‹ L'art à Paris (volume 3)Chapitre 12 sur 52 · Modem Paiuters · texte numérisé non relu

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remarquables déjà, on avait vu M. Millais prêter une rare finesse de pinceau, un faire mystérieux et patient, qui vous confondait et vous charmait du même coup, à Fhonnête sincérité des sentiments domestiques, aux plus suaves tendresses d'un cœur de femme. Il nous est revenu, aujourd'hui, avec une plus grande liberté de facture et avec un brin de bizarrerie, si l'on veut, mais avec une intuition non moins profonde, avec une observation du vrai non moins consciencieuse. Il y avait de lui, entre autres, au Champ-de-Mars, un paysage et une étude de figure, dont on ne croyait avoir jamais assez sondé l'éloquent mystère. Le froid Octobre, n'est qu'une morne contrée écossaise, un lac lugubre se métamorphosant sur les devants en étang tout rempli de roseaux; mais on y sent le frisson de toute chose vivante à l'approche de l'hiver; et l'âme, en face d'un sujet aussi simple que triste, s'harmonise d'elle-même avec les mélancoliques accords de la nature. Le Gardien de la Tour n'est qu'un vieux soldat de notre temps, dans le costume historique que la vieille Angleterre a scrupuleusement conservé à ses hallebardiers ; mais dans chaque ride de ce sévère visage, et j'oserais presque dire dans chaque pli de cette casaque rouge, se moulant sur la charpente osseuse d'un torse fatigué, mais ferme encore et roide jusqu'au bout, on devine toute une tradition de fidélité, on lit une conscience un peu étroite peut-être, mais impénétrable à toute séduction. Je ne parle pas d'une foule d'autres toiles, à sujet plus émouvant, car au-

cune ne me paraît mieux caractériser le peintre et l'école.

Un hôte, Allemand de naissance, mais parfaitement Anglais de facture, et n'ayant pas vainement fait ses preuves dans les fébriles et puissants crayonnages du Graphie, M. Herkomer, a plus que droit de cité dans l'école, il y occupe déjà une place hors ligne. Lui aussi, il avait jeté son dévolu sur un sujet des plus austères, renonçant à tout attrait, à tout charme, même aux plus honnêtes; le sujet de son tableau, on le sait maintenant par cœur, est une assemblée d'invalides, assistant, l'un d'eux pour la dernière fois peut-être, au service divin. Têtes chauves, visages blêmes, osseux, ridés, regards à demi éteints ou ne s'allumant que de la lueur fugitive d'un dernier éclair : mais combien de souvenirs sur ces fronts sillonnés par les labeurs et les vicissitudes de la guerre, autant que par les années ! Quelle componction sincère sur ces lèvres pâles et dans ces mains tremblantes, où passe encore, cependant, comme un frémissement de la vie d'autrefois, d'une vie dignement remplie par la foi en Dieu et par l'honneur du drapeau ! Voilà bien les vieillards chantés par le poète « accueillant déjà au fond de l'âme les chastes pensées de la tombe, »

I vegliardi che ai casti pensieri Délia tomba già schiudon la mente ' :

En voilà un dans les premiers rangs, qu'on dirait 1. Manzoni.

sur le point de rendre l'âme ; le camarade assis à ses côtés se retourne, en effet, sans pouvoir dissimuler son effarement; mais qu'on ne parle pas d'une vie qui s'achève : l'idée religieuse s'impose devant ce tableau , et on est entraîné à s'écrier que c'est là une transition et non pas une fin.

Grâce à cette inclination à démêler au fond même du vrai l'idéalité qui y couve et qui ne demande qu'à être mise en lumière, il va sans dire que même les scènes les plus humbles peuvent s'élever à une dignité tranquille de poème; que même ce que l'on pourrait appeler le pain quotidien de la vie peut recevoir, par la bienveillance et par la tendresse, une consécration qui en fasse quelque chose de béni. Parmi les peintres anglais il y en a qui, comme MM. Field et Briton-Rivière, ne craignent pas de se mesurer avec le spectacle de la misère, éperdue, flottante, ballottée comme une triste épave, au milieu du faste des grandes villes: et on ne saurait nier qu'il n'y ait là matière à plus d'un drame navrant; mais je ne donne pas tort au plus grand nombre, qui aime mieux les sujets empruntés à la vie champêtre, où la pauvreté est en quelque sorte consolée par son dialogue inconscient, et toutefois incessant, avec la nature.

Il y avait au Champ-de-Mars un tableau de M. Herkomer — Après le travail — qu'on prétend avoir été son premier ouvrage exposé. D'une fine tonalité grise, avec des colorations ténues et une indication sommaire des choses, sauf pour de jolies petites têtes et des mains

caressées avec amour, cette toile exhalait une mélancolie si douce, un sentiment si poétique du crépuscule, qu'elle nous rappelait cette petite merveille de Léopardi, le Samedi du village *., la plus belle chose, après le tercet de Dante, que la littérature italienne possède sur ce thème du giorno che si more. C'est au village aussi que M. Herkomernous mène, près d'une petite rivière, au pied des Alpes du Tyrol. Le soir tombe ; tout le monde se repose au seuil des portes; les bûcherons, fatigués, l'air un peu lourdaud, largement assis sur le banc rustique de sapin, savourent leur pipe; les femmelettes causent, tout en marchant et en faisant aller les aiguilles de leur tricot; les oies, criarde compagnie, reviennent au poulailler en secouant leurs petits moignons d'ailes; les enfants s'attardent en jouant le long des haies; et, sur les proches, une Gretchen, toute seule et pensive, oublie, en rêvant, son rouet qui s'arrête.

N'était la crainte de trop s'oublier aussi, on pourrait, dans l'agréable compagnie des peintres anglais, passer une journée entière, et une charmante journée, loin des soucis de la ville ; ce serait la journée rurale de ces bonnes familles de fermiers [farmers], d'où Burns, le poète-laboureur, a pu fort bien monter jusqu'à l'intimité des Muses, et où M. Tennyson n'a pas vainement cherché les délicatesses de cœur de sa Miller's Daughter et de

« La donzelletta vien dalla campagna In sul calar del sole, etc.. . .

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son Enoch Arden ; familles qui de la vie campagnarde connaissent sans doute tous les rudes labeurs, mais qui ne ressentent point les atteintes de l'indigence abjecte et ahurie :

years ofhealth and compétence,

And mutual love, and honorable toil.

Le première nous donner l'éveil serait M. Macbeth (rien du criminel Macbeth de Shakespeare) avec son Appel du matin. Dans une gamme un peu sombre, au milieu du rapide et tumultueux bouteselle du travail, un épisode touchant ne manquerait pas d'arrêter nos regards : l'enfant vagabond et malade, qui vient de recevoir l'hospitalité pendant la nuit, et à qui une main charitable apprête la bonne et nourrissante écuellée de lait matinale. Nous pourrions plus tard nous reposer des chaleurs de midi avec le vieux Faucheur de M. Morris, qu'entoure , plus riante qu'une couronne de fleurs, une belle couronne d'enfants ; et lorsque enfin l'heure du retour à la maison aurait sonné, nous n'aurions que l'embarras du choix. Allonsnous nous mêler à la Caravane de M. Aumônier, qui s'en va pas à pas longeant les eaux claires d'un ruisseau, où elle se reflète tout entière- et paraît faire double emploi avec elle-même ? Ou bien préférons-nous suivre furtivement ces brunes et gaies Râteleuses de M. Morgan, qui reviennent du travail, l'une avec son joli bébé sur l'épaule, l'autre savourant d'avance, dans les caresses qu'elle prodigue au marmot, les joies futures de

la maternité? Ce qui est sûr, c'est qu'à notre arrivée le Chœur de femmes de M. Mason va nous lancer à toute volée son salut. Les pauvrettes ! On dirait qu'en s'égosillant à pleins poumons, elles cherchent aux ondes sonores qu'elles suscitent l'oubli de cette lourde terre que leurs bêches ont laborieusement remuée. Peut-être aussi, dans cette tournée rurale, trouverions-nous qu'on accentue quelquefois, qu'on souligne un peu le sentiment idyllique, et ce serait le cas avec le Choral de M. Mason ; mais par bonheur nous ne trouverions presque jamais qu'on le fausse ou qu'on le simule. L'impression qui nous reste de ces mélodies des champs n'est nullement la satiété ni la lassitude ; elles paraissent plutôt nous inviter à un doux abandon ; et il est aisé de percevoir que, parmi ces mélodies, les plus touchantes sont les moins définies, celles où le motif, moins cherché et moins écrit, nous laisse plus de liberté de l'achever avec notre fantaisie et notre cœur. M. Walker, mort à vingt-neuf ans, un illustrateur de journaux, lui aussi, a été excellent dans ce genre. Sa Vieille grille , une composition où il n'y a pas un objet, une figure, une pose ni un geste, qui ne paraisse avoir été plutôt surpris sur nature qu'arrangé pour le spectateur, touche au comble de cette efficacité dans la simplicité, de ce pathétique intus et in cute, qui fait le charme de certains contes de Dickens. La scène n'a rien, absolument rien de ce qu'on est convenu d'appeler, et souvent fort mal à propos, le pittoresque. C'est en réalité une

vieille, une fort vieille grille, criant sur des gonds fort rouilles, entre deux pilastres éraflés et délabrés, sur des marches usées, elles aussi, par un âge des plus respectables. Et celle qui en sort est une vieille dame en deuil, suivie par une honnête servante qui porte le panier aux provisions. Mais, autour des cheveux gris de la pauvre vieille dame, on voit trembler comme une auréole de bonté et de malheur. Les gamins suspendent leurs jeux turbulents, le paysan qui passe prend, presque involontairement, une attitude de respect ; et une atmosphère d'atomes dorés, l'atmosphère du fauve automne qui touche à satin, enveloppe toute chose d'une mélancolie silencieuse et suave.

Cette atmosphère fauve et dorée, où l'Anglais, sorti tout haletant des flots de fumée de ses villes, paraît se plonger avec une volupté toujours renaissante, donne aussi la note qui domine dans les œuvres de ses peintres de paysage. Ce n'est pas à dire, pourtant, que d'autres effets plus tranchés échappent à ces artistes. Ils sont de trop laborieux et de trop tenaces observateurs pour ne point saisir aussi la poésie des cieux chargés de nuages, la majesté de ces chariots ofivolks, à qui M. Ruskin consacre des hymnes, le fantastique des grandes zones de pluie, zébrant les lointains indistincts et vaporeux de leurs campagnes. M. Vicat Cole traite magistralement et tour à tour la fin du jour, V automne, la pluie d'été; et sa facture, pour être consciencieuse jusqu'aux derniers détails, n'en est pas moins vigoureuse dans son ensemble.

11 y a une école de Manchester, qui aspire à plus d'originalité ; mais l'Exposition n'en savait rien ; ce qu'elle nous montrait, c'était une école de marinistes digne à coup sûr de cet empire que l'Angleterre avec son superbe Ride Britannia s'attribue assez légitimement sur les flots : et cependant le souffle des préraphaélites a passé, on le voit bien, même sur les marinistes. M. Brett avait là une Baie de Cornouailles merveilleuse. Cette mer des jours sereins, à stries de deux azurs, se frise en mille petites rides, comme un voile qu'un souffle printanier agiterait ; des roches on ne perd pas une anfractuosité, des herbes pas un fil ; et cependant vous embrassez d'un coup d'œil le site tout entier, grandiose, sévère, gigantesque. M. Moore a choisi par contre un thème à tonalité grise, Le matin après la tempête ; et personne assurément, sans une recherche du vrai des plus amoureuses, ne saurait réussir ces caprices des ondées déferlant sur le rivage, s'y jouant en mares, en méandres, en rigoles ; réconciliation de la mer avec le gravier, caresses de tigre en bonne humeur. Le gros de l'armée est fourni, du reste, par les marinistes d'Ecosse ; et la forte et laborieuse race laisse aussi son empreinte dans la peinture. M. Colin Hunter dans une Plage au tomber de la nuit, où les pêcheurs s'attardent jusqu'à ce que l'heure leur permette de reprendre leurs embûches à la faveur des ténèbres, est superbe de franchise et d'austère poésie.

Le même caractère qui fait que l'Anglais se sent porté pour les grands spectacles de la nature, carac-

tère de campagnard aussi bien que de voyageur, de casanier paisible aussi bien que de colon audacieux, l'introduit aisément aussi dans l'intimité des animaux. Hôtes du château, du cottage et de la tente, le chien et le cheval sont toujours pour lui un peu plus que des serviteurs, fort peu moins que des amis. Dans la milice et dans les chasses de l'Inde rappelant le moyen âge, les agilités du léopard, les ruses du singe, les aguets du tigre altéré de sang sont pour lui des secrets plus aisément pénétrables que les haines sourdes des indigènes,, et ne lui paraissent peut-être différer que fort peu de celles-ci. Ce que l'on sent bien, on le peint et on l'écrit bien, ou pour le moins avec franchise ; ce qui fait que la peinture & animaux, qui a trouvé en Angleterre un poète dans M. Paxton, très-habile à l'entremêler avec le fantastique des légendes, a trouvé un physiologiste sérieux dans M. Landseer. Il se peut que la technique de ce peintre pâlisse vis-à-vis des audaces du jour, et passe pour molle et quelque peu léchée; mais personne ne voudrait nier qu'il n'ait saisi dans la nature des animaux quelque chose de plus mystérieux que l'instinct même : des lueurs d'intelligence, qui éclatent parfois en éclairs assez puissants pour nous rendre fort perplexes sur notre supériorité orgueilleusement affirmée ; des tendresses et des dévoûments, qui se révèlent parfois avec une intensité à nous faire rougir de nos égoïsmes. M. Davis et M. Carter continuent la tradition ; et M. Marks avait l'air de la résumer par un Saint-François se plaçant sur un pied

d'intimité parfaite avec les pélicans et les éehassiers, tandis que les petits oiseaux perchés sur les branches prêtaient l'oreille, et que l'hirondelle passait au ras déterre pour saisir au vol des confidences, auxquelles elle paraissait beaucoup s'intéresser. Il ne faut pas croire, du reste, que le champ soit exclusivement tenu par cette peinture de terroir dont nous venons de nous rendre compte jusqu'ici. Celle-ci représente, si l'on veut, la floraison la plus spontanée et la plus indigène; mais on voit éclore aussi et fleurir à ses côtés, fort gentiment arrosés, émondés, implantés dans les plus belles faïences du monde, les arbustes de serrechaude. Ce qu'on appelle le high life n'est pas toujours extrêmement pittoresque, je le veux bien ; cependant, la pénétration anglaise est là, pour en dérouler la physiologie. Du temps où l'on était moins exigeant en fait d'exécution, moins fin gourmet en fait d'habiletés du pinceau, et où Vhumour suffisait au grand public, une réputation d'analyste ingénieux parut acquise à M. Frith. Il passait pour fin connaisseur aussi bien des raoûts aristocratiques que des réunions populaires, et ses compositions, répandues par les estampes, eurent largement cours sur le continent. Faut-il l'avouer ? Elles nous sont revenues sous les yeux à la dernière occasion, très-fatiguées., très-sèches, très-arides. Qu'y faire, hélas ! Le monde est aux jeunes, aux habiles surtout. M. Gregory est du nombre. Il y avait beaucoup d'adresse, s'alliant à un esprit d'observation fort délié, dans son Au-

rore ; on aurait dit qu'il venait de saisir le moment psychologique, où, tandis que les superbes splendeurs de la fête roussissent, effacées par le crépuscule de l'aube, les demi-mots mystérieux s'échappent avec plus d'audace des lèvres des jeunes gens pour s'en aller voltiger près de l'oreille, voire même près des joues des belles dames.

Il reste encore, après cela, le monde musqué,, coquet, frisé avec un œil de poudre, de la fin du dernier siècle, qui paraît être en faveur auprès de toute une famille de peintres anglais. MM. Boug h ton, Leslie, Sant et plusieurs autres, rivalisent de bon goût et de grâce et se donnent toutes les peines imaginables pour bien accoutrer tout ce monde-là dans ses jolis costumes. Les misses, naturellement, y jouent le premier rôle. Il y en a de toutes raides dans le corset et dans la robe à paniers du temps de Pope ; il y en a de toutes simplettes, avec la petite capote rose plissée et coulissée^ ou le large chapeau de paille à brides se nouant sous le menton, avec le fichu pudiquement serré autour de la taille et le court corsage, et la jupe en fourreau, et toute la gracieuse petite gaine de la Paméla de Richardson, de l'Amélie de Fielding et des marchandes de gants et de fleurs de ce bon Sterne, le sentimental doyen. En voilà qui jettent les roses à Veau, pour en tirer l'horoscope de leurs amours ; d'autres justifient les doux noms de Lavinia ou de Clélia en remplissant leur giron de fleurs ou d'épis; celles-ci, blotties encore dans le nid du pensionnat, se serrent autour de Y amie en visite, qui

daigne livrer à leur admiration son alliance de jeune mariée ; celles-là, trop tôt sorties, comme de hâtives hirondelles, à la campagne, y gagnent une bonne giboulée de neige de printemps.

Finalement, dans la serre de la Victoria regia, si mes métaphores végétales ne fatiguent pas trop, ami lecteur, votre patience, on admire une flore d'une rareté encore plus précieuse. Les statuettes grecques de Tanagra ne sont pas plus élégantes que les Paresseuses de M. Moore ; Madame Récamier et Madame Tallien n'éclipseraient pas les Musiciennes de M. Armstrong; tout le West-End enfin ne saurait imaginer de plus suaves créatures que ces jeunes filles de M. Leighton, qui, habillées d'or et de soie, jouent délicieusement du luth, en balançant leurs petits pieds nus sur l'agate et sur la nacre. Pour mon compte cependant, en Timon bourru, je leur préfère la tête admirablement vivante et virile du Capitaine Burton, que M. Leighton a sabrée en maître ; et je m'apprête à admirer, dans les grands compartiments de la coupole de Saint-Paul, les compositions gigantesques qu'il médite ; une tâche avec laquelle bien peu sauraient se mesurer.

Où est donc — va-t-on s'écrier — cette peinture d'histoire que yous vous obstinez à ne point croire morte ? Voyons. J'appelle histoire ce qui. d'une période bien définie, même de notre période contemporaine, nous retrace, non pas les accessoires seulement et les costumes, mais les mœurs, les idées, les passions, tout ce qui est doué d'une vie non éphémère. Il y a bien déjà quelque chose de

cela en bon nombre de ces toiles que je viens de rappeler ; les souvenirs des anciens temps ne font point défaut non plus, depuis la tradition nationale jusqu'à l'antiquité la plus reculée. M. Poynter aspire, on le voit, à rivaliser avec M. Aima Tadema, son Israël en Egypte et sa Catapulte évoquent avec assez de puissance le spectacle terrible de ce que l'esclavage et la guerre étaient dans le monde de l'antiquité ; seulement, la personnalité n'y est pas accentuée d'une manière aussi évidente que chez le maître hollandais. Il y a, après cela, une vieille garde de peintres — M. Armitage et M. Elmore en braves vétérans sont du nombre — sur qui les dernières révolutions de l'art ont passé comme un ouragan , sans ébranler leur foi en ces compositions savamment mûries, mais quelque peu éteintes de couleur ou émaillées d'une couleur tant soit peu théâtrale, qui ont eu la vogue au début de l'école romantique. 11 y a un artiste aussi, qui, par l'éclat sinon par la finesse des tons, s'approche davantage des coloristes : M. Gilbert, enlevé depuis peu à la grande considération que son faire magistral et ses compositions d'apparat lui avaient acquise, rend bien les pages de l'histoire aulique de son pays ; les processions pompeuses, les pourpres sénatoriales et cardinalices lui conviennent. Un autre maître, M. Pettie, s'est bien saisi de la période cromwellienne, il traite d'égal à égal avec les hommes de fer du Commonwealth, et il manipule les défis, les trêves, les redditions avec la mâle vigueur de ces Tètes rondes,

qui ne connaissent guère de moyens termes. D'autres, et c'est là le plus grand nombre, en cédant aux goûts littéraires de notre temps, qui ont laissé tomber en discrédit l'histoire aux allures solennelles, et en ployant surtout devant la tyrannie des petites dimensions, inclinent vers l'anecdote, ou, comme on a coutume de l'appeler, vers le genre historique ; et ils trouvent fort bien le moyen de stimuler la curiosité, grâce à de petites inventions assez spirituelles, prêtant à deviner plus qu'elles n'en disent. M. Calderon nous montrait, par exemple, entre les créneaux d'un château féodal, la châtelaine et toute sa petite cour féminine se pressant au parapet pour saluer le retour de leur seigneur et maître. Du beau sire, à la vérité, on ne voit rien, mais on imagine aisément, rien qu'aux mouchoirs agités dans l'air et aux joyeux préliminaires d'une réception imminente, qu'il revient de la victoire, avec tout le cortège pittoresque des chevaliers, des bannerets, des archers, et avec force oriflammes, gonfanons et pennons. M. Marks, pour citer un autre exemple, nous faisait connaître les vieux types et les vieux costumes des bourgeois de Londres, rien que sous le prétexte ingénieux d'une foule de badauds s'arrêtant au parapet d'un pont pour savoir ce qu'il y a? quelque chose que nous ignorerons toujours, et dont, en bons cockneys qu'ils sont, ils ne sauront jamais plus long que nous.

Tout cela n'est pas encore, à la vérité, de la peinture d'histoire, ce n'est pas l'art monumental,

que tout grand pays devrait souhaiter de posséder, comme un diplôme authentique de sa propre grandeur. Toutefois, le besoin de sortir des étroits horizons d'une société utilitaire, que le moindre effort, la moindre fatigue de l'esprit paraît excéder, a donné naissance à une production artistique des plus singulières, ayant elle aussi ses racines dans le fonds commun du préraphaëlitisme.

Il s'agit d'un groupe de poétiques rêveurs, qui sont en même temps des fureteurs infatigables de tout ce que le quinzième siècle italien et le commencement du seizième nous ont légué de plus fantastique en fait d'art. On se rappelle ces créations crépusculaires, à tonalités azurées, violacées, éteintes, assombries, de l'école de Botticelli et de Mantegna, où l'on croirait voir revenir les fantômes des anciennes mythologies à travers les vapeurs, flottantes encore, du moyen âge. L'école contemporaine de ces néo-botticelliens et néomantegnesques (passez-moi, faute de mieux, ces néologismes barbares) ne saurait certainement pas avoir l'ingénuité qui fait le charme du maître florentin et du padouan ; on dirait toutefois que le ciel pâle, les brumes, les feuilles mortes et toute la mélancolique poésie des automnes anglais aient naturellement amené des hommes d'une valeur réelle, tels que MM. Crâne, Watts, Burne Jones, Stanhope et plusieurs autres, à se plaire à ce monde transparent des songes et des visions.

Il y a dans la Venus renascens de M. Crâne quelque chose de l'Anadyomène de Botticelli, de cetle

Vénus olivâtre et tant soit peu ankylosée, qui, dès nos premiers pas dans la Galerie degli Uffizi à Florence, se plaît à nous confondre par de si mystérieux et de si énigmatiques sourires. Et on ne serait guère mal fondé à trouver au Merlin et Viviane de M. Burne Jones, à l'Amour et la Mort de M. Watts, conçus dans le même sens et peints dans une gamme tout à fait pareille, enfin à ces tendres Amants de M. Stanhope, qui, même sur les sombres rivages de l'Achéron, se tiennent si tendrement et si indissolublement enlacés, une ressemblance vague, un air de famille plus ou moins prononcé, avec les créations de ces rêveurs de la Renaissance, parmi lesquels Albert Durer se place, cela va sans dire, aux premiers rangs.

La parenté est, à n'en pas douter, fort noble, et il y a quelque chose de touchant dans ces retours de la pensée, dans ces aimables délassements d'un esprit poétique jusqu'au milieu de ses vagabondages. Mais ceci n'est pas non plus de l'art sain et viable, qui puisse préluder au véritable grand art; lequel ne renaîtra à la vie qu'aux jours et dans les contrées où les hommes d'Etat, prenant en considération cette valeur éducative que personne ne lui conteste, se montreront envers lui plus généreux qu'en paroles. De fort belles paroles, on en entendit à la vérité à certain banquet de l'Académie Royale de Londres, où l'auteur de Lothair ne manqua pas d'encourager les artistes à se lancer « dans les hautes sphères de la composition imaginative », et parut leur demander des œuvres

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« qui, animées d'un souffle héroïque, eussent à exprimer les aspirations latentes, mais vivaces, du pays tout entier. » Malheureusement, à peine sorti de là, l'illustre auteur en revint à d'autres soucis ; lord Beaconsfîeld reprit sa place, et il s'avisa d'autre chose ; il s'avisa que Caboul était tout juste ce qu'il fallait pour faire la paire avec Chypre.

Vous est-il jamais arrivé de songer à la volupté toute exceptionnelle qu'une bonne musique vous procure à la reprise du même air sur un ton différent, et surtout sur un ton mineur? Le premier morceau, plein, sonore, retentissant, avait été comme l'explosion des sentiments qui s'agitaient au dedans de vous-même, sans que vous vous mêliez de leur trouver une expression; c'était là une sorte d'interprétation, une sorte de langage donné à vos propres pensées. La reprise est comme une réponse, un peu éloignée, un peu mitigée, un peu adoucie, mais sympathique et affectueuse, qui vous vient vous ne savez trop d'où, mais d'un cœur ami, cela ne fait point de doute. Telle était, ou à peu près, la sensation que vous éprouviez en passant des grandes salles de l'Exposition anglaise au petit sanctuaire des aquarelles. Par une habitude qui est allée peu à peu se répandant sur le continent même, la plupart des peintres anglais traitent tour à tour les deux manières; en sorte que vous les retrouvez presque tous au rendez-vous des aquarellistes, mais dans leurs effusions les plus intimes, dans leurs confidences les

plus cordiales, comme il sied à un parler plus délicat et plus doux; et lorsque ce ne sont pas les hommes que vous retrouvez, ce sont les penchants et les idées.

Ici les Amants de M. Burne Jones — je ne sais pas trop si c'est avant ou après leur descente à l'Achéron — cherchent un abri parmi les ruines ; ici M. Crâne développe une nouvelle procession d'Erréphores, allant, avec toute la noble solennité des théories athéniennes, enterrer Y Année. Yoici les Invalides de Chelsea, que M. Humphrey reprend en sous-œuvre ; le thème est moins triste cette fois ; ils se promènent dans les hautes herbes de leur jardin, et cueillent de petits bouquets pour les jeunes filles. Les Bûcherons de M. Herkomer se sont remis à l'ouvrage dans leur bois; un Dîner aux carrières de M. Fripp nous raconte les sobres plaisirs des gens laborieux; une délicieuse Paméla de M. Johnson, se plaisant parmi les poussins et en réchauffant un dans son sein, tandis que la mère inquiète bat des ailes et hérisse les plumes à ses pieds, répète la douce idylle de la jeunesse. M. Pimwell, avec un Ménétrier fantastique qui entraîne le village entier sur ses traces, nous ramène jusqu'à la légendaire Allemagne du moyen âge ; et d'un autre côté M. Green, avec son Jour de courses, nous convie à prendre notre part de toutes les mondaines élégances du jour.

Les paysages de MM. Collier, Dalziel, Filler, forts de ton et titianesques, ceux de M. Hunt, diaphanes, par contre, comme l'air, parcourent la

gamme infinie de la nature. M. Walker, avec ses petites merveilles préraphaélites, où vous apercevez des fermes, des vergers, des cottages, et tout le petit monde qui s'y agite, aussi fin et aussi vrai que par le petit bout de la lorgnette, rappelle, sauf une désinvolture de touche toute moderne, les délicieuses petitescompositions du Bréviaire Grimani. Les marines sont pour la plupart des miracles de transparence prismatique ;M. Turnermême, quelque bourru qu'il ait été, ne renierait point la paternité de cette Tempête de M. Severn, où Farc-enciel, un motif favori des peintres anglais, paraît se réfracter et s'agiter dans les vapeurs de l'atmosphère et dans cette poussière d'eau que les flots chassent dans l'air, en se brisant avec fureur les uns contre les autres. C'est ici surtout le coin chéri des orientalistes; et il faudrait la plume de Gautier ou celle de M. De Amicis pour raconter toutes les turqueries d'un fini si désespérant, de M. Lewis : une sorte de Bénédictin parmi les Turcs, qui se charge, si nous l'écoutons, de nous faire causer, rêver, étudier, marchander, toujours en route par Bazars, par Turbés et par Konaks, jusqu'à la fin de nos jours.

Pour ne pas en arriver jusque-là, je me contenterai de souhaiter que l'aquarelle, même entre des mains aussi habiles, reste à sa tâche ; qu'elle ne transpose pas ses airs, en passant du ton mineur aux violences symphoniques, aux pleins, aux fortissimi, dont on voit déjà quelques velléités paraître en certaines études de tètes aussi grandes

que nature, qui sont moins de son fait et de son ressort. 11 me tarde d'en arriver désormais à la zone centrale de l'Europe ; et, pour en finir avec les races moins étroitement liées à la tradition de l'art, je ne donnerai qu'un rapide coup d'œil à la colonie anglo-saxonne d'au delà de l'Océan.

C'est là-bas surtout qu'on tiendrait à trouver la note spontanée,, bien franche, bien sincère, de la conviction et delà vérité. Mais on dirait que l'art parcourt lui aussi à grande volée les espaces, ou franchit, à mieux dire, les abîmes sous-marins, non pas à dos de dauphins et de tritons, mais à grandes brassées de câbles télégraphiques, tant ce qu'on en voit de ce côté-là ressemble à ce qu'on vient d'en voir de ce côté-ci ! Il y aurait sans doute une foule d'œuvres fort raisonnables à citer ; mais quelques-unes reviennent, par droit d'aubaine, à la France, telles que les Chouans de M. Howenden, YEpisode breton de M. Wylie,les Funérailles d'une momie de M. Bridgman; d'autres, telles que la Tonte des agneaux de M. Shirlaw, reviennent à l'Allemagne, d'autres enfin à Rome, telles qu'un Parthénon de M. Church rappelant le faire de M. Vertunni, et toute une cohorte des inévitables ciociare.

Des négresses plutôt, au nom de Dieu, et des mulâtresses, voilà ce qu'il nous faudrait, et des chantiers, et des pionniers du Far- West, et des Peaux-Rouges, s'il en reste. Mais en fait de souvenirs indigènes, je ne trouve à citer qu'une Forge de M. Weir, et un Repos de moissonneurs de

M. Wyatt Eaton; œuvres un peu dures, je ne le nie pas, mais robustes, où les travailleurs ne posent pas en modèles, où il y a du soleil, de la chaleur, de l'étouffement, quelque chose des jours brûlants de l'été et des sombres jours de l'usine. En fait de gens de couleur et d'écoles, je ne trouve guère que M. Winslovv Homer qui soit assez philosophe pour s'y résigner; en sorte que, tout dépassé qu'il puisse être par ses compatriotes ayant franchi la mer et étant parvenus à s'assimiler nos manières avec une rapidité toute américaine, la sienne, un peu primitive telle qu'elle est restée, n'en arrête pas moins les regards et n'en donne pas moins à penser. A nombre de jolies contrefaçons parisiennes, quelque spirituelles et quelque réussies qu'elles soient, je préfère de mon côté, et je ne suis pas le seul, une bambochade de M. Brown, rien que quatre ou cinq gamins des rues — caria peinture, à mon avis, moins grande dame que la sculpture, peut fort bien les souffrir — des gamins si vifs, si espiègles, si gais, que l'auteur des American Notes les aurait volontiers adoptés, je pense, pour créatures de sa plume. Après tout, si le jeune art américain, au milieu des tentations de la mode et de l'école, emprunte peut-être à l'Europe plus qu'il ne faudrait, on dirait qu'en face de ses plaines immenses, de sa mer infinie, il se retrouve davantage, il a une conscience plus claire de son être. Je rappellerai une Nuit en mer de M. Dana, où la lune couronnée d'un grand halo, au milieu de grands nuages,

lance aux flots agités son spectre lumineux, qui les chevauche avec une belle furie ; une furie que je pourrais, mais que je ne veux pas appeler salvatoresqne, de crainte de lui enlever ce cachet de nationalité américaine, que j'aime à lui reconnaître. Je rappellerai aussi Une prairie de M. La Farge, toute verte, toute parsemée de petits murs d'enceinte, fuyant bien, Verte toujours, jusqu'au haut du cadre, touchant, presque au cadre de sa ligne d'horizon, avec une audace ingénue, que des artistes de premier ordre ne se cachaient pas d'envier. Voilà, à mon avis, les champs et les mers que l'art américain devrait parcourir, en demandant des pages glorieuses à l'histoire de son indépendance et des pages pleines de nouveauté à son génie colonisateur et à la fantaisie de ses poètes. Cooper l'invite à camper parmi les Chipaways delà plaine et les Pieds-Noirs de la montagne; Edgar Poë lui ouvre les cieux et les abîmes ; Longfellow lui montre du doigt le chemin et le but, dans ces vers que j'aime à lui répéter en guise d'adieu :

Act, act, inthe living Présent!

Heart within and God o'erhead '/

I. « Agissez, agissez, au sein de la vie, au sein du présent! Ayez du cœur, et que Dieu vous protège ! »

Longfellow, Hyperion .

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