Grividriss der Kitnstgesohichte
chitecture nouvelle, ces débris même, ce beau marbre antique des chasses d'Hippolyte et de Méléagre, qui viennent ressusciter le génie antique parmi les nouvelles générations, c'est Pise qui les a recueillis et emportés, après avoir pris Palerme aux Arabes. Les maîtres byzantins,, où Guido de Sienne, Margaritone d'Arezzo, Giunta de Pise, Cimabue, tous les précurseurs en un mot, trouvent, tant bien que mal, leur point de départ, c'est Venise qui les a amenés de Constantinople en Occident, comme son lot de butin et de victoire. Ce qui donne, enfin, l'impulsion à tous les arts du dessin à la fois, ce qui en fait jouer tout d'un coup le ressort, c'est la démocratie florentine, par cet arrêté superbe de sa Commune, qui décrète l'érection d'une église sans pareille, en témoignage de sa propre grandeur.
L'église — il n'est pas hors de propos de le rappeler — n'était pas seulement, alors, l'enceinte consacrée au culte, c'était le plus souvent le siège même des parlements et des assemblées populaires, les archives du droit public intérieur et extérieur, la chaire des docteurs et des lettrés. Par son origine donc et par sa destination, la peinture, aussi bien que les autres arts, renaît laïque, civique, indépendante, toute saturée des vaillants esprits et des gloires récentes de ces petites fédérations de marchands, de marins et d'ouvriers, qui venaient d'émerveiller de leur fierté et de leur bravoure les graves archevêques et les impitoyables princes de l'Allemagne, qui venaient de briser l'orgueil
du terrible Barberousse, qui, enfin, par un, exemple tout nouveau, venaient de donner le travail pour fondement au suffrage politique, et par une audace de sarcasme aussi sanglante qu'inouïe, allaient faire, des titres nobiliaires, dont la féodalité se targuait partout ailleurs, des titres de proscription.
Tôt ou tard, quelque chose d'analogue arrive aussi au delà du Rhin. Seulement, là-bas en Allemagne, la personnalité de l'artiste est moins affirmée, moins robuste ; en sorte que l'œuvre est le plus souvent anonyme, ou à peu près. La France féodale de Philippe le Bel se traîne encore dans l'ornière byzantine, tandis que l'auteur inconnu du Couronnement de la Vierge, sorte de Giotto tudesque, peint son fameux retable d'autel pour un riche bourgeois de Nuremberg, et que maître Guillaume exécute sa non moins fameuse Sainte Ursule pour la cathédrale de Cologne : deux villes marchandes, au milieu de la forêt sauvage, de la selva selvaggia de l'Empire.
11 y a plus. L'étoffe même, le contenu, la substance de la peinture qui renaît au quatorzième siècle, n'est pas moins laïque, moins civique, moins indépendante, que ne le sont sa destination et son origine. Le peintre saisit, tout autour de lui, toutes les manifestations de la vie ; il interroge, pleiq d'anxiété, toutes les réminiscences confuses des anciennes civilisations; il anime le vrai par un sentiment qui lui appartient en propre, il cherche à exprimer, par l'image du vrai, une pensée qui
est à lui : et, comme à son poème il faut un cadre, il prend ce cadre là où il le trouve admirablement préparé, dans la légende évangélique. C'est ce que fait aussi, pour l'invention poétique, Dante. Dans la Vie Nouvelle (Vita nova) vous sentez déjà fleurir le printemps, le renouveau universel d'un monde qui ressuscite ; vous y sentez la pensée émancipée des terreurs qui pesaient sur les plèbes serviles, exulter, revivre à la vie policée, goûter encore une fois tous les raffinements d'une société cultivée et courtoise. Tel est aussi le printemps qui fleurit dans les belles imaginations du pâtre errant de Vespignano, du prédestiné que les pâles aurores, les étincelants soleils et les couchants admirablement limpides de ces vallées ont déjà créé peintre, cent fois mieux que ne sauront le faire les sombres tableaux de son maître.
Tout revient désormais à la nature. La belle vierge « vêtue d'honnêteté » donestà vestuta, que Dante, ivre d'amour, déifie dans ses sonnets, monte les degrés du trône céleste dans les tableaux de son ami Giotto, et rembellitle monde par les premiers sourires de la Madone. Cependant, au cœur de l'Ombrie, au sein de ses poétiques et mélancoliques silences, les ascètes, enivrés de panthéisme, chantent eux aussi l'hymne de l'amour universel; au fond même de l'enfer, le poète revoit toutes les contrées qu'il a parcourues, tous les effets d'ombre et de lumière qui sont les miracles de chaque jour; et en passant, il les retrace, il les peint admirablement d'un trait de plume. Le
peintre rivalise avec lui, il évoque, du fond de la léthargie byzantine, tout un peuple de figures; joies, tristesses, angoisses, consolations, il n'y a sentiment humain dont il ne sache les pénétrer, les émouvoir, les faire vivre. 11 déchire derrière elles ces imperturbables fonds d'or, que la discipline hiératique avait imposés ; et, en créant le fond de paysage, il crée le tableau, multiple et infini comme la nature. Il n'y a pas jusqu'au royaume de la mort, où voltigent encore comme de noires et malsaines vapeurs les fantômes du moyen âge, que les Giottesques n'osent envahir, que le flot irrésistible de la vie n'inonde sur leur trace. Benozzo et les deux Orcagna ont bien l'air d'être encore quelque peu ahuris, quelque peu hantés par la peur des démons et des revenants ; mais voici Florence et Fiesole et toute la campagne toscane qui font irruption à grand bruit de tambours de basque et de cornemuses; voici les joyeuses compagnies de Boccace et de cent autres aimables et facétieux conteurs, qui viennent étaler leurs collations, leurs danses et leurs vendanges jusqu'au beau milieu des fresques du Campo Santo. Tels sont l'artiste et l'art : tel aussi le public qui les entoure. La fresque, peinture rapide, tumultuaire, exécutée le plus souvent à ciel ouvert au milieu du va-et-vient démocratique des maîtres maçons et des manœuvres, est, de sa nature, la plus propre à mêler, à identifier l'art avec le peuple. Et il faut voir comme le peuple s'y mêle ! Cette heureuse Florence du quatorzième siècle ne II. 2
donne pas moins de trente mille de ses enfants aux. industries de la laine, tant cardeurs que tisserands et foulons; elle a des banques à Paris, à Londres, à Constantinople, dans toutes les grandes villes de l'Europe, et en nombre de villes d'Afrique et d'Asie ; elle est à tout instant en train de guerroyer avec ses voisins,, elle est souvent bouleversée elle aussi par des émeutes; mais cela l'empêche-t-il le moins du monde de mener joyeux train dans les rues pour une madone nouvelle de maître Cimabue, de rire de bon cœur aux charges ébouriffantes de Bruno ou de Buffalmaque, de donner à peindre à Dello les bahuts, les chaires à dorseret et les dais de lit des jeunes mariées, et de prétendre y voir fables d'Ovide et d'autres poètes., belles histoires d'amour grecques et latines, et joutes et tournois, et courses de bagues, et toutes les richesses du gai sçavoir? Dans ce joyeux pêlemêle se fourre, disais-je, le peuple tout entier; et peuple, gras ou maigre peu importe, grande ou petite bourgeoisie, le nom ni la fortune n'y font rien, peuple sont les messires en surcot et en chaperon, les capitaines à heaume et corselet, les docteurs à stole, les banquiers, les marchands; peuple, ni plus ni moins que les autres, les prêtres aussi et les moines ; témoin le persifflage des conteurs, et cette facétie de YO de Giotto, que personne n'a l'air de juger téméraire, quoiqu'elle ne s'adresse rien moins qu'à un légat de notre Saint- Père le Pape.
Certes, il serait absurde de prétendre que la religion n'entrât, et pour beaucoup, dans un si grand mouvement d'esprits et d'institutions sociales : l'âme humaine a-t-elle jamais été fermée à cet idéal qui s'efforce de franchir les étroites limites de la vie? Mais ce qui est absolument controuvé, c'est que tout le mouvement artistique puisse s'expliquer par la religion. Demandez plutôt à ce ravage de chefs-d'œuvre que va bientôt faire à cœur joie frère Jérôme Savonarole, le plus sincère et le plus profond de nos mystagogues.
Le caractère même de la peinture religieuse du quatorzième au quinzième siècle est là pour prouver les influences prépondérantes d'une société laïque, pleine d'œuvres et de pensées, de poésie et de travail. La terreur n'y règne plus, pas même dans la solitude du cloître; il n'y a pas jusqu'à l'adoration, qui, chez les ascètes à tendre et doux caractère, ne se traduise en œuvres admirables; on dirait que, réchauffée à la flamme de leur cœur, la poésie se subtilise, se spiritualise, s'élève sur les ailes des anges et va régner, toute espérance et lumière, dans les cieux. Mais, pour un Angelico, hôte et citoyen légitime de la cité céleste, pour un Pérugin, héritant de toute la douceur et de toutes les tendresses du pieux solitaire d'Assise, que de chercheurs infatigables, que de prodigieux inventeurs ne restent pas à ce bas monde, combien d'audaces et combien de victoires! Masaccio pénètre jusqu'au fond des tempéraments et des caractères, et il les grave en signes ineffa-
cables sur les visages ; Paolo Uccello passe les nuits à se débattre contre les difficultés du raccourci géométrique, et à sa femme qui le gourmande : — « Quelle douce chose, répond-il, — quelle douce chose, mon amie, que cette perspective ! » Maso Finiguerra invente, ou plutôt se heurte, chemin faisant, à la gravure ; le Pollajuolo, le Verocchio, Luca Signorelli, une légion d'hommes ingénieux et de fureteurs, qui commencent par être orfèvres et finissent par maîtriser tous les arts du dessin, s'engagent avec une sorte de fureur dans les études anatomiques, qui vont leur livrer tous les secrets de la machine humaine. Si la légende sacrée est encore l'occasion la plus fréquente, déjà l'on recommence à chercher, à goûter dans les éruditions de Boccace, de Pétrarque et de tous les autres humanistes, les belles fables savantes de l'antiquité, avec une ardeur, avec une curiosité gourmande de néophyte ; et Sandro Botticelli et Mantegna ne se lassent pas d'y puiser à pleines mains. En somme, c'est la vie, la vie vivante, qui est la source inépuisable, c'est l'âme humaine qui est l'inépuisable sujet.
Il n'y avait donc rien d'un aveugle hommage à la tradition, pas plus qu'il n'y avait l'ombre d'un irrévérent et aveugle mépris, dans cet élan, grâce auquel on vit la peinture renaître au quatorzième siècle, grandir et monter en sève et en vigueur au siècle suivant. Ce qui l'inspira, ce qui l'anima, ce qui lui donna le souffle et la vie, ce ne fut autre chose que la liberté ; une liberté toute à ses œu-
vres , ennemie des phrases par dessus tout.
Je la définirais volontiers un état social, où les forces de l'esprit humain et de la volonté se développent tout entières, et s'entr'aident à recueillir l'héritage intellectuel, la meniem du passé, sans cesser cependant un seul instant de travailler à l'accroître, à l'améliorer, à le transformer, en interrogeant directement la nature, en essayant, en s'agitant, en luttant avec elle. De quoi était-il fait, en somme, si ce n'est de sentiment, de travail et d'étude, ce milieu où les peintres du quinzième siècle, sans rien perdre de leur ingénuité charmante, ont fait des miracles d'habileté?
En ce monde jeune, prodigieusement sorti, et sorti par ses propres efforts, des étreintes d'une barbarie violente et inepte, prodigieusement échappé au gantelet de fer de la féodalité, — qui a cette époque même déchirait l'Angleterre avec les factions des deux Roses, la France avec la conquête, l'Allemagne avec les guerres de religion, — en ce jeune monde, dis-je, grand batailleur aussi, mais ayant plus en horreur la grossièreté que le sang, il y a une passion vive pour toutes les choses de l'intelligence. Le souvenir des hommes illustres de l'antiquité est revendiqué comme une gloire d'hier, comme s'il s'agissait de proches, de saints de famille; on aime à le sertir, comme une belle légende domestique, dans l'histoire nationale. Mantoue frappe sa monnaie avec le buste de Virgile pour empreinte; Come met les deux Pline sous les tabernacles de sa cathédrale; le
Squarcione et toute l'école de Padoue se mêlent de l'antiquité comme de leur affaire. Rien, d'ailleurs, ne doit rester indifférent aux gens d'étude ; belles antiquités et découvertes récentes, manuscrits grecs ou latins et voyages dans les régions les plus fabuleuses, anatomie et mathématiques ; quant aux trois arts du dessin, personne ne saurait douter un seul instant qu'ils ne forment ensemble une seule et même chose. Brunelleschi sculpte des crucifix dans l'ivoire, et s'obstine à se faire enseigner la géométrie d'Euclide par un ami de Christophe Colomb; Alberti est gymnaste, musicien, humaniste, il étudie à Padoue le droit civil et le droit canon, il modèle, il peint, il bâtit, et il garde avec tout cela un cœur si vierge, que rien qu'à contempler un bel arbre ou une belle moisson, il en a les larmes aux yeux. Partout des discussions de savants et d'artistes : « dans les palais, dans les villes, entre hommes d'Etat, entre marchands1. » Le raisonnement, cependant, n'étouffe point la fantaisie. La prestance du corps, l'élégance du costume, la pompe et l'éclat des cavalcades, des joyeuses entrées, des Noëls, sont de la peinture en action. Partout on échange des produits, des services, des valeurs; on travaille, en un mot, ce qui est aussi faire de la peinture vivante, pour des gens dont l'imagination, même au milieu de labeurs manuels, n'est jamais au repos. Venise, avec ses
1. Villari, Machiavelli e i suoi tempi ; A consulter aussi Burckardt, Die Cultar der Renaissance in Italien.
Bellini et son Carpaccio, a l'air de se peindre ellemême à travers l'Orient, comme une grande caravane d'hommes audacieux, spirituels, actifs, qu'inonderaient les splendeurs d'une nature sans pareille. Les Flandres également, quoiqu'elles n'aient pas une nature aussi merveilleuse à contempler, ni une culture d'esprit aussi exquise où puiser des inspirations, quoiqu'elles en soient réduites par l'architecture ogivale à une peinture de tryptiques et de retables, n'en font pas moins des merveilles de sentiment et de travail. La tendresse, l'observation fine, le culte scrupuleux du vrai, remplissent peu à peu leurs écrins de ces joyaux incomparables, qu'on appelle les tableaux de Van Eyck, de Memling, de Van der Weyde.
Quant au seizième siècle pittoresque, il est comme le soleil, qu'on ne saurait regarder fixement : en reportant vos regards sur les objets environnants, tout vous semble morne et effacé. Mais, à l'heure qu'il est, les éléments du soleil aussi sont connus, l'on sait en dénombrer même les taches. Or, je ne veux certes pas trop refuser à la puissance créatrice de la nature; je veux bien admettre qu'elle puisse de temps en temps donner une plus vaste mesure de son omnipotence en suscitant des génies de la trempe de Léonard, de Michel-Ange, de Raphaël, du Titien, de Paul Yéronèse, du Corrège et de tous les autres ; mais, après tout, la fréquence et la contemporanéité de telles créations en font un phénomène par trop endémique, pour qu'on ne soit pas tenté d'en demander l'explication
au milieu même qui les a vus se produire et se propager avec une fécondité incomparable.
Et d'abord, les conditions même de l'art et de la civilisation au quinzième siècle expliquent jusqu'à un certain point, par vertu d'évolution naturelle et par la force du mouvement une fois imprimé, comment la peinture a pu atteindre au siècle suivant à l'apogée de la majesté et de la splendeur. D'autres coefficients naturels de la production pittoresque du seizième siècle sont à voir aussi dans les études de plus en plus amples, dans les exemplaires de l'antiquité de plus en plus nombreux, dans les protections et dans les largesses des seigneurs, utiles surtout en ceci, que les protecteurs étaient à même de rivaliser de goût, de savoir et d'intelligence esthétique avec les protégés. Mais une cause intrinsèque et moins généralement remarquée consiste en ceci: qu'une familiarité de longue date avec la nature, qu'une assurance parfaite dans le maniement de la forme et de la couleur avaient depuis longtemps déjà préparé à l'artiste une richesse de matériaux presque inépuisable ; de sorte que, délivré du poids des difficultés techniques, il gardait tout entière la puissance de son talent pour sortir victorieux des dernières et plus sublimes épreuves, celles de l'invention et de l'expression.
Or, comment, me direz-vous, ce patrimoine d'expérience recueilli par les devanciers pouvaitil passer aux successeurs, comme s'il ne s'agissait que d'un héritage, ou, mieux encore, d'une qualité inhérente et naturelle? La réponse ne se fera
pas attendre, elle vient d'elle-même. La pratique de l'art n'était autre chose alors qu'une éducation domestique, commençant dès l'enfance ; on ne renversait point, par une abstraction irrationnelle, l'ordre logique des choses, en débutant par les préceptes, et en ne descendant que tard et d'une manière insuffisante à la pratique ; loin de là, la pratique s'infiltrait inaperçue dans l'intimité quotidienne du maître avec l'élève, elle s'entremêlait aux passe-temps dans l'aimable compagnonnage des frairies {fragile), elle ne faisait qu'un avec la vaillance, avec la jactance même, dans les émulations vigoureuses des écoles, et finissait par devenir sang et moelle de vie pour l'artiste. L'art, d'ailleurs, n'était pas non plus un épisode éphémère dans la journée des puissants, ni une charge fastidieuse, à peine tolérée comme une incommodité inévitable de la grandeur. Il était, au contraire, l'ornement le plus chéri du pouvoir, son incarnation et sa force ; il en formait, avec la douce intimité des études, la consolation véritable, peut-être la seule consolation. Est-ce qu'on peut revivre la vie de ces temps-là dans les autobiographies, si parlantes, dans les histoires et dans les nouvelles, sans s'apercevoir que les Médicis, aussi bien que les Sforza, que Sa Sainteté le pape Léon X aussi bien que le roi de France et que la Sérénissime République de Venise, que le fier Jules II tout comme le doux Soderini, étaient tous et au même degré épris de l'art, et qu'avec eux toutes ces compagnies de jeunes seigneurs et de gentilshommes l'étaient, de quelque
nom qu'on les appelât, de la Chausse, de la Branche ou du Diamant [délia Calza, del Broncone, del Diamantê), toujours jalouses du succès, toujours en peine de se procurer des peintres d'élite, même pour leurs réjouissances et leurs bagarres du Carnaval, de la Saint-Jean ou de la Régate? Comment ne verrait-on pas que, de plain-pied avec les patriciens, le peuple tout entier mettait la même ardeur, la même intelligence, la même curiosité vivace et infatigable, non pas seulement à jouir de ces fêtes de l'art, mais à en suivre toutes les luttes les plus nobles, les plus sérieuses et les plus élevées? Comment ne verrait-on pas que ces cortèges carnavalesques, menés en pleine rue par Laurent le Magnifique et préparés par le Pontorme, que ces soupers bizarres du Chaudron et de la Truelle [délia Cazzuola e del Pajuolo), où messire Julien de Médicis, et les Serristori et les Rucellai se mêlent à la bande joyeuse, et où le Rustici, et Sansovino, et André del Sarte et dix autres peintres fameux se donnent carrière dans les fantaisies de la table ; que ces représentations de la Calandra et des Suppositi présidées par Léon X et ayant Raphaël pour régisseur, que tout cela signifie universalité, effusion spontanée et sincère, assimilation véritable de l'art avec la vie? Comment ne verrait-on pas que les bravades, les rodomontades, les querelles du Torrigiano avec Michel-Ange, de Cellini avec Bandinelli, des élèves de Raphaël avec les élèves du Rosso, que tout ce débordement de force physique,, de pétulance, d'énergie, et même de violence et de
passion, ne sont guère étrangers aux capacités de ces vaillantes natures, toujours préoccupées de la prestance, de l'agilité, de la promptitude et de la mâle vigueur du corps, à tel point que, sans trop s'en apercevoir, ils se rapprochent de l'antique agora et de ses mœurs?
Certes, tout n'est pas à envier dans ces conditions d'une époque, où l'abondance de la vie extérieure ne s'explique que trop par l'indifférence aux intimités du foyer domestique et aux graves soins de l'Etat; où Fexcessive et fière expansion de la personnalité ne s'explique que trop par le relâchement, le désordre et l'absence de toute règle morale dans le gouvernement de la chose publique. Cependant, si quelques-unes d'entre ces conditions du développement immense de l'art au seizième siècle cachent déjà dans leur sein le germe de la décadence, il y en a d'autres sur lesquelles la postérité ne devrait pas se lasser de revenir, non pas seulement pour apprendre à en connaître la portée, mais pour se convaincre, par la comparaison avec ce qu'elle est et ce qu'elle sait faire, que l'infériorité qu'il lui faut regretter est en grande partie de sa faute. On repousse aujourd'hui la solidarité mutuelle des études en prétextant le volume énormément développé de la science, et la nécessité d'en séparer les courants, ou plutôt les rigoles; mais, en laissant même de côté cette considération, que l'unité naturelle des phénomènes, de jour en jour plus évidente, va encore une fois contraindre la science à reprendre
elle aussi son unité, l'objection n'a pas de portée dans les arts, qui, en se divisant se rapetissent, et se condamnent évidemment d'eux-mêmes à déchoir et à périr. D'ailleurs, qui les empêche de prendre leur part, aujourd'hui comme autrefois, sinon à la doctrine, au moins aux curiosités et aux reflets de la doctrine? Quelle excuse pourrait-on mettre en avant pour ne point garder à l'art, parmi les soins du Gouvernement et des plus grandes associations civiques, la place qu'il y a toujours occupée? Et si les villes, les provinces et l'Etat, grevés d'autres charges qui peu à peu se sont accumulées jusqu'à en épuiser les forces , ne se croient plus en mesure de fournir à ce grand foyer civilisateur tout l'aliment qu'on lui doit, pourquoi les classes les plus fortunées n'y subviendraientelles pas de leur côté, en sacrifiant, s'il le faut, quelque peu de ces douceurs de la vie, où l'on prodigue des trésors trop strictement mesurés à la culture et aux plus aimables délassements de l'esprit? Ces douceurs-là, soyons assez franc pour l'avouer, ont manqué à nos ancêtres, sans qu'ils en aient été moins grands et moins magnifiques ; nobles et fières natures, qui ne mettaient point dans l'excès du bien-être matériel leur orgueil et leur dignité de patriciens, mais bien plutôt dans cette auréole auguste, dans cette jouissance plus qu'humaine, que procurent seulement les belles choses.
Après tout, les éblouissements du seizième siècle ne sauraient désormais nous empêcher de dis-
cerner ce qu'il y avait de tari dans sa grandeur et de dangereux dans sa gloire. Pour ne rien dire des plaies sociales, pour ne parler que de l'art, et de celui-ci au point de vue technique seulement, il arriva qu'en sachant trop par cœur ce que c'était que la forme humaine, en admirant trop dans les derniers des Grecs la majesté sculpturale, les peintres d'alors, ravis dans les nuages du style, finirent par perdre terre; et à la génération des maîtres succéda bientôt la génération des faiseurs. Le divin Léonard n'était jamais rassasié de perfection ; mais, comme il enseignait à en revenir toujours à la nature, il eut des disciples sages. Michel-Ange, lui, tyrannisait la forme et Tasservissait à la puissance exubérante de l'idée ; aussi, après ses miraculeux Prophètes, qui furent, à la vérité, plus que des hommes, vit-on paraître les vanités boursouflées des imitateurs. Il n'y a pas jusqu'à Raphaël, qui après avoir divinisé la maternité dans les Madones, la science dans YEcole d'Athènes, le catholicisme dans le Miracle de Bolsène, n'ait fini par se laisser entraîner lui aussi par le courant, en faisant étalage de muscles dans Y Incendie du Bourg, et, Dieu me pardonne ! quelque peu aussi dans la Transfiguration. D'un autre côté, avec le Corrège, c'est la chair seule qui triomphe, à tel point que l'art paraît ne faire plus qu'un avec la volupté. Il n'y a absolument que les Vénitiens, qui, épris d'une nature superbe, citoyens de la seule région d'Italie restée maîtresse d'elle-même, gardent une santé presque intacte. On dirait que
l'astre de nos destinées, tout en étant à son déclin, les inonde encore d'une joyeuse et éclatante lumière. Le vieux Titien, doué, comme Venise ellemême le sera, d'une longévité robuste et féconde, Paul Véronèse, le Boniface, tous ces dépensiers magnifiques, ont l'air de prolonger à plaisir notre journée, et de verser à pleines mains la pourpre, l'opale et l'or sur le couchant le plus splendide que le genre humain ait jamais admiré,
Pour peu qu'après cette excursion l'on consente à jeter un coup d'œil sur le mouvement des écoles à l'étranger, on y aura la contre-épreuve de la vérité qui jaillit, si je ne me trompe, de toute l'histoire de l'art en Italie; et cette vérité la voici : En dehors du génie, des facultés natives et presque instinctives de l'artiste, trois coefficients ont concouru à assurer à la peinture son plus grand éclat: c'est d'abord, l'intérêt universel, la part vive, incessante, passionnée, que tout le monde a prise à ce qui faisait l'objectif du peintre; c'est ensuite le sincère et profond amour, le culte que le peintre a consacré à la nature; c'est enfin l'intensité de sentiment et de pensée qu'il est parvenu à transfuser dans son œuvre. Une efflorescence de même nature, quoique sur une moindre échelle, avait paru dans les Flandres, lors de la première effusion de ses libertés mercantiles. Une fois la fédération des villes dissoute, une fois la Hanse tombée, c'est à Anvers, la seule ville encore florissante, que la peinture, avec Quentin Metsys, vient se réfugier; tout le reste du pays ne vit pendant
longtemps que d'emprunt. Quand est-ce que l'art s'y réveille? C'est lorsque la liberté, à force de sacrifices et de sang, est reconquise. L'imagination paraît alors se rouvrir, germer, produire de nouveau en abondance, aussi bien chez les Orthodoxes que chez les Réformés ; si tant est que quelque chose d'orthodoxe reste chez Rubens, qui, quoiqu'il ne manque pas un jour d'assister à la messe, est bien le plus matérialiste d'entre tous les peintres qui aient jamais réjoui le monde de leurs poèmes en couleurs. Et cependant, par ce seul fait que chez un de ses disciples le sentiment vibre avec plus de sincérité et plus de profondeur, ses mille trois cents tableaux n'empêchent pas beaucoup d'hommes de goût de préférer à une facilité si prodigieuse l'accent plus sobre et plus réfléchi de Van Dyck.
11 faut à Fart un idéal, mais un idéal qui puisse se traduire en images. En effet, le sentiment religieux, ravivé en Allemagne par la Réforme, est loin d'y ranimer l'art, que l'influence des orfèvres avait déjà rapetissé autant que poli. Albert Durer le soutient de toute la puissance de son talent; mais c'est là,, comme j'ai tâché de le démontrer ailleurs l; une nature qui se dédouble, partagée qu'elle est entre deux mondes, le monde éclatant de la tradition latine, et le monde rêveur de son propre pays. Dès qu'il disparaît de la scène, l'art qu'il laisse derrière lui tombe dans l'imitation des