Studii di letteratura e d'arte
de si forts penseurs, elle s'y consacra avec la force de volonté qui lui appartient. M. Piloty ouvrit son atelier aux catéchumènes; il n'y eut pas jusqu'au vieux Kaulbach, qui, en lui confiant l'éducation artistique de son propre neveu., ne tînt à s'avouer pénitent de la philosophie et néophyte de la couleur. On travailla si fort dans ces vingt dernières années, qu'aujourd'hui, dans ce même champ clos où sont venus faire assaut d'habileté tant de vaillants maîtres à qui il n'y a ressource si cachée du pinceau qui ne soit familière, l'art allemand a pu descendre en lice à son tour, bien assuré que l'outil ne trahirait point la pensée.
S'il fallait donner un nom, d'après le caractère qui ressortait de l'Exposition du Champ-de-Mars, à la peinture allemande, il faudrait emprunter ce nom à la science, et appeler la peinture allemande un art polyèdre ; si multiples y étaient les genres et les styles. L'on y voyait fort peu, toutefois, de cette peinture monumentale, qui, pendant la première moitié du siècle, a fait l'orgueil et l'amour de l'Allemagne. Lorsque l'astre de M. Kaulbach déclinait déjà, Berlin avait bien tâché de recueillir l'héritage de l'école de Munich; mais je n'oserais pas affirmer qu'elle ait mis par la suite autant d'ardeur à le développer et à l'accroître, et cela se comprend. La période politique de l'apogée, ou, pour l'appeler du nom que lui a donné notre regretté collègue et ami, M. Ferrari, la période de la solution, ne saurait jamais se montrer envers les arts aussi tendre et aussi prodigue que la période de la pré-
paration. Peut-être aussi parut-il aux vigilants gardiens de la réputation allemande que ce qui pressait le plus n'était pas, pour le moment, de se montrer riches en allégories et en compositions savantes, mais bien plutôt de se montrer habiles à peindre. Ce qui est certain, c'est que dans la salle allemande la place et la prééminence étaient réservées aux tableaux de chevalet, et qu'en fait de peinture murale on n'y avait envoyé d'autre essai qu'une Académie platonique de M. Knille, composition fort correcte et fort sage défigures sur fond doré, destinée à orner en manière de frise la bibliothèque de l'Université de Berlin. Il y avait là ce juste équilibre entre la prestance physique et les lumières de l'intelligence, qui caractérise le monde de l'antiquité; on pouvait peut-être y désirer un peu plus d'élan, un peu plus de ce que les Allemands appellent génialité ; cette étincelle, en somme, qui anime le Banquet de Platon de M. Feuerbach, un ouvrage que la critique allemande a regretté à bon droit de ne pas trouver à Paris.
Le romantisme à son tour était venu exhaler son dernier soupir près de l'embouchure de la Seine, dans V Idylle marine de M. Boecklin. On aurait dit cette invention fantastique empruntée à l'heure mystérieuse du crépuscule, qu'Henri Heine a chantée dans son cycle de la Mer du Nord : « Le vent du Nord se joue le long du rivage, et d'une voix apaisée, pareille à un grincement de dents qui se calme, il murmure aux
flots de folles histoires de géants et de revenants, de vieilles sagas de Norwège; puis, tout à coup, éclatant de rire, il hurle force conjurations de l'Edda, force runes magiques si puissantes, que les blanches filles de la mer surgissent ivres de
joie, en jetant de hauts cris 4» Fantaisies, à
tout prendre, de beaucoup plus poétiques que pittoresques, et qui n'acquièrent pas une plus grande séduction en revêtant, comme dans le tableau de M. Boecklin, des formes d'une réalité saisissante. Le dirais-je? S'il faut rester dans, le vrai, je préfère, ainsi que disait à propos de certain chanteur le roi Philippe le Macédonien, entendre tout bonnement chanter le rossignol ; et, s'il faut se lancer dans la fable, Vénus Anadyomène et Galathée me sourient, n'en déplaise aux bardes Scandinaves, d'un plus doux sourire que la verdàtre Ondine.
Je ne suis pas non plus fort porté pour ce sombre mythe macabre, que M. Spangenberg nous a
Und heimlich, mit âchzend gedâmpfter Stimme
Wié'n stôrriger Griesgram, der yut gelaunt wird,
Schwatzt er in's Wasser hinein,
Vnd erzâhlt viel toile Geschichten,
Riesenmârchen, todschlaglaunig,
Uralte Sagen aies Norweg,
Und dazivïschen, weitschallend, lacht er und heult er
Beschwôrungslieder der Edda,
Auch Rimensprûche,
So dunkeltrolzig und zaubergewaltig,
Dass die weissen Meerhnder
Hochait fspring en und jùuchzen,
Uebermuthberauscht.
Heine, Die Nordsee, Die Nacht am Strande.
évoqué encore une fois des tombeaux du moyen âge, comme si depuis l'église de Lubeck jusqu'à la maison de la Hanse de Londres, depuis Bâle jusqu'à Dijon, depuis Lucerne jusqu'à Clusone dans nos propres basses Alpes italiennes, nous n'en avions déjà plus qu'à souhait. Je me flatte, quant à moi, de l'espoir que la Mort, qui mène à leurs corps défendant une si nombreuse bande de pèlerins dans le tableau de M. Spangenberg, fera rentrer le mythe macabre dans le sépulcre avec tout ce qui reste des larves d'un passé, qui paraissait prendre à tâche d'entourer le trépas de terreurs. Ne vautil pas mieux en confier la garde, soit aux espérances du croyant, soit du moins au calme du philosophe ?
Il y a un autre et dernier tableau fantastique, devant lequel je m'arrête plus volontiers, car il peut passer comme un vivant exemple de la transition de l'art d'hier à l'art d'aujourd'hui en ce grand pays d'Allemagne. On l'a déjà vu ailleurs, le fougueux chevalier de M. Henneberg, en train de poursuivre au grand galop la Fortune sur un pont on ne peut plus étroit, sans prendre garde à sa maîtresse qu'il a renversée sous les sabots de son cheval, sans se douter de la Mort qui chevauche traîtreusement à ses trousses. Mais je ne pense pas qu'on ait assez fait ressortir le contraste entre la fantaisie sinistre du thème et la réalité succulente de la peinture. M. Henneberg a été à Paris l'élève de M. Couture; et sa Fortune me paraît moins familière des pics abruptes du Hartz que
des sommets boisés du Cadore, d'où maître Titien l'a envoyée dissiper nos humeurs mélancoliques; pour moi, celui qui passe en galopant sur le pont est l'artiste allemand lui-même, fatigué de rêves et de fantômes, impatient d'aborder la vie vivante; chasse qui ne saurait jamais prendre fin, ni toucher jamais complètement au but ; mais qui est, après tout, la vocation véritable de l'art.
Sur ce pont les peintres d'histoire aussi viennent de passer. On voit fort bien qu'ils ne sont plus guère disposés à traiter leurs thèmes comme des chapitres de la Science Nouvelle de J. B. Vico, pleins de significations abstruses et de combinaisons éminemment philosophiques ; loin de là, ils se contentent désormais de ne chercher dans le fait que le fait même, et laissent les illations découler toutes seules de l'évidence.
Peut-être M. Piloty n'était-il pas encore complètement revenu du système des intentions profondes, lorsque, dans son tableau de Vallenstein voyageant en litière vers le fatal château d'Egra où il va être assassiné, il a trouvé bon de mettre sur les pas du grand maréchal deux fossoyeurs, les fossoyeurs d'Hamlet, qui le saluent chapeau bas. Mais la peinture aussi sent un peu le vieillot dans cette toile, et ce n'est point là, tant s'en faut, la page la plus illustre de l'illustre maître. L'intention par contre est toute moderne dans le Saint Paul à Rome de M. Baur; on le voit au choix même, très ingénieux, que le peintre a fait du moment qu'il retrace. Paul,
amené de Césarée à Rome, a obtenu la permission de rester sans autre contrainte sous la garde des soldats ; et là, à l'auberge même, tandis que ces ripailleurs de légionnaires font leur coup de dés, lui, l'infatigable, ayant réuni autour de sa personne les notables de sa confession, s'occupe à les évangéliser. Costumes, types, couleur locale, tout est recbercbé à la manière de M. Aima Tadéma ; seulement, tandis que celui-ci, grâce à sa gamme tranquille, à l'atmosphère doucement ambrée qui revêt toutes ses compositions, parvient à leur concilier l'attention du spectateur et ouvre en quelque sorte une échappée sur le passé, ici une coloration un peu criarde dissipe le charme, et, en vous secouant, vous réveille du rêve.
D'où il est loisible de conclure que l'intonation, ou pour mieux dire, que la technique tout entière d'un tableau, doit se régler sur le sujet. La contreépreuve, s'il en fallait une, nous serait fournie par deux tableaux de M. Becker, fort hauts en couleur ceux-là, même un peu éclatants, si Ton veut, et auxquels cependant on ne trouve point à redire. C'est qu'aux Vénitiens fêtant Durer et à la Cour de r Empereur Maximilien couronnant Ulrich de Eutten du laurier du poète, un peu de faste et de miroitement ne messied pas.
La richesse, du reste, richesse vraiment inépuisable et injustement négligée, des sujets empruntés au cycle chrétien, ressort ici, avec la plus grande évidence, des variantes mêmes de l'exé-
gèse à laquelle ils se prêtent. Tant que M. Gebhardt se contente, dans sa Crucifixion, de marcher sur les brisées des vieux maîtres allemands, il ne parvient qu'à nous donner une larve de leurs rêves, un reflet, se répercutant jusqu'à nous, de leurs sombres tristesses. Mais combien ne nous donne-t-il point à penser devant cette Cène, si allemande, si protestante, pleine d'une conviction si profonde, et cependant si différente de la conviction des ascétiques d'autrefois ! Ces apôtres-là ne sont point, il est vrai, les envoyés de l'Esprit- Saint, ni même les contemporains du Galiléen ; ce sont plutôt des docteurs de la Réforme ; ce sont tout bonnement, si vous voulez, des pasteurs, des instituteurs de quelque obscur village du Palatinat ou de la Thuringe ; mais tout ce qui peut encore tenir d'idée religieuse dans l'homme moderne, vous pouvez le lire sur ces visages sillonnés par les soucis de la vie, sur ces fronts où la pensée et la charité ont mis leurs rides, dans ces yeux fatigués par le spectacle du monde, et anxieux de contempler d'autres horizons. J'aime mieux cette exégèse, du reste, que celle tout hétérodoxe d'un autre peintre de talent, de M. Max, qui, dans son style sentimental'et à effet, assoit un penseur et un physiologiste bien plutôt qu'un thaumaturge près de l'oreiller de la. Fille de Jaïre. C'est une sorte de Faust chananéen que ce docteur, qui, grâce à un milieu tout palpitant de fluides et d'aurores magnétiques, ne va pas tarder à dissiper le sommeil de la catalepsie, et à rappeler la vie sur le pâle visage de l'enfant.
L'idée religieuse ne primait point, après tout, dans la salle allemande ; mais on y sentait dominer une intention morale manifeste. Chez aucun peuple, peut-être, ne saurait-on voir aussi exaltées que chez le peuple allemand les énergies qui sont sans cesse en lutte de nos jours, l'autorité rigide d'un côté et l'impatience de tout frein de l'autre, les tendresses dévouées du foyer, toujours prêtes à se repaître de sacrifice, et l'individualisme hautain, qui, tout en débitant force systèmes de communauté universelle, se donne en attendant pour le centre du monde. De cette fermentation des esprits, qui prévaut surtout parmi les classes aiguillonnées par la pauvreté et oppressées du poids des travaux manuels, il n'y avait nulle trace, cela va sans dire, dans l'art allemand officiellement admis aux honneurs de l'Exposition; à moins qu'on n'eût prétendu découvrir l'instinct de la révolte sur les faces fuligineuses et dans les paupières dilatées de ces ouvriers, qu'on voyait dans IdiForgede M. Menzel faire assaut d'énergie autour d'un immense bloc de fonte incandescente, au milieu du frémissement des machines et d'un tourbillon aveuglant d'étincelles. J'aimais mieux y lire, pour ma part, l'épopée moderne du travail, cet aspect si caractéristique et si intact encore, du monde moderne, dont parlait un grand artiste, M. Couture, lorsqu'il osait proposer pour sujet au grand art la locomotive : « force étrange, mystérieuse,, qui contient un volcan dans ses flancs, monstre à carapace de bronze, à gueule de feu, qui II. 9
dévore l'espace; ou plutôt civilisation faite machine, qui broie tout ce qui lui résiste » et il
s'indignait contre les pusillanimes, qui, abordant un aussi grand thème, « ont cru devoir amoindrir ce qu'il fallait développer *. » C'est là un reproche que personne n'osera faire à M. Menzel, vaillante et vraiment inflexible nature d'artiste, digne du sujet, et bien signifiée par l'œuvre, que nulle autre dans toute l'Exposition ne surpassait peut-être en sauvage modernité d'éloquence.
S'il fallait un certain effort de logique, pour tirer du seul tableau résolument ouvrier que le Champde-Mars possédât, toute la série des réflexions dont il n'offrait que le germe, un coup d'œil suffisait pour se rendre compte de la part considérable qui, dans une foule d'autres tableaux allemands, revenait à l'élément affectif. On ne trouvait point là, à la vérité, une seule de ces Saintes Familles, idéal divin qui a prêté jadis à tant de chefs-d'œuvre : mais, par bonheur, la famille dïci-bas s'y trouvait, la famille vivante, dont celle du mystère chrétien n'a été que le symbole; on peut même ajouter que rien n'y tenait plus de place, que rien n'y primait davantage.
C'est Dùsseldorf qui a été le berceau de cette peinture suavement casanière ; une colonie rhénane d'artistes, qui, dans son emplacement gracieux et à demi agreste, est parfaitement située pour interroger la vie intime de la campagne, pour