Manzoni, A'Ielki
tendresse, à peine éclairée qu'elle est par une conscience embryonnaire et confuse, si ce n'est à qui apporte à l'interroger cette pénétration profonde, qui ne jaillit que de l'amour. Il fallait, d'une part, un campagnard pour ne point tomber dans l'idylle, pour ne point faire, après tant d'autres, une campagne et des paysans de manière ; mais, d'autre part, pour ne point suffoquer en germe la poésie du travail et des champs, il fallait un poète. Heureusement, là bas dans ce morceau de Flandre française, où les parfums des vergers normands viennent se confondre avec les âpres senteurs de la mer, il prit un jour fantaisie à un campagnard, à un poète, de se saisir de la palette et des pinceaux ; et il en sortit le peintre qui manquait à la France.
Sympathique nature gauloise, type blond aux yeux bleus comme on en donnerait à un barde ou à un trouvère, simple, sincère, un peu timide, tel qu'il faut l'être pour ne pas mettre en fuite subitement ces alouettes inquiètes qu'on appelle des villageoises, Jules Breton sait les peindre comme il sait les chanter, avec sincérité d'accent et abondance de cœur. Le paysage rit dans ses toiles comme dans ses vers, tout plein de murmures, de confidences et d'harmonies :
Artois aux gais talus où les chardons foisonnent, Entremêlant aux blés leurs têtes de carmin ; Je t'aime quand le soir, les moucherons bourdonnent, Quand tes cloches, au loin, pieusement résonnent, Et que j'erre au hasard, tout seul sur le chemin.
J'aime ton grand soleil qui se couche dans l'herbe ; Humilité, splendeur, tout est là, c'est le beau l....
Sans le vouloir, sans le chercher, le Beau se montre au sein du vrai ; la pauvre glaneuse, qui revient, gerbe en tête, des champs, se détachant en valeur sur l'opale limpide du crépuscule, prend des profils de statue grecque :
Le sol fume; et c'est l'heure où s'en revient superbe,
La glaneuse le front couronné de sa gerbe,
Et de cheveux plus noirs que l'aile d'un corbeau.
C'est une enfant des champs, âpre, sauvage et fière;
Et son galbe fait bien sur ce simple décor,
Alors que son pied nu soulève la poussière.,
Qu'agrandie et mêlée au torrent de lumière,
Se dressant sur ses reins, elle prend son essor1...
Un autre jour il rencontre deux jeunes filles, l'une portant sa cruche sur la tête, l'autre se baissant pour remplir la sienne à la fontaine ; elles sont pieds nus, à peine couvertes, hâlées par le soleil; et cependant, quelle grâce naïve dans leur pose ! Un autre jour encore, c'est sur la plage qu'il flâne ; il s'y plaît à saisir les contours charmants de cette Pénélope du peuple, faisant tourner son fuseau dans l'attente d'une voile qui tarde à paraître à l'horizon :
Sœurs de ces marbres purs que le grand art modèle, Tant que, dans leur lenteur, les Bretonnes iront Vers la source au rocher, droites, l'amphore au front, Sur leur nuque entr'ouvrant des ailes d'hirondelle ;
Au pied de la falaise où sèchent les fdets,
Tant qu'on pourra s'étendre, au soleil sur la grève,