‹ L'art à Paris (volume 3)Chapitre 23 sur 52 · Rp flexions et merius propos d'un peintre genevois · texte numérisé non relu

Rp flexions et merius propos d'un peintre genevois

HO l'art a paris.

thodes seulement, mais encore aux thèmes étrangers ; on est fatigué de l'ancienne peinture locale, de la peinture consciencieuse mais quelque peu lourde des Diday et des Calame, avec ses lointains tenant du décor et ses premiers plans huileux et noirâtres de bitume; et voilà M. Baudit, M. Castan, M. Frôhlicher, presque tous les jeunes et les meilleurs paysagistes, qui prennent le pittoresque en grippe, comme une mode de province, et qui se jettent aux terrains plats et aux ciels gris à peine déchiquetés d'azur, d'après les plus récents exemples de France.

Il n'y a peut-être que M. Rollerqui ose nous présenter une vallée au franc type suisse; et encore paraît-il s'excuser en la peuplant de ces maux magnifiques et fort bien peints, qui y jouent le premier rôle. Quant aux glaciers, c'est à peine s'il se rencontre un téméraire, M. Loppé, pour nous en montrer un avec une évidence de diorama; mais ces blocs déglace s'avançant jusqu'à encombrer les proches du tableau, isolés, sans nul horizon, ne nous donnent point la physionomie du paysage suisse, ils nous font rêver plutôt à je ne sais quel fantôme de paysage polaire. Et de l'infiniment grand il faut descendre, si l'on veut deviner quelque chose de l'églogue helvétique, jusqu'à l'infiniment petit ; jusqu'à ces études si fines de M. Bodmer, les seules faites pour exaucer les vœux du rêveur solitaire des Menus Propos. 11 n'y aura là, je le veux bien, que des études prises dans quelque recoin de la forêt de Fon-

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tainebleau, plutôt que sous le chêne de M. Tôpffer, mais le sentiment qui inspire le peintre est tout à fait le même que celui qui inspirait l'aimable causeur genevois : « Loisirs charmants, heures de libre et paresseuse méditation ! Ici, derrière, le sol penché, tout couvert de débris rocailleux et de feuilles desséchées, qui frémissent sous la fuite des lézards ; au-dessus de ma tête, les chênes luxuriants de feuillage, demeure transparente des oiseaux de l'air; une tendre prairie, où les insectes

bruissent et bourdonnent » Et je vous prie de

dire, ami lecteur, si ce n'est pas là, de tout point, une eau-forte de M. Bodmer.

Chose curieuse, après tout, et qu'il n'est nullement inutile de constater, que cette rencontre spontanée de deux charmantsesprits, que ce phénomène, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, d'isochronisme intellectuel. Et ce n'est point là le seul. Cette même églogue que JV1. Tôpffer a rêvée, et que M. Bodmer vient de traduire si heureusement dans son microcosme de petits oiseaux, de nids, de frissonnantes libellules et de blanches marguerites, un autre poète, un autre peintre Font transportée du Latium en Suisse, en l'empruntant avec moins de bonheur à Virgile. Aimez-vous Gessner et ses bergeries si tendres et si sucrées ? Vous serez tout aussi charmés des Zéphirs de M. Robert, répandus, comme une transparente vapeur du soir, par la verte campagne. Quant à moi, je me contente de la campagne telle qu'elle est, sans bergers et sans zéphirs.

Je voudrais pourtant qu'on ne renonçât pas à

un peu d'histoire, surtout lorsque l'on est assez heureux pour posséder un Sempach et un Morat, tout préparés dans les chroniques, quand même le Grùtli devrait se dissoudre, ce que je ne crois guère, en simple légende. Mais la journée de Sempach seule a trouvé un peintre ; et le choc entre ces rudes paysans et ces chevaliers à heaume et à cuirasse, de M. Grob, nous a fait penser à un tableau qui a eu son heure de vogue en Italie, à VEzzelino da Romano de M. Malatesta; même entrain un peu scénique, un peu empêtré par les réminiscences de l'école. J'aurais mieux aimé retrouver dans le tableau de M. Grob la naïveté de la ballade contemporaine de Tschudi, le brave bottier poète, le Meistersinger de Lucerne : et puisque son patois suisse du quatorzième siècle a rencontré par bonheur dans Walter Scott l'homme qu'il fallait pour le traduire dans une langue littéraire et moderne sans en altérer la simplicité et sans en amoindrir la vigueur, je ne résiste pas à la tentation d'en rappeler au moins les strophes consacrées à l'épisode de Winkelried. M. Grob, tout peintre de valeur qu'il est, n'a qu'à bien se tenir.

« Thèse nobles lay their spears right thick And keep full firm array :

Yet shaU my charge their order break And make my brethren way. »

He rusdKd against the Austrian band

In desperate career,

And with 1ns body, breast and hand

Bore dow?i each Austrian spear.

Right where his charge had made a lane

His valiant comrades burst

Whith svoord and axe and partisan

And hack and stab ond thrust.

The daunted Lion 'gan to whine

And granted ground amain,

The Mountain Bull he bent his brow

And gored his sides again 1.

De l'unique tableau d'histoire que je viens de citer Ton passait sans transition au genre ; et, puisque genre il y a, au moins le voudrais-je sentant son terroir, taillé, pour ainsi dire, à l'emportepièce dans le vrai. Pourquoi donc M. Emile Girardet préfère-t-il nous mener au contraire jusque chez les Kabyles, jusqu'au beau milieu d'une tribu nomade allant en quête de nouveaux pâturages? Peut-être parce que sur ces ciels d'or ses groupes d'émigrants font mieux; n'importe, j'aurais préféré pour ma part les émigrants de sa Suisse à lui, ces caravanes, ces rendez-vous, qui, avec tant d'autres jolis sujets naïfs et casaniers, étaient déjà si familiers à M. Karl Girardet, le chef, si je ne me trompe, de la dynastie. Qu'on est avare main-

1 . « Ces nobles brandissent leurs lances bien serrées, ils sont bien fermes dans leurs rangs. Cependant ma charge va rompre leur ligne, et frayer la voie à mes frères. »

Il se lança contre la bande autrichienne d'une course désespérée ; et de son corps, de sa poitrine et de sa main, il abaissa les lances autrichiennes.

Là où sa charge avait ouvert une voie, ses preux compagnons se précipitèrent avec l'épée, la hache et la pertuisane, frappant et de la pointe et d'estoc et de taille.

Le lion effrayé commença à glapir, il recula précipitamment ; le taureau de la montagne baissa son front, il lui transperça les flancs de ses cornes.

Walter Scott, German Ballads, Sempach (d'après Tschudi).

tenant de souvenirs indigènes ! Je ne parviens à me rappeler qu'une Partie de plaisir séquestrée par la pluie, épisode assez comiquement traité par M. Ravel, et un Four de village de M. Burnand, excellent motif celui-ci, si parmi ces braves gens qui sortent, de grand matin, nantis de leur chaude et fragrante provision, quelqu'un au moins avait la mine riante qui sied au sujet. Aux derniers les meilleurs ; et, pour ceux-ci, les noms suffiraient. Qui ne connaît Y humour si fin que M.' Vautier a mis dans son Dîner de cérémonie, dans ce défilé si allemand de commensaux, qui, des hautes sphères où brille Sa Seigneurie le Conseiller plus au moins aulique, descendent peu à peu, astres mineurs, jusqu'à se perdre dans la nébuleuse de la paysannerie ? Qui ne se rappelle l'esprit tout français de M. Simon Durand dans ce Mariage civil, où le fiancé fait attendre monsieur le Maire et toute la noce, et où, autour de la fiancée légèrement mûre, bourdonnent de si nombreux et de si peu charitables commentaires ? Mais voici deux vers d'Horace qui, eux aussi, bourdonnent depuis longtemps à mon oreille; et, m'empêchant de louer autant que je le voudrais, prétendent pousser, coûte que coûte, leur pointe dans mon texte :

JVec minimum meruere clecus, vestigia grseca Ausi deserere, et celebrare domestica facta *.

1. Ils n'ont certes point mérité la moindre des louanges, ceux qui ont eu le courage de s'écarter des modèles grecs, et de célébrer les faits qui se passaient chez eux.

Epist. ad Pisones.

Nulle part ce problème de la nationalité dans l'art n'aurait dû paraître plus compliqué qu'en Autriche. Et cependant, l'inépuisable fortune du vieil Empire s'est chargée de le résoudre. La peinture ne s'y est même pas contentée, comme la sculpture, d'une simple résultante faite pour répondre, sans provocations et sans dangers, à la moyenne de toutes les inclinations et de toutes les écoles : elle ne s'y est pas non plus résignée, comme l'architecture, à la calme sagesse de l'éclectisme, se bornant à ranger, l'un à côté de l'autre, des essais de toutes les manières et de tous les styles : mais, de beaucoup plus heureuse, elle a rencontré une vaillante légion d'artistes, qui, en suivant chacun son propre génie, lui ont apporté l'expression la plus puissante et la plus vraie du génie de leurs contrées respectives.

Enfant de ce pittoresque comté de Saltzbourg où Mozart aussi prit naissance, M. Makart, talent rapide, fécond, joyeux, prime parmi les peintres autrichiens; jeune encore, il s'est acquis une belle renommée de par le monde. 11 aime les grands apparats , il charpente volontiers les grandes machines et les maîtrise à son gré : il est tout éclat, tout branle-bas, tout mise en scène. De sa première éducation de Munich une habitude lui est restée, celle de travailler beaucoup de mémoire, de s'aider encore souvent de repoussoirs et de coulisses ; mais il n'a guère tardé à s'apercevoir que les compositions des vieux maîtres de là-bas étaient tout simplement des cartons, vides de substance II. 10

et de valeurs; alors il s'est acharné à prendre aux Vénitiens, et plus encore aux Flamands, une coloration intense, succulente, fauve, au milieu de laquelle les chairs affectent des tons blonds, les pourpres flamboient, les ors et toutes les matières métalliques étincellent et semblent bruire de paillettes, soutenues par une gamme profonde de bruns chauds, qui donne à tout le tableau la saveur et la patine du temps. Au dix-septième siècle, il aurait été le peintre en titre des fastes royaux et des joyeuses entrées; au dix-neuvième, c'est lui qui feuillette l'histoire pour trouver des princes et des rois qui lui conviennent, et qui fassent son affaire. Cette fois-ci, il avait jeté son dévolu sur Y Entrée de Charles-Quint à Anvers; et, grâce au peintre, César se vit entouré d'un second cortège par le public du Champ-de-Mars.

Ce n'est pas seulement, du reste, aux hermines royales, aux pourpres des princes de l'Eglise, au miroitement des armures, à l'éclat des housses bigarrées caparaçonnant les grands chevaux de bataille, ce n'est pas à l'entrain soldatesque des lansquenets, des arbalétriers et des porte-étendards seulement, que César et son grand maître des cérémonies étaient débiteurs de la foule curieuse qui les entourait : tout le mérite n'en revenait pas non plus aux tentures et aux tapisseries magnifiques de la bonne ville d'Anvers, ni même aux blanches épaules rondelettes et potelées et aux joues fleuries des riches bourgeoises et des allègres servantes, se poussant, se serrant, se pressant, aux balcons, aux

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perrons, sur les terrasses; il y a dans la composition certain piquant de curiosité qui a eu l'air d'une découverte, et qui est tout bonnement renouvelé des anciens maîtres. M. Makart a fort bien deviné par quelle raison Rubens, lorsqu'il peignit la célèbre galerie des fêtes, n'eut garde d'oublier la fable, et ne se fit pas faute de l'entremêler aux s©lennités officielles et à la morgue des cours ; c'était un prétexte à nudités, un arôme nécessaire à épicer le miel du festin. En homme positif, cependant, notre artiste comprit aussi parfaitement que le dix-neuvième siècle ne se serait pas accommodé sans rire des sirènes et des néréides, qui, dans une des toiles du grand coloriste, arrosent d'eau de la rade de Marseille le roi de Navarre. Pas n'était besoin non plus de démonstration pour croire qu'on n'aurait guère accepté davantage les déesses de l'Olympe, qui, dans un autre tableau de Rubens, arrondissant avec grâce les belles lignes serpentines de leurs torses, accueillent avec bienveillance du haut des nuages une France ornée du caducée et venant demander à Jupiter la main de Marie de Médicis pour le roi Henri. 11 s'agissait de trouver toutes ces séductions, toutes ces agréables académies de nu féminin ici-bas, et de légitimer en même temps, par documents et pièces à l'appui, la donnée pittoresque. Aux époques sérieuses comme la nôtre, même pour s'amuser, il faut des preuves. Or l'avisé Saltzbourgeois doit avoir eu sans doute le bonheur de tomber sur un rare petit bouquin, un petit in-quarto, imprimé en 1520 par Michel Hel-

lenius à Anvers, où le bourgmestre de la ville exhibe le programme des fêtes et spectacles préparés pour l'Empereur : Hypoteses sive argumenta spectaculorum quae sereniss. et invictiss. Caesari Carolo pio, felici, inchjto, semper Augusto praeter alla multa et varia fides et amor celebratissimae civitatis Antiuerpiae antistis {superis faventibus) surit edituri1. Heureuse trouvaille! Là dedans il y avait force mythologies mulièbres, venant on ne peut plus à propos ; et c'est de là, à n'en point douter, qu'a jailli l'idée même du tableau.

Comme un bonheur ne vient jamais seul, il y avait en outre un témoin de visu à invoquer, un témoin illustre et irréfragable. Albert Durer, fuyant la peste de Nuremberg et venant cherchera Anvers un refuge, assista à la joyeuse entrée ; et dans son cahier de notes il ne manqua pas d'enregistrer comme quoi « près des portes de la ville il y avait des groupes merveilleux à voir, où étaient les plus belles filles qu'il eût jamais vues 2. » Enfin, pour que toutes les saveurs érotico-érudites vinssent relever le friand ragoût, il plut à la destinée que même un austère docteur en théologie, le bon Mélanchthon, s'en mêlât ; lequel écrivait peu de temps après comme quoi Albert Durer lui avait raconté que les jeunes filles étaient presque nues, à peine couvertes d'un voile extrêmement léger et

1. Programmes ou arguments des spectacles que la foi et l'amour des échevins de l'illustre ville d'Anvers vont offrir, en dehors de beaucoup d'autres choses variées, au sérénissime et invincible César Charles, le pieux, l'heureux, toujours Auguste.

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