I. Les Beaux- Arts en Europe
du public, la plupart des peintres belges, en solides et mûrs ouvriers de la palette qu'ils sont, parlent le langage sévère et simple de leur art ; et, dans cet idiome bien connu et bien formé, ils racontent, en citoyens soucieux de la gloire de leur pays, les plus nobles pages de leurs annales. Proclamations de franchises et de statuts ; serments de Princes à Communes; sommations d'envoyés du peuple à des proconsuls étrangers : ces thèmes, quoique une certaine gravité, qu'il est permis aux plus difficiles de trouver un peu monotone, s'en répande sur l'ordonnance de la composition et domine nécessairement dans les costumes et dans le caractère des figures, ces thèmes, dis-je, ne sauraient être jugés avec la hâte gloutonne que beaucoup de visiteurs apportent aux Expositions, comme à l'un des nombreux spectacles dont ils sont en même temps avides et saouls ; mais il faut se les imaginer en place, encadrés dans la majesté sévère des architectures locales, entourés du prestige des reliques qu'on conserve religieusement dans ces Hôtels de Ville, où la génération actuelle — pour citer les propres paroles d'un citoyen d'Anvers au Conseil de sa Commune — « où la génération actuelle trouve dans les travaux du passé un nouveau stimulant pour les travaux du présent et ceux de l'avenir. 1 » Or, quiconque a conscience des devoirs civiques
1. Stadt Antwerpen, Gemeenleraad. Huis Plantin. Verlag der Commissiën, etc. — Ville d'Anvers, Conseil communal. Maison Plantin. Rapport des Commissions des Beaux-Arts et des Finances, Anvers, 1875.
et de la destination sociale de l'art, ne peut que lui envier un aussi noble programme.
Les artistes formés à cette école sévère, à cette peinture dédaigneuse des vains appâts, ne s'en trouvent que mieux préparés à lui communiquer, dès que le sujet s'y prête, plus d'élan et plus de vie; et ou voit que l'occasion leur en est souvent fournie par les représentations municipales et nationales; caries Villes, les Provinces et l'Etat v restent fidèles à des traditions de munificence malheureusement tombées chez nous en désuétude, ou peu s'en faut. M. Wauters, qui est aujourd'hui aux premiers rangs, a retracé pour la ville de Bruxelles la cérémonie un peu froide du serment, prêté, en hommage à ses franchises municipales, par Marie de Bourgogne ; mais deux toiles du même maître, bien plus dramatiques et plus saisissantes, nous sont offertes par le musée de Liège et par le musée de l'Etat.
Les sujets des deux tableaux sont nobles et tristes. Dans une de ces salles basses flamandes, à lambris de vieux chêne, à tapisseries de grosse texture, qui attestent à elles seules la simplicité des mœurs, dont les hommes laborieux de cette contrée ne s'écartent pas même dans l'administration de la chose publique, lahaute et puissante dame ci-dessus nommée, Marie de Bourgogne, implore tout éperdue de messires les échevins de Gand la vie de ses conseillers Hugonnetet Imbercourt ; et sur les visages des membres de la grave assemblée, on ne lit que trop, toute tempérée
qu'elle est par la pitié envers la femme, l'austère fermeté de ces magistratures citoyennes, si souvent exposées aux embûches des seigneurs, si fortes et si tenaces dans la défense de leurs droits. Un critique allemand a reproché à ces braves bourgeois de ne pas se lever de leurs sièges à l'aspect d'une si grande dame; mais s'il avait bien voulu se rappeler que les malheureux, dont le sort est en suspens et en faveur desquels elle prodigue ses supplications et ses larmes, viennent de livrer à Louis XI la ville d'Arras et de lui ouvrir — plus ou moins spontanément — la voie jusqu'au cœur du pays, peut-être n'aurait-il pas trouvé que l'artiste ait calomnié le moins du monde leurs juges, en leur prêtant un maintien profondément attristé, mais rempli d'une noble et virile énergie.
Dans l'autre tableau on ne respire point une atmosphère alourdie par d'aussi lugubres pressentiments, et hantée, pour ainsi dire, par le spectre de la raison d'Etat; le sujet cependant, quoique emprunté à un épisode moins tragique, n'en est pas moins empreint d'une sorte de solennité douce et triste. On dirait qu'une mystérieuse auréole de malheur entoure les noms des plus anciens peintres flamands. Tout ce qu'on sait de Memling, c'est qu'il se réfugia, pauvre et blessé, dans l'hospice de Bruges, à qui il légua comme souvenir le plus délicat de ses chefs-d'œuvre. Son disciple Vander Goës ne fut pas moins malheureux : la raison de l'infortuné artiste s'égara, et il trouva lui aussi un asile dans une de ces maisons religieuses, qui II. 7
étaient de son temps la forme spontanée de la charité et de l'association. C'est là que M. Wauters est venu le surprendre, au milieu des soins fraternels que la communauté et son chef lui prodiguent. On dirait que le bon supérieur n'a pas oublié le dernier ouvrage de l'artiste, où celui-ci venait de mettre tout son génie et tout son cœur; c'était Abigaïl aux pieds de David ; et qui sait — paraît-il se dire — si le souverain poète et cithariste du Psautier ne va pas procurer à son tour au pauvre fou le même soulagement que jadis à Saûl? Le fait est qu'il dispose autour de lui, et qu'il dirige, avec toute sorte de précautions savamment calculées de médecin et de musicien, un essai de concert religieux. Je ne sais quel éclair d'étonnement et de souvenir passe, en eifet, sur le front du malheureux; et tous ces gentils enfants de chœur rangés autour de lui, et cette belle et sage et calme figure d'abbé, ont l'air de vouloir lui transmettre un peu de leur prospère et vigoureuse santé. Saine, sans doute, et solide^ et foncièrement honnête est la peinture : à tons robustes, entiers, largement étalés, à contours consciencieusement écrits, à clair-obscur vigoureux et sans malice de sous-entendus : quoique l'on puisse peut-être désirer dans les chairs un peu plus de transparence et de sang.
On retrouve la même honnêteté d'intentions et de moyens pittoresques dans les œuvres de MM. de Vriendt. Chacun des deux frères paraît avoir consacré un cycle entier de ses inventions à la plus
pure gloire de la iemme : M. Albert de Vriendt s'est plu à célébrer la fermeté de Marguerite de Flandre et le dévouement de Jacqueline de Bavière, prêtes à défier toute sorte d'embûches de princes et de prêtres pour l'amour de leurs maris; M. Julien de Vriendt s'est attaché à célébrer les vertus plus douces à' Elisabeth de Hongrie, veuve et errante avec ses enfants à travers la neige des rues d'Eisenach, où, de crainte de déplaire à son terrible beau- frère, les maisons des bourgeois qu'elle a comblés de bienfaits se ferment, hélas ! devant la pauvre bienfaitrice persécutée. Dans quelquesunes de ces toiles les deux peintres marchent sur les brisées de M. Leys; dans une certaine grâce ingénue de lignes, dans certaines brisures carrées de plis, dans un soin très diligent des lointains, aux dépens, s'il le faut, de la perspective aérienne, ils pastichent un peu, comme lui, les vieux maîtres. En d'autres tableaux, on les voit prendre une allure plus personnelle, mais y perdre aussi quelque peu de cette aimable arrière-saveur archaïque, qui leur va si bien. Si vous aimez cette saveur archaïque comme moi, vous êtes sûr de la retrouver, juteuse, ambrée, délectable, dans les petits sujets moyen âge de M. Lagye : bohémiens, arbalétriers, maîtres sculpteurs, et autres caractères du bon vieux temps. Et en même temps que la saveur, vous allez retrouver l'esprit vivant et l'interprétation profonde de l'époque dans un précieux petit tableau de M. Ooms, Lecture défendue ; où une Bible, qu'une jeune fille est en train de
lire à son vieux père malgré l'édit plus que draconien de Charles V, nous a fait penser à la joie d'autres lectures tout aussi furtives et tout aussi innocentes, qu'un jour, jeunes et pleins de foi, nous avons délicieusement goûtées, sous la menace parfaitement inutile du sabre étranger.
Cette puissance intime d'une idée, respirant, pour ainsi dire, dans le tableau dont elle est l'âme, est une qualité dont on aurait mauvaise grâce à déplorer l'absence lorsque l'artiste s'avoue franchement, ainsi que plusieurs des artistes belges le font, ainsi que le fait, pour en nommer un, M. Braekeeler, pour un simple virtuose, uniquement et consciencieusement occupé à chercher le prestige de la facture. 11 y a dans ces vieuxinteneurs, foncièrement flamands, meublés de curiosités si précieuses, dorés d'un soleil si gai, une telle fête de l'art et des yeux, que ce serait sottise que de refuser, comme ce serait sottise que de ne pas savoir goûter en temps et lieu un chapitre de Rabelais ou de Berni, voire même une causerie de Doni ou de l'Arétin, les plus anciens en date des journalistes de la chronique. Mais, dès que la figure humaine prend des airs de protagoniste, on est en droit de lui demander quelque chose de plus que les froufrous des robes de satin, ou les cassures du velours : une pensée, un sentiment, une ombre, au moins, de personnalité et de caractère.
Et si, par hasard, quelque démon familier eût bien voulu murmurer quelque chose de cela à l'oreille des dames et des chevaliers de M. Willems,
si lustrés, si bien attifés, si miroitants, si irréprochables de toilette et de tournure, dans leurs justaucorps, dans leurs nœuds, dans leurs broderies et dans leurs rubans, à la vérité on pourrait dire qu'il nous livre corps et âme le beau monde empesé et fastueux du dix-septième siècle. Car ce siècle a anticipé, il est vrai, sur la décadence, pour les peuples qui avaient anticipé sur la gloire ; mais dans les pays de l'Occident et du Nord, en Flandre surtout aussi bien qu'en France, il n'a été rien moins que frivole. Ce n'est donc pas de notre faute si le fini et la recherche de ces pages nobiliaires et seigneuriales ne savent pas assez nous intéresser pour qu'il ne nous arrive pas de glisser en plus roturière compagnie ; même dans une de ces tabagies, ou de ces corps de garde, ou, Dieu me pardonne, dans une de ces tavernes, où M. Madou, à force d'observer et de noter et de se rappeler Hogarth et Teniers, tout en n'étant point, tant s'en faut, ni peintre autant que celui-ci, ni humoriste autant que celui-là, a trouvé moyen de saisir avec assez de bonheur et de traduire avec assez d'évidence la comédie facile des classes inférieures.
Si l'histoire et les mœurs bourgeoises du quatorzième au dix-septième siècle fournissent à la peinture belge ses sujets ordinaires, il ne manque point en Belgique d'artistes qui traitent avec assurance, avec cette assurance que donne une possession sérieuse des ressources techniques, toutes sortes d'autres thèmes, empruntés à l'histoire
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ancienne et moderne. Le savoir-faire n'avait peutêtre que trop de part dans une grande toile de M. Kluysenaër, Henri IV à Canossa, frisant un peu les effets de la scène ; de même que les réminiscences académiques n'entraient que trop dans les compositions de M. Stallaert, Saint Almaque au milieu des gladiateurs et la Mort de Didon. Mais le plus grand nombre s'efforce de comprendre l'antiquité d'après les lumières de l'exégèse moderne ; on est même amené à se demander si dans cette modernité d'interprétation ils ne vont peut-être pas un peu loin.
Libre à M. Verlat, un fort peintre ft animaux, qui a voyagé et séjourné longtemps en Orient, après nous avoir fait assister à d'admirables batailles de buffles et de lions, libre à lui de nous représenter sous un aspect à peu près bestial la lie du peuple de Jérusalem, acclamant à grands cris Barabbas ; il v a dans ce tumulte de muletiers et de portefaix, sordides de poussière et ivres de violence, quelque chose qui peut convenir à toutes les époques et à toutes les émeutes ; parfaitement libre à M. Hennebicq de nous montrer Messaline insultée et persiflée, sortant de Rome sur un tombereau d'ordures ; mais lorsque M. Verlat s'approche du thème on ne peut plus suave du Repos en Egypte, nous ne pouvons pas nous contenter de voir éclairer par des reflets nocturnes à la Honthorst ce divin intermède, qui demanderait la plus douce des lumières ; lorsque M. Portaëls, qui est cependant, lui, de la \ieille roche, caresse les velléités du jour,
en nous donnant pour la fille de Sio?i une pauvre mendiante accroupie dans la poussière du grand chemin, nous ne pouvons nous empêcher de souhaiter une toute autre interprétation pour cette grande figure, pour « lamaîtresse des nations devenue comme veuve, la reine des provinces... maintenant solitaire et désolée. ». Non, ce regard muet, que la mendiante laisse errer sur les passants qui l'outragent, ne saurait traduire pour nous l'apostrophe déchirante du prophète : « Ovous tons, qui passez par le chemin, considérez et voyez s'il y a une douleur semblable à la mienne. » Pages sublimes d'une poésie qui durera éternelle comme l'amour et comme la douleur même ; pages qu'un naturalisme aride ne saurait donc rendre d'une manière satisfaisante, et qu'on ne peut espérer de voir dignement traduites, si ce n'est par tout ce que les formes sensibles peuvent nous offrir de plus élevé.
Le peintre de la dernière modernité, M. Alfred Stevens, nous semble, au contraire, ne subtiliser et ne quintessencier que trop la vie, déjà trop factice, du monde élégant : de ce monde, à qui, quoi qu'on fasse, il s'en mêle toujours un assez équivoque, frivole, malade, inquiet, nerveux, ne tenant point du tout la plus haute place dans la société moderne, mais flottant au-dessus, à la manière dont on voit flotter sur les grands fleuves de la Chine ces équivoques bateaux de fleurs, tout chargés de sculptures, de dorures, de couverts splendides, de chanteuses, de danseuses et de
courtisanes *. Le monde peint par M. Stevens se donne pour parisien, et ce n'est pas à nous à en contester la légitimité; mais ce qui est certain, c'est qu'il s'y mêle aussi beaucoup de cette cohue raffinée et malsaine, épuisée en même temps qu'altérée de plaisir, irréprochable quant aux formes extérieures de la courtoisie la plus exquise, et dévorée par la fièvre de toutes les cupidités et de toutes les concupiscences, au milieu de laquelle le mar~ quis de Camors marche au suicide, et les Crésus concussionnaires et les adultères titrées de la Curée descendent jusqu'à l'infamie. Dieu me garde de prétendre que toutes ces noirceurs se lisent sur le visage de l'hétaïre en méditation, ou en préméditation, pour laquelle M. Stevens a emprunté à M. Feuilletée nom de Sphinx, qui, comme celui de la pauvre Esméralda, n'a guère été péché dans le bénitier. Dieu me garde d'affirmer qu'elles soient toutes en péché ces pâles et jolies dames dont il s'amuse à froisser avec tant de grâce les traînes énormes, au milieu des étagèreschargéesdebrimborions des plus coûteux, et sur les canapés aux moelleux coussins. C'est là une question à démêler entre elles et leur confesseur. Mais je crois volontiers à ces critiques, qui, avec l'autorité de l'indigénat, se refusent à reconnaître en bon nombre des séduisantes petites paresseuses de la façon de M. Stevens l'honnête, saine et raisonnable génération
1. On sait qu'en Chine les bateaux des fleurs ne sont que de nomades autels de la Vénus pandémique.
féminine de la capitale, se contentant de son propre visage et de sa famille, et ne se mêlant nullement des poudres de riz, ni des pâleurs factices, ni des factices émotions d'une autre couche sociale.
Il est vrai, après tout, que M. Stevens ne prétend nullement aux lauriers du dramaturge ; malgré les titres visant quelque peu à l'effet romanesque, ses tableaux ont surtout en vue d'être des essais de virtuosité en fait de peinture. Or c'est là, à n'en point douter, une virtuosité réelle et exquise, se plaisant aux effets les plus subtils et les plus difficiles à saisir, en raison même de leur fugacité ; recherchant les doubles et les triples reflets, sachant accorder les demi-tons avec la finesse et la grâce du camaïeu antique. Je n'en voudrais pour preuve que ce Printemps et cet Automne, où, depuis les chairs des deux suaves figures de femmes jusqu'à la moindre de leurs dentelles, jusqu'au premier bourgeon qui s'ouvre et à la dernière feuille qui tombe, il n'y a rien qui ne vise à se fondre, pour ainsi dire, dans la douce mélopée d'une sorte de nocturne pittoresque.
Ces deux fonds de paysage si parfumés, si fashionables , exhalent les essences les plus exquises ; j'ose leur préférer, cependant, quoique ce soit là une atmosphère assez lourde, le grand air de la Campine, de ce vaste pâturage, assez semblable à la campagne romaine, où les habiles paysagistes flamands, tels que MM. Boulenger,
Van Luppen, Lamorinière, Coosemans, De Kniff, nous mènent, en rivaux de Cuyp et d'Hobbéma,, sous les rares ombrages des grands arbres, au milieu des hautes herbes et des mares. Là, je me plais à voir errer, mélancoliques et solennels comme le bœuf chanté par le poète de Y Idylle des Maremmes^-^ les troupeaux de M. Robbe, et, toute chargée de cette richesse qu'elle ignore, la gent moutonnière de M. Verboeckhoven; là je lâcherais volontiers, pour mettre dans cette paix un peu de tumulte, les chiens de M. Stevens (l'aîné), qui, soit qu'ils s'obstinent à se heurter aux glaces, soit qu'ils déclarent, comme Domitien, la guerre aux mouches, sont sans contredit les plus spirituelles et les plus gamines bêtes du monde.
Ces amusements, ces repos, ces bucoliques ingénues, donnent la note véritable des poetse minores de l'école flamande; et on la retrouve tout aussi bien dans les calmes marines de M. Clays, sur lesquelles se balancent d'un air si paisible les treckschuits à large panse, que dans les eaux brunes des canaux de Bruges de M. Stroobant, dans ces eaux dormant sous leur maille de nymphées d'un sommeil tout aussi inaltérable que la ville même sous son filet de couvents et de béguinages ; on la retrouve enfin, dans les fleurs de M. Robie, qu'au fini prodigieux de l'exécution l'on dirait aussi œuvre de cénobite. 11 est bon, je pense, que dans quelque petit recoin de terre, à
1. L'Idillio maremmano, l'une des pièces les plus magistrales de M. Carducci.
l'abri des grands tourbillons et des nouveautés précoces et imprudentes, ces anciens et tranquilles asiles de l'habileté technique et de la patience infatigable nous conservent leur patrimoine, un patrimoine de travaux qui ne sont pas sans quelque ressemblance avec ceux des lexicographes, des grammairiens, des glottologues ; mais auxquelsl'on doit, après tout, que le vieil arsenal de la tradition n'ait pas vu se disperser aux quatre vents ses provisions, ses trésors et ses armes.
S'il nous fallait en croire, au contraire, certains théoriciens — et qu'il nous suffise de citer pour tous l'ardent M. Thoré l — il nous faudrait reconnaître comme le plus grand des bienfaits une innovation radicale, qui, grâce aux Hollandais, se serait accomplie dans l'art il y a deux siècles; c'est-à-dire du temps où, sous les auspices de la Réforme, la peinture hollandaise prit son propre essor, et où, à l'imitation italienne de Van Schoorel on vit se substituer, avec Rembrandt, la reproduction du vrai le plus vulgaire et le plus rude. Ce serait même notre faute à nous, Italiens, hommes de lettres et malheureux idéalistes, si depuis deux siècles l'innovation n'a pu tout à fait se généraliser. Heureusement M, Proudhon s'est chargé lui-même de prouver à son ami M. Thoré ce qu'il y a d'excessivement exagéré, soit dans renonciation du fait, soit dans l'accusation. M. Proudhon, en effet, remarqua, avec sa