Histoire de France, Réforme
LA PEINTURE
aisé de le voir rien qu’aux compositions excessivement machinées et théâtrales du Rosso, s’abandonnèrent à toute sorte de licences ; et il ne saurait en être autrement dès qu’on ne vise plus qu’à l’effet, dès qu’on ne se sent pins contenu par la critique d’habiles rivaux, et encore moins par celle d’nn public qui soit à meme d’appeler tout le monde à son tribunal et de refaire le procès à tout le monde. Le roi, déjà plus qu’assez fantasque et pétulant de sa nature, prit goût à appuyer toute ostentation et toute témérité dans l’art, heureux de montrer qu’il n’était pas sans s’y connaître, che lui pur se ne dilettava e intendeva , ainsi que Benvenuto le lui fait dire dans son algarade fameuse à Madame d’Etampes; et il n’hésita guère à préférer aux antiques, que Jean de Bologne venait de lui mouler, le Jupiter de l’ingénieux matamore florentin.
Cet art, du reste, que les Italiens lui portaient en cour, s’était développé depuis ses origines au milieu d’un peuple extrêmement ingénieux, s’était nourri de ses sentiments et de ses pensées ; et c'est de ce niveau, de ce milieu, tout saturé d’esprit et de passion, qu’il était peu à peu monté au niveau des seigneuries, consentant à décorer, à couvrir de ses attraits leur usurpation, toujours plus ou moins dissimulée. En France, au contraire, l’art entreprenait sa marche en sens inverse ; c’est d’une cour unique, uniquement façonnée sur le bon plaisir royal, qu’il redescendait au milieu des masses, au milieu d’une foule très intelligente, très prompte,
l’art a paris.
sans contredit, mais peu ou point préparée à des joutes d’esthétique, et déjà quelque peu portée par son naturel à cette enflure, qu’on lui donnait pour l’apogée de l’art. La foi, enfin, cette foi sincère qui avait contribué jadis à inspirer l’Italie artistique, cet impeccable idéal religieux qui avait marché de pair en Italie avec le sentiment civique, allait désormais s’éteignant peu à peu avec celui-ci.
Qui donc parmi les Italiens aurait pu apporter aux Français une conviction, si la conviction, chez eux-mêmes, cédait de plus en plus le pas au caprice et à la fantaisie ? Léonard venait de mourir ; André del Sarte était parti; d’un autre côté, un idéal appartenant en propre à la nation ne pouvait nullement surgir au milieu des conflits de l’orthodoxie et de la Réforme, au milieu de factions féroces de persécuteurs et d’iconoclastes. Tout le mouvement nouveau de l'art s’accomplissait sans 'avoir d’autre pivot que l’autorité royale, sans autres auspices que ceux d’une cohorte de décorateurs étrangers, le Rosso, le Serlio, le Primatice ; il n’y a donc pas de quoi s’étonner si dans la nouvelle école se formant d’après ces exemples, chez les Youet, chez les La Hyre, et un peu plus tard chez les Lebrun, les Coypel et tous les autres, le talent eut plus d’empire que le génie, et si la doctrine prima la conscience.
Une fois sur la pente, il fallait la descendre : Fontainebleau couvait Versailles. 11 n’y avait nulle raison pour que l’art, considéré uniquement comme objet d’apparat et comme instrument du pouvoir
ni
absolu, n’ayant pour critérium que le succès, pour objectif que la vanité des seigneurs et l’ébahissement de la foule, eût à s’arrêter à mi-chemin, et à ne point soumettre les droits du beau et du sublime aux appas d’une grâce mensongère et d’une vide emphase. Certes, même parmi les favoris du sort, entourés au dix-septième siècle d’une renommée que la postérité ne se prêta point à ratifier sans réserve, il y eut des talents très prompts et très féconds. Un esprit vulgaire n’aurait pas créé les grandes machines héroïques de Lebrun ; ni l’habileté ni la grâce ne firent défaut, loin de là, elles excédèrent la mesure, chez ce même Mignard, qui, jusqu’à quatre-vingts ans sonnés, fît les délices des duchesses, des marquises et des favorites, et légua son nom pour synonyme de gracieux au vocabulaire. Mais le premier des deux ne fut que l’interprète en titre des gloires théâtrales et de l’olympique sourcil de ce roi, qui avait dit : « L’Etat, c’est moi; » l’autre ne fit qu’alambiquer la quintessence de ces manières précieuses et langoureuses, que Molière avait eu le courage de flétrir, mais n’avait pas eu le bonheur de supprimer.
Ce n’en est pas moins un beau titre de gloire pour le nom français que d’avoir, au milieu d’une période si remplie de l’omnipotence du prince et de la morgue des courtisans, trouvé dans toutes les branches du savoir humain, et tout aussi bien dans les arts que dans les lettres, des caractères austères, virils, inflexibles autant aux séductions
qu’aux violencos de l’époque. Je n’ignore point que certaine critique du jour, fort spirituelle sans contredit, mais quelque peu entachée d’exclusivisme, se préoccupant uniquement de l'habileté, de l’assurance, de l’entrain de la brosse, qualités précieuses sans doute, mais tout aussi applicables à bonne qu’à mauvaise fin, passe devant Poussin et devant Claude, en ne réprimant qu’à demi un bâillement, par cela seul qu’elle croit entrevoir dans l’ajustement étudié de leurs lignes et dans la majestueuse ampleur de leurs horizons quelque influence d’académie, quelque ressouvenir des Carraches. Je n’ignore pas que cette même critique ne se ferait point scrupule de bâiller tout haut devant les œuvres de Le Sueur, parce qu’une tonalité tant soit peu grise, bleuâtre, vineuse, envahit ses nobles et mélancoliques créations, et parce qu’on y sent quelque chose du froid de tombe des cloîtres. Mais, pour mon compte, lorsque j’entends ces anathèmes lancés contre tout ce qui n’est pas couleur, je ne puis m’empêcher de penser que nous ne sommes parvenus à nous affranchir des entraves de l’école que pour substituer à une intolérance d’ancienne date une nouvelle intolérance. Je voudrais pour ma part qu’une plus ample justice fût rendue à ces bons'esprits, qui, au milieu de la corruption du goût, ont au moins planté quelque jalon sur la route de la réforme ; je voudrais qu’on comprît en Italie comme en France tout ce qu’on doit de respect au persécuté du puissant Lebrun, à l’esprit délicat, qui, au milieu de l’orgie de
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toutes les vanités et de tous les orgueils, osa se faire le peintre des Chartreux. Je voudrais surtout que nous nous souvinssions en Italie de Poussin, comme d’un artiste qui, par la science du dessin, par le caractère sévère de l’invention, et par ce souffle de poésie qui respire dans toutes ses toiles, est bien plus foncièrement italien que ne l’étaient, vis-à-vis de la tradition de nos grands maîtres, les brillants décorateurs de Fontainebleau.
Est-ce que réellement un faire agréable et gracieux, un je ne sais quoi tenant le milieu entre la mièvrerie et la pétulance, une touche déliée, une palette gaie et pétillante suffiraient à créer, non pas seulement l’attrait du tableau, mais un mérite durable digne d’imitation ? S’il en était ainsi, quels maîtres alors que ces peintres s’inspirant aux mœurs et aux idées de la Régence, les Watteau, les Van Loo, les Boucher, improvisateurs pleins d’agrément et d’aplomb, si jamais il en fut, qui à la tragédie solennelle du siècle de Louis XIV s’empressent de faire succéder l’intermède plaisant de nos bergeries et de nos masques, lesDaphnis et lesChloés, les Amyntaset lesSylvies, tout un monde pastoral légèrement frisé, poudré, babillé en vestes, en hauts-de-chausses et en jupons de satin, et, de pair avec ce monde-là, les Pierrots et les Colombines, et les nudités provocantes en bonnet de nuit, et les petits abbés galants et les nymphes aux graveleuses histoires! Heureusement, ces messieurs prennent eux-mêmes la peine de se juger. — « Viens chez moi — dit en riant Boucher au
jeune David, lors de son départ pour Rome — viens chez moi à ton retour; je te montrerai à casser une jambe avec grâce. » Voilà pour la probité artistique de son style. Madame de Pompadour accourt un jour lui demander en toute hâte un boudoir épicé de tout ce qu’une imagination voluptueuse peut rêver de plus provocant, afin de réveiller les sens émoussés du Bien-aimé ; et le peintre s’empresse d’exécuter la commande. Voilà pour la poétique et pour la moralité de son art. Arrive donc, arrive donc — est-on contraint de s’écrier — Révolution implacable, et passe l’éponge sur tout cela!
D’une circonstance qui a été, comme nous venons de le voir, toute spéciale à la peinture française, du fait d'avoir renouvelé, pour ainsi dire, son éducation à un âge déjà adulte, de s’être en quelque sorte transformée par la doctrine plutôt que par l’inspiration, est dérivé pour elle cet effet regrettable, qu’elle a irréparablement perdu sa naïveté; mais il en est dérivé en même temps cet avantage, que dès lors elle est restée constamment et étroitement liée à la culture de l’esprit. En aucun temps peut-être et chez aucun peuple la peinture ne s’est plus directement et plus profondément imbue de la pensée littéraire. En contemplant les fastueux Triomphes (T Alexandre de Lebrun, qui ne se ressouvient aussitôt de quelque beau, sonore et pompeux morceau de Racine, pouvant lui servir de commentaire? Qui pourrait se refuser à reconnaître chez Poussin quelque chose du style plus franche-
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ment romain, de Corneille? Qui, dans ces paysages de trumeau et d’éventail de Bouclier, dans ces bosquets bleus, dans ces berceaux rognés aux ciseaux, dans ces parterres irréprochablement peignés, où les petits amours joufflus font leur nid, qui ne reconnaît au premier coup d’œil les malencontreuses mièvreries remontant aux traditions du pays de Tendre?
Une fois que le dix-huitième siècle se sentit rassasié, saturé de ces fades douceurs et de ces épices plus qu’équivoques, au point d’en éprouver de la honte et du dégoût; une fois que du cœur même du pays on put entendre monter le frémissement des foules, et éclater la protestation saintement indignée des penseurs, dans la peinture aussi, le pressentiment, l’aurore de la réforme ne tarda pas à poindre. Greuze se ressent encore de toutes les afféteries de l’époque ; et cependant les apostrophes tribunitiennes de Jean-Jacques trouvent un écho dans son cœur; ses Lectures de la Bible , ses Fiançailles, ses Malédictions paternelles disent, avec la sentimentalité morbide et l’accent déclamatoire que le Génevois mettait dans sa morale, le premier réveil de la conscience. Chardin fut plus peintre et moins moraliste; toutefois, en se cramponnant aux classes populaires, il trouva, au fond des sujets les plus simples, l’honnêteté du vrai; germe précieux, que Diderot aurait sans doute fécondé de sa critique excellente, si la tempête qui était sur le point d’éclater avait pu tolérer des transitions aussi laborieuses.
La tourmente se déchaîna ; la patrie remplaça
la famille : les souvenirs de l’antiquité supplantèrent les enseignements de la nature ; et les arts durent, comme les institutions, se résignera passer à travers les étaux de l’imitation gréco-romaine, sous la tutelle acariâtre, jalouse, intransigeante, de Yien et de David. Il est parfaitement loisible aujourd’hui d’avouer la fatigue, disons le mot, l’ennui, que nous cause ce monde de statues coloriées, si immuables dans leur pose, qu’elles ont l’air, comme on l’a dit, de ne jamais en avoir eu et de ne pouvoir jamais en prendre d’autre. Cependant, cette immobilité sculpturale, cette angulosité mathématique, cette abjuration complète de toute fantaisie et de toute couleur, témoignent d’un effort immense de volonté, d’une levée de pavois contre les prétentions et les fausses petites grâces du goût rocaille, tout aussi nécessaire peut-être que l’insurrection de la démocratie l’avait été contre les abus de l’ancien régime.
Il est vrai qu’en continuant à vivre sous la garde de pareils licteurs, la peinture, délivrée à peine des convulsions de l’érotisme, eût été en danger de se raidir dans une immobilité cataleptique. Alors surtout qu’aux froideurs de l’école, vainement secouée parles puissants efforts de Gros et de Gérard, vinrent se superposer les pompes théâtrales et les héroïques hyperboles de l’Empire, elle aurait été à peu près écrasée par son propre poids, si un nouveau cyclone d’idées, traversant cette lourde atmosphère, ne fût venu l’agiter, la rompre , y répandre des germes inconnus ; si l’assaut des romantiques ne fût
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venu remuer les eaux dormantes du pseudo-classicisme.
Toute grande période a ses précurseurs. Géricault, mort à trente-quatre ans dans le premier quart du siècle, lorsque Tore des novateurs littéraires ne faisait encore que paraître à l'horizon, Géricault avait admirablement anticipé sur eux par l’audace de l’invention, par la puissance du clair-obscur et par la furie d’une brosse indomptable. Au milieu des pseudo-classiques on avait toutefois vu paraître aussi (et il disparaissait en meme temps que Géricault) un talent des plus exquis, le seul, à mieux dire, qui eût deviné, sans la confondre avec la sécheresse, la divine simplicité antique, Pierre-Paul Prud’lion. Aujourd'hui que le calme a remplacé la fureur de ces batailles, au milieu desquelles il est rare que toute équité ne s’égare, c’est de ces deux noms qu’aura à prendre date quiconque se proposera de retracer l’histoire des deux écoles, je dirais presque des deux factions, qui, sous les drapeaux de M. Ingres et de M. Delacroix, se sont disputé presque sous nos yeux les domaines de la peinture, dans une si chaude, si retentissante et si formidable mêlée.
Cependant, un grand coloriste de la plume, Théophile Gautier, familier depuis son jeune âge avec les arts autant qu’avec les lettres, nous a, vers la fin de sa noble journée de travailleur, retracé dans une délicieuse esquisse 1 II. les débuts de la fameuse