‹ L'art à Paris (volume 3)Chapitre 11 sur 52 · Gustafsson, Noce de paysans suédois · texte numérisé non relu

Gustafsson, Noce de paysans suédois

Si l'intensité de la vie publique et la force du caractère concourent à produire dans l'art, tout aussi Lien que dans quelque branche que ce soit de la vie publique, des œuvres au-dessus du vulgaire, le peuple anglais, quoi qu'il puisse en sembler à ceux qui dans le drame humain ne recherchent que l'épigramme, était bien loin d'être peu fait pour posséder, ou à mieux dire pour se créer, une peinture à lui. Certes, les grandes sonorités de la lumière, si vous voulez bien me passer la phrase, lui font défaut ; mais la poésie mélancolique et suave de la campagne est loin de lui manquer : il n'a pas les pompes éclatantes du culte, mais il a l'idéalité qui dérive du sentiment religieux; les affaires et la politique prennent une grande partie de son temps, mais celle qui reste est bien dépensée parle plus grand nombre dans les intimités douces et moralisatrices de la famille ; et cette même fièvre d'activité qui l'excite à de multiples et grandes entreprises, en stimulant du même coup, avec les énergies de l'intelligence, la vigueur et l'élasticité du corps et l'orgueil du nom, l'habitue à priser la beauté et la force physique aussi bien que la dignité du maintien et du costume.

Si l'on examine les choses un peu de près, et que l'on sache tenir compte des diversités de race et de climat, on trouvera dans l'Angleterre moderne beaucoup de cette vie intensive, qui, dans les temps les plus prospères de nos villes ouvrières et marchandes, fit aussi le nerf véritable de l'art. En tant

que la division du travail et les autres lois économiques du monde moderne le comportent, les hommes à nature complexe, entière, tels que le quinzième et le seizième siècle italien en ont connus, y sont moins rares qu'ailleurs. Le plus autorisé parmi les écrivains de philosophie politique, mort il y a quelques années à peine, était aussi un astronome distingué; au gouvernail de l'Etat nous voyons alterner un romancier et un helléniste ; Thackeray ne cédait à d'autres qu'à son corps défendant la tâche d'illustrer ses nouvelles par des dessins; et je ne surprendrai personne en disant que M. Leighton, peintre et statuaire en renom, est aussi un brillant colonel et un parfait polyglotte. Multiplicité de talents, qui ne vient guère d'une débauche de volonté s'éparpillant en trop de directions; mais qui est plutôt l'effet et le témoignage d'un trop-plein véritable de forces.

Que les forces ne manquent guère à la peinture anglaise, c'est ce qu'on voit aussitôt par ce seul fait, que le plus saillant de ses caractères est une originalité bien prononcée, permettant de la discerner à première vue de tout l'art continental. Cette qualité, que beaucoup de critiques ont reconnue, et que nul n'a révoquée en doute, est d'autant plus remarquable, qu'il n'y a pas de race plus voyageuse que l'anglaise, ni plus prompte, même dans la classe des artistes, à saisir les faits et à analyser les impressions. Quoique sorti, au point de vue technique, de l'école hollandaise, ce vivace rejeton insulaire prit aussitôt son propre pli et

des allures indépendantes. Des deux peintres les plus connus du dernier siècle et du commencement de celui-ci, Hogarth, avec une vivacité d'accent qui va jusqu'à la caricature, s'érigea de son fait en historiographe et enjuge d'instruction visà-vis des classes populaires; Lawrence exerça sa pénétration de physiologiste sur les hautes classes; et la physionomie bien arrêtée de l'art anglais ne tarda pas à faire impression, même de ce côté du détroit, sur des artistes d'une expérience et d'un talent exceptionnels. Géricault, lors de son voyage à Londres en 1808, avouait que la manière franche et vigoureuse de Constable lui ouvrait une nouvelle voie; et Bonington, ayant été de 1816 à 1826 l'hôte de la France, ne resta nullement étranger à cette évolution^ qui amena la peinture française à se débarrasser des entraves et du rigorisme académiques pour se lancer,, sur les traces de Delacroix, dans les sentiers fleuris des coloristes. Même pour ce qui est des procédés techniques^ l'Angleterre se fit un point d'honneur de ne ressembler à personne, et elle transposa dans la peinture à l'huile les méthodes, les ressources et les effets de l'aquarelle. Cependant, cette indépendance si énergiquement affirmée, elle ne permit guère qu'on pût la confondre avec une paresseuse et volontaire ignorance ; et elle ne se fit pas faute de revenir, avec toute l'opiniâtreté qui lui est propre, sur les traces des temps passés, scrutant, analysant, décomposant tout ce que la pratique des anciens offrait de plus ingénieux ; tâchant surtout d'y ap- II. 5

prendre le moyen de bien interroger et de bien s'assimiler la nature, cette rationem studendi, qui entre pour une si grande part dans le succès, peut-être même dans le génie ; s'il est vrai, comme on le prétend, que le génie ne soit fait parfois que de patience.

Ce qui a considérablement contribué à diriger l'art anglais dans cette voie, c'est la prédication assidue, opiniâtre, infatigable, on peut le dire, d'un critique, qui fut presque instinctivement amené, ainsi qu'il l'avoue lui-même, par l'amour de la campagne à s'occuper de la peinture de paysage; et qui, en condamnant audacieusement tous les maîtres les plus vantés, Claude, Poussin, Salvator Rosa, les Hollandais, pour célébrer avec enthousiasme un artiste de ses contemporains, M. Turner, talent réel non moins qu'excentrique, parvint après tout à arracher l'art à la routine de l'école et à le réconcilier avec les inspirations immédiates de la nature. Prenant là son point de départ pour se jeter en de noirvelles luttes, il ne tarda pas à rompre en visière avec les maîtres même du seizième siècle, et à les dénoncer comme atteints de sensualité et de scepticisme ; et il contraignit le monde des arts à se tourner du côté de la rêverie poétique, subtilisée, spiritualisée, du bon cénobite de Fiesole, et de ses confrères les préraphaélites.

L'élan de cette croisade de M. Ruskin, — car le nom ne peut manquer d'être déjà venu sur vos lèvres — l'élan et la vigueur des attaques furent si grands, « qu'ils ramenèrent, c'est lui-même qui l'affirme, les

artistes anglais, de leur course vagabonde aux sentiers éternels du grand art, et établirent d'une manière inébranlable que tout ce qu'on dessine, il faut le dessiner soigneusement et consciencieusement, non pas en se jouant et à tout hasard1. » Certes, il il y eut de l'exagération dans son système exclusif ; et M. Ruskin s'empressa plus tard d'en mitiger lui-même la rigueur, en consentant à reconnaître la puissance des maîtres vénitiens, entachée, dit-il, du péché de n'avoir rien cherché dans l'art que le plaisir. Quoi qu'il en soit, l'impulsion était donnée. L'école anglaise s'en ressentit profondément ; ses artistes supérieurs commencèrent, non pas à imiter directement les artistes du quinzième siècle, ce qui avait été l'erreur et la pauvreté d'esprit — passez-moi le mot qui ne voudrait pas être irrévérencieux du tout, mais sincère — d'Overbeck et de ses acolytes; ils se mirent plutôt à considérer le monde avec les yeux et avec le cœur d'un artiste du quinzième siècle. A la tête de ce mouvement, l'on vit marcher MM. Millais et Holman Hunt, qui dès 1855 se révélèrent au monde continental, non sans lui causer une sorte d'agréable saisissement; et le premier des deux était hier encore, au Champ-de-Mars, l'objet d'une curiosité mêlée d'admiration et de stupeur.

Le préraphaélitisme, tel que l'a compris M, Millais, a été fort bien défini une lutte corps à corps avec la nature. Dans ses premières œuvres, fort

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