I . Méthode et entretiens d'atelier
y cueillir cette fleur de simplicité antique, qui remplit d'un si doux parfum le petit poème bucolique de Goethe, et que l'utilitarisme moderne n'a pas encore entièrement fanée. Le génie allemand était d'ailleurs prédisposé à suivre cette voie ; la sentimentalité vague, qui planait dans l'éther romantique des Schadow et des Lessing, n'eut pas trop de peine à se rapprocher d'une mérité plus humble et plus franche; et le mouvement ne tarda pas à se propager aux autres centres de l'art allemand, à Munich, à Carlsruhe, à Berlin. Ces sommets, où M. Auerbach, dans son beau roman Auf der Hôhe, nous mène respirer un air si sain et si frais, parmi ses bûcherons et ses laitières, ces vertes vallées, où il a rencontré aussi aisément qu'une belle fleur des champs sa touchante idylle de la Fille aux pieds nus (Barfùssele), devinrent bientôt la terre promise des peintres. Heureusement aussi le sens critique, la finesse de l'observation, cet humour, qui chez l'homme moderne, et surtout chez l'homme du Nord, se mêle toujours au sentiment, fournit un arôme précieux, qui sert à relever la saveur de ces laitages.
Il est rare cependant que le peintre allemand de genre prenne ses sujets ci ciel ouvert. Son pays a d'austères beautés, mais il a aussi des rigueurs fréquentes ; on n'y flâne pas trop à son aise ; et le robuste laboureur qui, dans le typique petit tableau de M. Meyerheim, se cramponnant aux cornes de ses bœufs, mène rudement par un chemin pierreux sa Charge de bois, et les montagnards àTair sérieux
et calme qui dans un autre beau tableau de M. Riefstahl se groupent sur une hauteur, au seuil d'une petite chapelle solitaire, pour y rendre les derniers devoirs à un camarade qui vient de les précéder dans la dernière étape, racontent bien la seule vie extérieure de ces peuples, que la nature, en mère prudemment austère, stimule sans relâche au labeur de chaque jour. Pour détendre un peu les muscles de ces braves gens, pour faire en sorte que sous leur rude enveloppe le cœur s'ouvre aux impressions douces, il faut l'air tiède de la pauvre masure, ce daheim dont personne ne savoure avec plus de volupté les conforts, quelque grossiers qu'ils soient, et le repos. Il y a là un petit être frêle qui domine, l'enfant, le roi véritable du monde, non pas seulement lorsque c'est la sainte Vierge, mais toutes les fois que c'est la mère qui le porte dans ses bras. Et ce qu'il est pour la vie, il l'est pour l'art, le pivot, la cheville ouvrière de toutes choses. Et comme la vie est plus souvent triste qu'elle n'est gaie, l'art est plus souvent empreint de mélancolie que de gaieté.
Qu'elles sont rares, les heureuses journées de fête, où les petits, tels qu'on les voit dans la délicieuse toile de M. Knaus, se plaisant à répéter de leur côté les allures des grands, en imitent les festins, le caquetage et jusqu'aux coquetteries et aux amourettes ! Pour les petits et pour les grands , il y a le plus souvent des anxiétés dans les familles. Or, en tout ce qui touche à ces tendresses domestiques, les Allemands, ces Allemands
si durs envers leurs ennemis, sont franchement les natures les plus sensibles du monde. Il y a dans un petit tableau de M. Hildebrand un rude bûcheron et sa femme, assis l'un à côté de l'autre (eux qui s'assoient si rarement ! ), silencieux, regardant, les yeux gros de larmes, un tout petit lit, où tout ce qu'il il y a de douceur en leur vie est en suspens. Dans une autre toile de M. Gunther, il y a un lit à rideaux de serge verte ; ces rideaux sont fermés ; sur le bord de ce lit, dans les plis de ces rideaux, un homme robuste, le visage caché dans ses mains, se laisse tomber comme un corps mort: sa vieille mère vient à lui, muette, un enfant dans les bras ; c' 'est l 'unique consolation. M. Fagerlin, lui, prend le même drame au rebours ; et il nous fait assister à une douleur inconsolable, au deuil de la maison qui vient de perdre son chef. Personne, enfio, ne saurait dire toute la poésie condensée dans cette perle de petit tableau de M. Knaus, que la photographie a rendu populaire dans les deux mondes. Une nichée d'enfants, en habits de cérémonie, attendent, vol de passereaux dans la neige, curieux, étourdis par la nouveauté sombre et par le froid, autour d'un brancard; un petit cercueil descend, et sur l'escalier un vieillard trébuche, éperdu, menant le deuil de son petit trésor; le village tout entier s'émeut de V entendement.
Vous pouvez, du reste, passer de bas en haut : cette intensité, cette sincérité de sentiment ne changent pas. C'est une belle dame engrand deuil que M. Ambergva nous montrer, traversant, son
bébé au cou, un grand parc tout rempli d'un beau soleil d'automne. Elle passe comme une vision, sans presque faire craquer les feuilles mortes jonchant les allées. M. Hoff va nous introduire dans une grande salle princière, où les dentelles, la vaissell e d'or, les tapisseries magnifiques annoncent un baptême protestant de haute volée: cependant tout ce monde solennel, toute cette assistance distribuée sur deux rangs d'immenses fauteuils dorés, est, en deuil aussi : ce baptême d'un petit prince est, cela se comprend au premier abord, le baptême d'un posthume. L'air même en est triste, surit lacrymœ rerum. Et vous, ami lecteur, je vous le dis en vérité, après vous être arrêté, après avoir rêvé quelques instants, vous ne pouvez vous empêcher de vous écrier : Est-ce bien possible ? Ces esprits si délicats, si pénétrés du sentiment sublime qui s'appelle la religion de la douleur et de la famille, sont-ce bien-là les mêmes que la guerre, l'éternelle Euménide, a entraînés à semer la mort par monts et par vaux, à meurtrir les cœurs de tant de mères? Hélas! hélas! pauvre logique humaine ! — Et vous en aurez, j'en suis sûr, froid aux os ; et quand tout l'art du Champ-de-Mars n'aurait servi qu'à vous donner un de ces frissons, laissons dire les sceptiques, l'art ne serait point peine perdue.
Il y a quelque chose, cependant, qu'il est nécessaire d'ajouter: c'est que, pour arriver jusqu'à Tàme, ce n'est pas assez de savoir reproduire l'aspect extérieur des choses, il faut y apporter l'analyse du physiologiste, la critique du penseur. Cette
pénétration, cette recherche psychique, est le caractère le plus saillant des peintres allemands ; c'est ce qui leur assure une considération sérieuse, lors même que la facture ne dépasse pas une valeur moyenne et n'éblouit guère par excès de nouveauté. Une discussion d'affaires et une discussion politique entre rudes campagnards se réduiraient d'ordinaire, même aux mains des plus habiles artistes, à quelque amusante et spirituelle pochade : M. Knaus et M. Leibl en ont fait deux véritables études sociales. 11 faut voir cette conférence villageoise de M. Knaus. Dans cette salle basse et étroite, garnie de peu de meubles aussi durs que ces pauvres cervelles, un vieux parchemin à signet, qui doit évidemment contenir le point de la controverse— question, selon toute probabilité, de mur mitoyen ou de bornes — est étalé sur la table. Le Congrès de Berlin n'a qu'à bien se tenir. La gravité du personnage qui occupe le fauteuil, la finesse de renard du petit vieux à cheveux gris qui rumine le cas, la pertinacité de l'orateur, un grand sec tout combativité de la tête aux pieds, qui disserte à perte de vue, la lourde et épaisse attention d'un gros nigaud de montagnard, qui, entre les deux feux du poêle et de la pipe, paraît chercher en vain une lueur d'intelligence, — tout cela fait une scène de caractères, que Molière ne refuserait pas de signer. Les disputeurs de M. Leibl sont au contraire de simples amateurs ; leur discussion n'est pas attisée par les intérêts matériels, c'est une conversation nourrie par le goût innocent de la dialectique,
c'est de la politique d'art pour l'art. Et ces nuances morales, qui distinguent les physionomies et les types, sont d'une sagacité et d'une finesse parfaitement rendues par Fexécution, qui rappelle les maîtres du quinzième siècle.
La série pourrait se continuer longtemps, et MM. Knaus, Pilz, Meyerheim, Bokelmann en feraient les frais. Mais comment atteindre à Y humour de certaioes initiations, et vous faire goûter la volupté fourbesque du fripier dévoilant à sa digne progéniture toutes les nobles ressources de son art ? Comment rendre le sérieux ineffable de certaines leçons de gymnastique pour qui Henri Heine, s'il avait encore été de ce monde, aurait joyeusement rajeuni ses railleries? Quelle tournure de phrase dirait assez l'air honnêtement gauche, doctoral, paternel, de ces braves magisters, anges gardiens du menu fretin villageois, qu'ils ne quittent pas même sur le seuil de la baraque des saltimbanques, au milieu des curiosités inquiétantes de la "foire ? Par quelles ressources de langage, enfin, pourrions-nous mettre sous les yeux du lecteur les pressentiments spasmodiques torturant cette bourgeoisie avide et trompée, qui, un triste jour, à la veille d'une faillite, se rue sur les escaliers somptueusement menteurs de quelque Icarie financière?
On ne saurait quitter l'Allemagne sans dire un mot du Paysage et du Portrait,
Dans le paysage aussi, la parabole parcourue pendant ces dernières années est évidente. Toujours magistrales, les Marines hollandaises de
M. André Achenbach commencent à paraître quelque peu vitreuses; toujours superbes, les Couchers de soleil romains de M. Oswald Achenbach commencent à paraître quelque peu flamboyants ; des élégances légèrement guindées du paysage historique les sympathies se sont désormais tournées du côté des confidences intimes du vrai. Il y avait au Champ-de-Mars des ciels fort bien compris dans certains Crépuscules d'or clair, de M. Lier, dans certains rideaux de nuages blafards et crevant l'eau, de M. Baitsch ; il y avait surtout certaine haute neige de M. Krôner, traversée, et je voudrais presque dire trouée par une fuite de sangliers et de marcassins, d'une franchise de tons et d'un cachet d'originalité très remarquable.
Pour ce qui est du portrait, c'est là surtout que l'éclectisme triomphe. Depuis les toiles pleines de richesse et d'éclat de M. Richter, convenant assez aux aristocraties récentes, vous pouviez remonter jusqu'aux délicatesses archaïques, mais pleines de charme, de M. Frédéric Raulbach (deuxième du nom) ; un maître qui se plaît si fort au souvenir de Holbein, qu'il n'hésite même pas à prêter les costumes du seizième siècle aux dames et aux demoiselles de ce temps-ci, lesquelles, à la vérité, ne perdent guère au change. A supposer que, ne visant qu'au caractère, vous eussiez préféré la physiologie à tout le reste, au point de ne pas trop vous effaroucher de quelques inégalités d'exécution, vous auriez pu longuement vous complaire aux portraits de M.Lenbach; à celui del'abbé Dôllinger surtout,
visage fatigué, aux joues flasques, mais au regard rayonnant dans l'éther de la pensée : une de ces tètes qui nous contraignent à penser avec elles. Pour faire concourir, enfin, les sonorités même les plus retentissantes à ce grand concert symphonique de l'art allemand, M. Gutzkow s'était chargé d'entremêler aux effusions du sentiment, du tendre Gemùth germanique, ses morceaux de facture; et, en deux petits tableaux brossés d'un pinceau rapide, pleins de hardiesse, de suc et de substance, il avait bravement répondu même au défi des coloristes.
Je disais tout à l'heure, quitter l'Allemagne. Mais où finit-elle ? Sans la faire aussi grande que les chansons patriotiques le voudraient, il est sûr qu'en art, on ne saurait aisément en distinguer les nationalités secondaires, ayant avec elle des affinités de langue et de race. Moi-même, qui ai réservé comme appartenant au Tyrol le nom de M. Defregger, dont on voyait cependant plusieurs tableaux dans la salle allemande, je n'ai eu garde d'en faire autant pour M. Max, qui est natif de la Bohême, ni pour M. Fagerlin, qui est suédois., ni pourM. Boecklin, qui est suisse. La faute, après tout, n'en retombe pas tout entière sur moi. Dans le monde moral, l'attraction des grandes masses se manifeste désormais tout aussi irrésistible, ou peu s'en faut, que dans le monde physique. L'originalité y perd tout ce que l'habileté y gagne; mais qu'y faire ? Pour résister à l'absorption, il faudrait — ce n'est toujours que de l'art
que je parle — il faudrait se cramponner à tout ce qui constitue le caractère local, il faudrait savoir se contenter de boire dans son verre ; et ils ne sont pas nombreux ceux qui possèdent assez d'abnégation ou de courage, assez de modestie ou d'audace pour en venir là.
Lorsque ce bon M. Tôpffer cherchait à se consoler, par l'étude, de l'infirmité qui l'avait empêché d'être peintre, et crayonnait ces petits chapitres critiques ayant la grâce et l'aimable babil de Laurent Sterne, il eut comme un pressentiment de l'abandon où les artistes, enivrés de plus fastueuses amours, laisseraient bientôt sa Suisse bien-aimée. « Claude, que n'êtes-vous ici! — s'écriait-il. — Vous, poète, vous n'eussiez pas dédaigné nos montagnes ; vous, poète, ces vallées vaporeuses, ces longues forêts qui montent jusqu'à ces cimes empourprées auraient tenté votre génie; vous, poète, vous auriez voulu peut-être pénétrer dans ces gorges, gravir ces sommités, et, arrivé dans ces palais de la nature, vous auriez tressailli à cette solitude, à ce silence, à cette resplendissante lumière ; vous, poète, vous auriez pris vos pinceaux, vous auriez exprimé sur la toile la grande poésie de vos Alpes, et la Suisse fût devenue une des contrées favorites de cet art qui la dédaigne 4. » Vaine apostrophe ! Le charme qu'exercent sur les talents indigènes les écoles étrangères paraît les entraîner, non pas aux mé-