

LA PEINTURE

femme couchée du meme auteur, ainsi que la femme au divan de M. Henner, l’auraient pu tout aussi bien et au même titre, si un air de visage plus éloigné de toute vulgarité eût permis à la rêverie de franchir le temps et l’espace, et d’aller se perdre en des régions poétisées par le prestige de l’éloignement. Où trouver une nudité plus chaste, en effet, que Y Eamadnjade de M. Hébert, le peintre de la mélancolie suave et rêveuse, l’interprète unique de ce que Heine a appelé la maladie sublime du peuple italien? Nul mieux que lui ne devine qu’au fond de l’âme de toute paysanne du Latium quelque chose remue encore, qui ressemble à un obscur souvenir d’une vie antérieure, à la conscience confuse d’une noblesse consacrée par des siècles d’histoire illustre. Voilà pourquoi l’on trouve, non pas aux nymphes seulement, mais jusqu’aux femmes du peuple de M. Hébert, je ne sais quelle naïve, hautaine et olympique parenté.

C’est à ces mêmes causes que la fable grecque, n’en déplaise aux mythophobes irréconciliables, possède encore des charmes que les arts plastiques ne sauraient entièrement répudier, sans renoncer hors de propos à une belle et riche portion de leur patrimoine. Monti, le dernier des classiques, ne pouvait mieux dire, lorsqu’il a célébré cette bypotypôse perpétuelle, cette jeunesse d’imagination à impérissable sourire, mettant au sein de la matière, au sein de la terre et des deux, un esprit, une pensée, une flamme divine, qui était l’âme du monde :

l’art a paris.

onde pertutta

La celeste materia e la terrestre Uno spirto, una mente, una divina Fiamma scorrea, che l’aima era del mondo1.

Certes, la fable a des inventions qui ont vieilli. Je ne répondrais pas que Latone outragée par les paysans puisse beaucoup nous émouvoir, et que M. Guay n’eût pu nous toucher davantage en nous montrant, puisque le sentiment devait être enjeu, une pauvre mère de nos jours. Mais je ne saurais non plus admettre que la beauté préférée à la sagesse et à la grandeur, ou que le limon vivifié par l’amour ne soient pas des sujets pittoresques, par cela seul que dans le langage de la fable cela s’appelle le Jugement de Pâris ou Galathée ; et je ne donne nullement tort à M. Perrot de les avoir traduits par ses beaux nus. Quant à moi j’aurais été désolé si les sorcières velues du Nord, le pilose maliarde del Norte , pour parler comme notre ardent philhellène de tout à l’heure, avaient mis en fuite la gentille Écho de M. Ranvier, et la Nuit vaporeuse de M. Lefebvre, et les Nymphes de M. Blanchard, et cette candide Séléné, dont l’ascension au beau milieu du ciel azuré a ému d’autres poètes que les grecs :

« La lune monte vers le cœur du ciel nocturne, et s’y repose amoureusement — Sur le lac lentement remué, la brise du soir passe, passe, repasse, en baisant l’eau heureuse — Oh ! quel accord serein résulte de l’union des choses qui sont faites pour

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