‹ L'art à Paris (volume 3)Chapitre 3 sur 52 · De V idéal dans l'art · texte numérisé non relu

De V idéal dans l'art

qui avait surgi comme une protestation contre la sensualité dépravée du paganisme et contre le? débordements sans frein du matérialisme impérial, devait naturellement arriver jusqu'à la condamnation de la nature. Ce fut en vain que les esprits versés dans les lettres gréco-romaines, que saint Augustin et saint Jean Chrysostôme s'efforcèrent de maintenir à la divinité l'attribut de la beauté ; les interprètes légitimes du monde byzantin, saint Justin, saint Basile, saint Cyrille, érigent la laideur en précepte inviolable. Le Concile de Nicée revient à la charge en déclarant que l'artiste n'invente rien ; que l'invention et la composition des tableaux appartiennent aux Pères qui les consacrent. Vers le dixième ou le onzième siècle encore, Théophile, en rédigeant des règles, ou plutôt en composant un manuel de procédés techniques ayant trait à la peinture, à l'orfèvrerie et aux autres arts du dessin, a bien soin d'établir que toutes ces connaissances sont l'héritage du Seigneur.

On peignait d'ailleurs, comme l'on prêchait, pour des peuplades barbares, sur lesquelles la terreur seule avait prise. Le monde, d'après la conception hiératique, était tout plein de terreurs : démons, sorcières, maléfices, répondaient dans les imaginations aux tyrans, aux extorqueurs, aux tourmenteurs, dont la féodalité regorgeait. Il fallait donc à leur tour menacer ces derniers d'autres et de plus formidables supplices ; et la peinture ne faisait que cela. Bogoris, roi des Bul-

gares, se laissa convertir, en effet, parles flammes de l'enfer, peintes par le moine Méthodius1. Mais, si la peinture du moine Méthodius a quelque peu perdu de l'abondance de ses sources, qui sont loin cependant d'être taries, si elle a beaucoup plus perdu de son prestige et de son ressort, ce n'est pas à nous, je crois, aie regretter.

D'où est-ce donc que la bonne, que la véritable inspiration de la Renaissance est partie ?

Il y a eu, au delà du Rhin, au cœur même du moyen âge, un élément, la chevalerie, qui, tout en acceptant une sorte d'investiture de l'idée religieuse, a essayé de revendiquer en propre une grande tâche, une tâche de justice, de réparation, voire de perfection idéale ; le peuple est quelquefois parvenu à se glisser dans ses rangs, sous le froc du moine ou sous la cotte de mailles du trouvère; et l'on ne saurait nier que ce météore chevaleresque n'ait sillonné de quelque éclair les ténèbres de l'art. Son apparition est surtout perceptible du temps des empereurs saxons; mais ses traces les plus considérables nous sont fournies par les œuvres coulées dans le métal ou taillées dans la pierre: la peinture n'en ressent quelque bienfaisante influence que par voie indirecte, par les miniatures et les émaux. Maître Oderis le miniaturiste, l'heureux maître que Dante a appelé :

L'onor d'Agobbio e i'onor di quell'arte 1 . Emeric David, Peinture au moyen âge.

Che alluminare è chiamata in Parisi i,

n'était pas encore de ce monde, que depuis longtemps déjà, dans quelqu'un de ces couvents où l'on osait de tout un peu (où l'abbesse Hroswitha, par exemple, ne se faisait pas faute d'écrire des comédies), on s'était plu à fabriquer certains cloisonnés, et à tracer à simples contours de deux ou trois encres certaines esquisses, qui donnent beaucoup à réfléchir ; car, au milieu de l'ingénuité et de l'ignorance de l'époque, il est aisé d'y saisir je ne sais quelle énergie nouvelle, je ne sais quelle fraîcheur inattendue de sentiment. Il est digne de remarque que c'est presque toujours dans des pièces d'orfèvrerie profane que l'on voit jaillir tout à coup ces veines de fantaisie novatrice; ou bien encore sur les marges de quelque poème chevaleresque séculier, de la façon de cette Enéide que Henri de Weldeck a travestie dans son idiome goth, en y mettant tout le bon vouloir d'un ménestrel du douzième siècle. On ne tarde pas, cependant, à s'apercevoir que ces efforts individuels ne sont pas appuyés par une force, par une volonté, par une pensée collective ; et que, lors même que l'architecture ogivale ne serait pas venue contraindre la peinture des peuples francoallemands à se réfugier tout entière dans les vides des vitraux, dans ces brillantes et transparentes mosaïques, dont Cologne, Chartres, Reims, Rouen et Paris même gardent les précieux débris, cette

1 . L'honneur d'Agubbio, et l'honneur de cet art, qu'à Paris on appelle enluminer. Le Purgatoire, XI* Chant.

peinture n'en serait pas moins restée une fine et luxueuse industrie, plutôt qu'un art indépendant, doué d'une véritable puissance, et destiné à un développement indéfini.

Ce qu'il fallait pour que la peinture pût vraiment renaître et fleurir, c'était, comme l'a fort bien compris M. Lùbke1, un esprit libre de préoccupations et prêt à saisir les aspects de la nature en l'envisageant face à face, de manière à s'en former à nouveau une conception indépendante. Nul doute que la tradition romaine, survivant à tant de catastrophes et reprenant son cours dans les architectures du Midi, n'ait offert à l'imagination de nos peintres une opportunité heureuse, en leur tenant, pour ainsi dire, en réserve ces vastes pans de muraille, que l'ogive trouait dans le Nord; mais ce qui leur a vraiment ouvert les yeux, ce qui leur a dégourdi la main en même temps que l'esprit, c'est ce principe d'action, ce moteur, ce souffle divin qu'on retrouve même après que tous les dieux ont disparu, la Liberté. Il n'y a pendant le treizième et le quatorzième siècle, soit en Italie, soit ailleurs, pas un de ces centres d'administration communale, pas un de ces admirables ganglions nerveux, où l'art se réveille à la vie, où la peinture revient au sentiment du monde réel, qui n'ait été auparavant secoué, agité, renouvelé par la liberté politique, par la pratique des institutions libres. Ce maître Buschetto, qui arrive de Grèce pour refaire avec d'anciens débris une ar-

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