Dante, Le Paradis
valeur que la corolle d'une rose. Voyez, par exemple , le Choix du modèle. Cette salle du palais Colonna, où le peintre a placé la scène, est toute onyx, opale et joyaux. Mais parmi ces étincelants accessoires , n'y en a-t-il pas plus d'un qui vous captive plus que Y accessoire vivant? Et ces professeurs, ou amateurs à votre gré, rangés en demi-cercle à titre de consultation, ne vous laissent-ils point cette impression au fond, que le peintre se soit beaucoup plus soucié d'assortir les satins et les brocarts de leurs habits que d'analyser leurs têtes et leurs cerveaux ?
« La lumière uuiverselle de l'air en campagne » — j'en reviens aux propres paroles de Léonard — paraît êlre devenue pour cette génération de peintres l'objectif unique vers lequel ils font converger toutes leurs facultés si puissantes. Et, certes, ils ont contribué à assurer un progrès technique considérable, en tâchant de faire disparaître cet abus fort répandu qui consiste à transporter à ciel ouvert les effets pris sous la lumière close de l'atelier, « a un lame particolare nella casa » , erreur que Léonard lui-même condamnait l. Mais je pense qu'ils réduisent l'art à un rôle par trop borné, et qu'ils imposent des limites par trop étroites à l'ambition même de leurs nobles talents, en se contentant de cette seule victoire. Et ceci me semble devoir s'appliquer surtout aux compositions de figures, devant lesquelles un champ si vaste est
] . Loc, cit.
ouvert dans l'histoire, dans la vie, dans le drame éternel de l'âme humaine.
Pour le paysage, du moins, la franchise et l'habileté du rendu résument déjà presque toutes les qualités désirables, et on peut dire qu'une fois qu'on y ajoute le choix d'un site pittoresque, il ne reste pas autre chose à demander ; car la poésie jaillit d'elle-même d'un site pittoresque habilement peint. C'est ce que nous démontre parfaitement M. Rico, un Fortuny du paysage ; l'un des élus, très-peu nombreux, qui parviennent à nous faire aimer la vie avec transport, rien que par la franche image de la réalité. Il arrive à des verts d'une telle profondeur, que peu de peintres les ont osés avant la rescousse des réalistes; à un émail d'azur, qui dépasse quelquefois en vigueur jusqu'au relief des feuillages. A ces valeurs intenses il sait marier des gris incroyablement fins dans les terrains et dans les fabriques; il sait, avec une pointe de pinceau merveilleusement agile et rapide, donner du ressaut aux moindres accidents dans les objets métalliques qui allument leurs paillettes au soleil, dans les blanches murailles qui en boivent la lumière, dans les marbres sur lesquels elle glisse et, ondoie ; et en de charmants tableaux grands comme la main, il peuple les rivages et les quais, les rive et les fondamenta de Venise, les places de Grenade, les ruines de Rome, les vieilles portes moresques de Tolède, les plages de Fontarabie, et jusqu'aux marchés remuants et nomades de Paris — tout pays enfin où il ait pu
tenir deux minutes son carnet de notes à la main — d'un monde de petits personnages vivants, affairés, caractéristiques, de la famille des spirituelles maquettes de Guardi.
Laissons-le courir la campagne, toujours à la recherche du nouveau, et faisons place au troisième triumvir. Raimundo Madrazo, fils d'un peintre en renom, dont toutes les beautés héraldiques et toutes les couronnes ducales de l'Espagne se disputent les aristocratiques portraits, compte dans sa famille une noblesse qui vaut les quartiers les plus superbes : il a été le beau-frère et l'ami de Fortuny. Tant que celui-ci fut en vie, il parut presque volontairement s'éclipser dans Féclat de l'astre majeur: aujourd'hui, sa peinture coule comme un fleuve de lait et de roses, s'épanchant en toute sorte de sujets gracieux : sorties de bal au point du jour, séduisantes pierrettes, jolies guitarrere au pied élégamment cambré, à la taille de guêpe, reines dé la jota et du fandango, donnant au spectateur le vertige, sehoritas au sang bleu le plus pur. Pour couronner l'œuvre de M. Madrazo, l'Exposition nous montrait de lui un portrait, en costume, de M. Coquelin, l'un des héritiers les plus légitimes delà tradition de Molière: et Molière lui-même, j'en réponds, aurait reconnu sans hésiter 4ans cette fine, ironique, téméraire, gamine, provocante tête, le véritable héros des Fourberies, l'allié inépuisable en ressources de tous les Lélies et de tous les Léandres amoureux de l'ancien théâtre.
Bellu gérant alii, tu, felix Austria, nube,
a dit jadis un poète aulique, qui, dans l'apologie même, mettait, à ce qu'il paraît, un grain de malice. Nous pouvons, sans ombre de malice, féliciter l'Espagne du bonheur de ses jeunes artistes, à qui il suffît de regarder pour peindre, de goûter la couleur pour la transporter sur la toile, de vivre pour vaincre. 11 ne leur reste qu'à dédaigner les victoires faciles, à aspirer toujours à ce que l'art peut se proposer de plus, sérieux, de plus digne, de plus viril. Et ils n'ont guère qu'à vouloir. M. Pradilla est là pour leur montrer la bonne route.
11 est permis de croire, et l'œuvre de M. Pradilla en est un excellent gage, que la peinture espagnole, après avoir savouré avec toutel'ardeur de la jeunesse la volupté de se sentir libre, après avoir fait haut et bas à son gré, en accumulant sur la toile les belles choses et les effets pittoresques rien que pour le goût d'en repaître les yeux, reviendra aux traditions sévères et aux grands buts de l'art. Sa levée de pavois, néanmoins, sa révolte, on peut aisément la comprendre. Ce fut là une révolte contre l'Escurial et le Quémadero, contre les spectres de Philippe II et de Torquémada, qui lui avaient obscurci jusqu'à l'azur de son ciel, qui avaient rempli de contrition et d'épouvante, non pas les œuvres seulement, mais jusqu'aux âmes de ses maîtres. Mais l'abandon de la tradition, le divorce d'avec un passé glorieux se comprendrait moins, disons-le ouvertement, il ne se comprendrait pas du tout chez nous
autres Italiens, dans cette aînée des deux Péninsules, où il n'y a eu ni liberté, ni gloire, ni victoire de l'esprit humain qui n'ait jeté son reflet dans l'art; disons mieux, où l'art tout entier, dans ses plus belles périodes, n'a été que la parole vivante du génie de la patrie, l'incarnation vivante de la liberté. Or, un peu parle caprice du hasard, qui avait imprimé à l'Exposition italienne une physionomie peu conforme à la physionomie véritable de l'art en Italie^ un peu aussi, avouons-le, par notre faute, par je ne sais quelle ostentation excessive de modernité, par je ne sais quelle envie de crier sur les toits qu'en Italie on ne veut point vivre aux dépens des aïeux, nous avions l'air, au Champ-de-Mars, d'être, je ne veux pas dire insurgés contre nos vieux maîtres ni même oublieux de leur gloire, mais, ce qui serait peut-être encore pis, indifférents ; occupés surtout de faire comprendre au monde que nous sommes au courant de toutes les nouveautés, de toutes les témérités, de toutes les émancipations; et que, pour émancipée, téméraire et impatiente, l'Italie l'est à Tenvi, — pauvre mérite, hélas! — de tous les autres peuples.
Les étrangers, qui nous jugeaient d'après l'exposition seule, ne nous prenaient que trop au mot. Et quelques-uns par bienveillance, quoique un peu de l'air paternel qu'on prend vis-à-vis des ouailles égarées , nous avertissaient du danger et de l'erreur ; d'autres s'empressaient de mettre tout simplement en regard du présent, plein d'incertitudes, de tâtonnements et d'essais, un passé
plein de triomphes, et nous écrasaient sans miséricorde sous la comparaison. Quelques-uns, cependant — c'était le petit nombre , et parmi le petit nombre je suis heureux de pouvoir ranger un recueil aussi autorisé que la Gazette des Beaux-Arts, que j'ai déjà citée à titre d'honneur, — quelques-uns s'arrêtaient à chercher le secret de nos impatiences; ceux-là mirent le doigt sur la plaie, et au fond de toutes nos fanfaronnades de modernité, de toutes nos prétentions à recommencer l'art derechef, sans médiateurs, sans exemples, sans méthodes, saccageant la nature et lui faisant violence plutôt que de nous borner à l'interroger et à l'aimer, au fond de tout cela, dis-je, ils surent retrouver une force vive, une fièvre de recherche, une volonté décidée de prendre notre part des combats de tous les jours plutôt que des commémorations solennelles, plutôt que des simulacres pacifiques des batailles d'autrefois. Principes d'action exagérés dans leur application sans doute, mal définis dans la conscience même de la génération qui les affirme, incertains, peut-être même, dans le choix de leur objectif: mais symptômes après tout d'une fibre qui ne consent pas à se détendre, à sommeiller, à s'avachir.
Je pense qu'on peut, sans illusion de vanité et sans crainte d'offense, comparer l'artiste italien de la génération actuelle, j'entends parler de la plus jeune et naturellement delà plus bruyante et de la plus remuante, à un fils de race illustre, mais appauvrie ; il est dégoûté, à la fin, de voir la pous- II. 18
sière s'amonceler sur les blasons dégradés, sur les tapisseries décolorées, sur les panoplies chargées de rouille de son vieux palais ; à le restaurer pour tout de bon et à remettre toutes ces vieilleries précieuses en bon état, il ne peut pas y songer, ce qui lui reste ne lui suffisant pas même à vivre ; et le voilà qui prend en grippe, et qui affecte même de détester plus qu'en réalité il ne les déteste, ses titres, ses diplômes, ses aïeux; il veut relever sa maison et sa fortune comme il voit les autres élever et défendre la leur, comme cela se peut, comme cela se fait, en se jetant dans la mêlée de plainpied avec tout le monde, en acceptant sans contrôle les armes, les idées, les moyens de son temps. Seulement, il y a plusieurs manières de surnager, de se relever, de remonter les échelons de la fortune ; et malheureusement les plus nombreuses ne sont pas celles de meilleur aloi. Va-t-il se contenter d'une activité fébrile, mais irréprochable, ou bien se laissera-t-il, sans le vouloir, sans s'en apercevoir presque, entraîner à la suite des faiseurs, qui, sans trop regarder au choix des moyens, n'ont en vue que de frapper de grands coups? Voilà le point, voilà, comme dirait Hamlet, la question. Il est inutile d'ajouter que, pour nous, l'honnêteté artistique, la sincérité, l'ardeur, la vigueur même, des jeunes artistes qui se lancent le plus éperdûment dans le mouvement et dans les audaces de l'innovation, ne forment pas le moindre doute ; disons plus : nous sommes fermement convaincu que l'art même, malgré les exagérations,
les fourvoiements et les chutes inévitables, n'aura pas en dernier lieu à regretter d'avoir traversé les épreuves de cette période pleine d'agitations. Sous une condition, cependant: c'est que le pays ne se tienne pas à l'écart ; que la conscience publique ne refuse point de prendre, dans ces luttes, dans ces efforts, la part qui lui revient ; que l'administration publique, enfin, ne s'obstine pas à considérer l'art comme un hors-d'œuvre, pour lequel c'est déjà trop faire que de lui accorder une place parmi les décors des jours de gala, à titre de superfluité élégante et par déférence pour les habitudes reçues. Il y a, du reste, un moyen de s'assurer que l'art en Italie est vivant et viable, et que le danger consiste moins dans les agitations et dans les effervescences dont il est inquiété, traversé, transformé, que dans l'indifférence, dans l'apathie — disons le mot quelque dur qu'il puisse paraître — dans la désertion du pays. Et ce moyen consiste à ne point s'arrêter à l'épisode de l'Exposition, et à parcourir plutôt, ne fût-ce que d'un coup d'œil, les évolutions de l'art italien au siècle où nous vivons: car là seulement on a sous les yeux une série de faits assez complète pour en saisir le caractère et en présager avec quelque vraisemblance le cours ultérieur.
Lorsqu'on s'applique à considérer avec attention les commencements de cette période, on arrive à une conviction qui n'est guère, ce me semble, une illusion du cœur : c'est que chacune de ses phases nous a trouvés en communion d'esprit, c'est vrai, avec les novateurs de tous pays,
et avec les Français surtout; mais que chacune s'est inaugurée chez nous avec des moyens nous appartenant en propre, analogues, mais non identiques, résultant plutôt d'une certaine isothermie naturelle des esprits, que d'une impulsion mécaniquement reçue. Pour ne pas sortir de la peinture, tout le mouvement français de la première République et du premier Empire a pour centre David; le nôtre rayonne autour d'Appiani; et combien ce dernier artiste n'est-il pas plus vif, plus brillant, plus gracieux que son contemporain d'au delà des Alpes! David n'appartient désormais qu'à l'histoire; Appiani, dans la peinture murale d'apparat, est encore, et restera pour toujours, je pense, un exemplaire à consulter, non pas seulement avec avantage, mais aussi avec ce plaisir calme que nous procurent les beaux modèles de l'art grec. Notre classicisme donc — quand bien même aux Palagi, aux Camuccini, aux Agricola, aux Benvenuti, aux Bezzuoli il ne resterait déjà à cette heure qu'un peu de lueur de reflet, plutôt qu'un rayon de lumière propre, quand bien même ils auraient vécu plutôt de facultés datives que natives — notre classicisme, dis-je, pourrait déjà revendiquer d'une manière incontestable une origine indépendante. Mais quelle force ne puiset-il pas, quelle force décidément empreinte de notre propre génie, dans Sabatelli ! Si cet artiste a manqué du charme de la couleur, il a été, quant à la puissance de l'invention, supérieur à son époque; la Peste de Florence et les estampes de FApoca-
hjpse le rattachent, sans solution de continuité, à la grande génération du seizième siècle.
C'est à Alfieri, à Monti, à Foscolo qu'on peut faire remonter l'inspiration littéraire, le souffle animateur des arts plastiques dans cette première phase de notre histoire contemporaine. Quant à celle qui Tint immédiatement après, plus évidente encore est l'inspiration, j'oserais presque dire la paternité, de Manzoni et de Nicolini. Le romantisme fut si peu chez nous un produit exotique, que, tandis qu'en Allemagne, où il jeta les premières racines, il avait été un instrument de restauration monarchique et religieuse, chez nous au contraire, tout en gardant une certaine empreinte de religiosité méditative et sentimentale, il devint le drapeau et le symbole des esprits les plus impatients non seulement du servage politique, mais aussi de la vieille routine littéraire. Quant à notre peinture romantique, elle fut tout à fait Fincarnation de notre école littéraire indigène. Notre vénérable M. Hayez, qui vit encore révéré par la troisième génération, s'inspira dans ses tableaux de Shakespeare, de Scott, de Manzoni et des disciples de Manzoni, lorsque M. Delacroix commençait peut-être à livrer ses puissants combats, mais l'écho de cette campagne artistique n'avait certes pas encore franchi les Alpes. La distance qui sépare les deux artistes, d'ailleurs, est tout aussi grande que celle qui sépare la suavité de la fierté, la grâce de la vigueur. On pourrait constater peutêtre plus d'affinité entre M. Hayez et M. Delà-
roche ; mais, tandis que celui-ci n'est pas heureux dans la couleur, le premier possède,, quoique dans une tonalité un peu voilée, toutes les finesses et toutes les grâces de ces Vénitiens qu'il continue, et dont il se plaît à remettre en lumière les jours de gloire et de deuil, les fastes et les malheurs.
Ce n'est donc pas du tout de progéniteurs hybrides que nous descendons; et les hybrides, d'ailleurs, par une sage loi de la nature, n'auraient pas été doués de puissance génératrice. Quelle n'a pas été, au contraire, après les deux générations que nous venons de rappeler, la multiplicité des familles dans lesquelles notre monde artistique est venu se partageant de plus en plus ! Seulement, il ne faut point confondre : multiplicité n'est pas synonyme de confusion, de même que richesse ne signifie pas nécessairement prodigalité, ni liberté anarchie. C'est déjà en droite ligne de M. Sabatelli et de M. Hayez, fomentée, encouragée par eux, que naît la nouvelle école lombarde : non pas seulement une manière nouvelle, mais, pour nous Italiens, une forme presque nouvelle de l'art. « Faites comme vous sentez, » avait dit M. Sabatelli au plus aimé de ses disciples; et M. Domenico lnduno, à la mémoire duquel j'aime à rendre, avec une émotion que je ne saurais dissimuler, ce témoignage, M. Domenico lnduno, sans qu'il eût encore vu à cette époque d'autre ciel que le sien et d'autre art que celui de la pinacothèque de Brera, anima de son souffle la peinture de genre italienne.
Vers la même époque,- d'une bonne souche de peintres, les Bertini, à qui l'Italie avait dû la restauration de la peinture sur verre, sortait un maître qui allait porter dans la peinture historique une limpidité et un éclat de coloris, dont on semblait avoir perdu le souvenir. Aux Schiavoni, une autre famille d'artistes ayant continué sur placelesbonnes traditions des Vénitiens, succédait M. Zona, avec les ressources d'une facture plus variée, plus savante et plus robuste ; et à MM. Coghetti et Podesti, dignes et fidèles dépositaires de la tradition romaine, un jeune homme, M. Fracassini, promettait un glorieux continuateur, tout aussi savant et tout aussi vigoureux, et en même temps plus libre des entraves académiques. Mais une moitié de l'Italie ignorait encore, on peut le dire, l'autre moitié. Quelle éclatante et heureuse révélation ne fut-ce pas pour nous que celle qui tout à coup, les barrières élevées par des siècles de divisions politiques étant renversées, communiqua au nord de la Péninsule la sève juvénile et ardente du midi, si exubérant de vie, de fantaisie et de couleur ! M. Morelli parut rendre aux Lombards la revanche de cette révolution qu'ils venaient d'apporter à Naples ; MM. Pagliano, Gamba et les artistes de la plus jeune génération qui marcha sur leurs brisées, ouvrirent les écluses au nouveau fleuve : un sang plus vif et plus chaud parut circuler dans leurs fortes créations, et les animer d'une pourpre nouvelle.
Après ces groupes de classiques et de romanti^
ques qui furent les plus. compacts et les plus homogènes, et qui peut-être aussi paraissent déjà l'avoir été davantage, grâce à la distance qui nous en sépare, les écoles de peinture en Italie se sont, ainsi que nous le disions tout à l'heure, multipliées, désagrégées de plus en plus; le mouvement de désagrégation, et si vous me passez le néologisme, d'individualisation croissante, a continué pendant les dernières années d'un pas si rapide, que désormais il n'y a presque point d'artiste qui ne cherche à mettre, soit dans le sujet, soit dans le faire, soit dans tous les deux à la fois, un cachet à lui, un accent, une intention pittoresque, une manière, et quelquefois même,, faute de mieux, un tic ou un caprice lui appartenant en propre : inclination qu'on pourrait louer sans réserve, si elle découlait toujours d'une conviction réfléchie et profonde, au lieu d'être quelquefois un emprunt plus ou moins dissimulé fait à quelque mode étrangère et récente, une ostentation plutôt qu'une effusion sincère d'originalité. Mais il faut avouer aussi que, s'il y a nombre de peintres se donnant carrière dans un champ de conceptions plus singulières que nouvelles et plus excentriques que douées d'une originalité véritable, la faute en est beaucoup moins à l'artiste qu'à des circonstances qui expliquent et justifient jusqu'à un certain point ces errements ; la faute en est à cet abandon, à cette solitude morale, qui peu à peu est venue se formant autour de lui, juste au moment où l'indépendance politique paraissait devoir assurer au
mouvement de toutes les études, sinon la participation passionnée des foules, au moins une suite plus nombreuse et plus dévouée, et un sentiment plus clair et plus universel de cette solidarité qui relie entre eux les travaux de l'esprit quels qu'ils soient, et qui n'en fait qu'un avec la dignité, la réputation et la prospérité du pays.
Il y a un aveu qui nous coûte, mais qu'il faut faire. Soit par effet de l'irruption des intérêts matériels dans la lice, longtemps fermée, de la vie publique ; soit par l'effet de cette déperdition de forces qu'engendre l'abus de la parole dans ce qu'on appelle la politique — une politique faite trop souvent moins pour édifier la cité que pour la dissoudre — soit par l'effet de cet appauvrissement qu'engendrent en toute chose des finances épuisées, en resserrant le pays dans le cercle vicieux d'une production insuffisante à alimenter le luxe de l'intelligence, et d'une fiscalité excédant les forces de la production; soit, enfin, pour toutes ces causes réunies — le fait est que l'art ne s'est jamais senti plus seul, plus isolé, plus abandonné de la conscience, quand même il ne le serait pas de la munificence publique. On voit.il est vrai, surgir de temps en temps des occasions propices, sinon pour la peinture, au moins pour les autres arts du dessin ; mais il n'en existe pas moins dans la vie ordinaire une suite de circonstances regrettables, qui en paralysent le ressort. Réduction de subsides, mal dissimulée sous des apparences de réforme, réformes uniquement déterminées par
le critérium de l'épargne; taxes frappant jusqu'à l'hospitalité traditionnelle de ces musées et de ces pinacothèques, qui sont des coefficients nécessaires du goût et des moyens précieux d'éducation populaire, et ceci juste au moment où l'on proclame l'excellent principe de l'instruction obligatoire et gratuite; émiettement indéfini même de ce peu de secours qu'on est amené à accorder à l'art, moins par attachement que par pudeur ; conspirations du silence et invasions de l'esprit de parti au sein même de la critique d'art : les grandes libéralités s'éteignant avec les grandes fortunes patriciennes, et n'étant que peu et mal remplacées par les nouvelles fortunes : en voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer l'atonie et les écarts que nous regrettons. Malheureusement c'est là lin état de choses dont il est difficile de prévoir la fin, car il ne finira pas avant que l'Europe ne se délivre de cette contention irrationnelle , inhumaine et inféconde, à laquelle elle se condamne depuis longtemps, ne sachant être ni en paix ni en guerre. Tout ceci est loin de faire aux arts un lit de roses ; et au critique qui murmure, le peintre n'est que trop en droit de répondre par les paroles que Montezuma adressait à son ministre du haut du bûcher. Malgré tout cela, nous sommes en art, en peinture même, beaucoup moins pauvres que nous l'avons paru à l'Exposition du Champ-de-Mars. La fresque n'en est pas réduite à un simple souvenir là où le regretté M. Fracassini a historié, avec une largeur de conception et de facture digne du lieu
sacré, une des plus anciennes basiliques de la ville éternelle ; là où MM. Bertini et Barabino ont illustré à l'envi sur les lambris de deux maisons de grands seigneurs les grandes pages de l'histoire politique et intellectuelle de l'Italie *. La peinture qui s'inspire de la philosophie religieuse n'est pas près de périr là où M. Gastaldi a osé la grande composition de Simon le magicien; où M. Morelli, avec la vivacité et la pénétration italo-grecque de son génie, a trouvé, après sa divine Salv e Regina et son Assomption, ses traductions si puissantes et si neuves de la légende évangélique 2. La peinture d'histoire non plus n'est pas morte là où il ne faut guère remonter plus haut que de quelques années pour rencontrer les Femmes vénitiennes de M. Zona — je cite ces exemples sans les chercher, tels que la mémoire me les fournit — le duc d Athènes de M. Ussi, le Bayard et le Maramaldo de M. Pagliano, le Borgia de M. Faruffîni, le Charles-Emmanuel de M. Focosi, le Barberousse à Suse de M.Giuliano, les Funérailles du Titien de M. Gamba. L'épopée contemporaine est loin d'être négligée là où M. Pagliano avec le Passage du Tessin, Solferino et le Fait d'armes de Seriate, M. Fattori avec un cycle complet de batailles, M. Girolamo ln-
1. Les fresques de M. Bertini ont été exécutées à la villa Ponti à Varèse, et celles de M. Barabino au palais Celesia, à Gênes.
2. M. Gastaldi a peint Simon le magicien dans l'église de San Salvario à Turin. La Salve Regina de M. Morelli, la plus noble incarnation, d'après nos idées, que la peinture moderne ait imaginée du type maternel de l'Évangile, appartient au baron Campagna. Son Assomption est au Palais-Royal de Naples.
duno avec les fastes de Rome, de Crimée, de Maffenta,a.\ec les souvenirs d1 Âspromonte , de Quarto, de Villaglori, célèbrent en artistes, en patriotes et en soldats, des épisodes mémorables à tant de titres.
Mais de tous ces maîtres, quels sont, parmi les morts, ceux dont on a bien voulu se ressouvenir? Combien y en avait-il, parmi les vivants, qui eussent fait acte de présence à la grande compétition du Champ-de-Mars? Et par quels ouvrages étaient-ils représentés? Quelles sollicitations avaiton essayées auprès des plus réservés ou des plus solitaires? Quel ennui leur avait-on épargné, quelle douce violence avait-on exercée ? Disons-le encore une fois sans réserve, avant de passer rapidement en revue cette collection d'essais bien plus que de produits, que nous nous sommes, trop modestement ou trop nonchalamment, contentés d'exhiber dans une occasion si solennelle : la faute n'a pas été tout entière aux artistes si nous étions un peu là-bas comme dans les limbes de Dante, non pas sans espoir, Dieu merci, mais certes et peu joyeusement en désir l.
L'art, voilà encore une chose qu'il est bon de répéter, l'art se prive par sa propre faute d'une richesse considérable, en laissant tomber en désuétude les sujets puisés dans le cycle chrétien. C'étaient là des sujets bien définis dans l'esprit de chacun ; et justement parce qu'ils reposaient déjà, pour
1 E sol di tanto offesi,
Che senza speme vivemo in disio.
Dante, l'Enfer.
ainsi dire, sur une base de notions acquises et claires dans l'esprit de tout le monde, ils affranchissaient l'artiste de l'embarras d'une exposition compliquée et toujours difficile, tout en lui laissant une liberté doublement précieuse : liberté de trouver ces variantes délicates, subtiles, quelquefois profondes, que seul le sentiment intime peut suggérer, et où réside réellement ce que l'art peut atteindre de plus original et de plus élevé ; liberté surtout de consacrer à la vigueur et à la finesse de l'exécution toutes ces forces que nous autres modernes, plus lettrés souvent que nos devanciers, mais presque toujours moins artistes, nous dépensons dans le tourment du sujet. Qui pourrait se refuser à reconnaître toute la variété et la richesse des inventions qu'une simple Nativité on Adoration des Mages comporte, à mesure que chaque peintre y applique l'exégèse de son époque et de son propre esprit? Si, des incunables du quatorzième siècle jusqu'aux prodigalités de la décadence, l'on descend toute la gamme qu'un seul de ces sujets a parcourue, en même temps que l'histoire des opinions et des mœurs, l'on est sûr d'y lire la physiologie comparée de tous les cerveaux à travers lesquels un même germe a passé, pour devenir le noyau d'une formation toujours nouvelle et toujours différente ; tout aussi différente, si l'on rapproche les extrêmes, que l'interprétation de Giotto peut l'être de celle de Rubens.
L'artiste moderne fait donc preuve d'un esprit délié et élargi par l'instruction, rien qu'en abordant
volontairement des thèmes de cette nature, où une intelligence vulgaire ne voit que répétition, tandis qu'une intelligence cultivée y reconnaît sans peine une mine inépuisable. Il faut donc se féliciter de ce que parmi nos artistes, un pour le moins, M. Altamura, ait osé se mettre à cette épreuve. Ses vues, en prenant pour sujet le Christ au Prétoire, semblent s'être rencontrées avec celles de M. Antokolski ; seulement, en prétendant donner aux caractères saillants du costume et de la race tout le relief que leur attribue la critique moderne, il a laissé quelque peu gémir l'idéal sous le poids de l'ethnographie. Ce fut de toute façon une recherche de penseur que la sienne ; tandis que je n'aperçois pas autant de traces d'un effort analogue dans l'agréable facture d'une Mater amabilis de M. Fontana ; très aimable, en effet, aux yeux de tout le monde, mais peut-être plus aimable que mère^ et plus femme surtout que Madone.
L'antiquité gréco-romaine, considérée au point de que de l'art, a, dans une certaine mesure, quelques avantages en commun avec le cycle chrétien. Quoique dans une sphère un peu plus étroite, elle est, vu effet, tout aussi assurée de trouver des esprits préparés à la comprendre et à la goûter; à son égard aussi, les moyens d'une herméneutique plus ingénieuse et plus savante permettent d'innover l'interprétation des vieux thèmes et de leur refaire presque une virginité. C'est là tout le secret du prestige dont M. Gérome d'abord, et plus récemment M. Aima Tadéma, ont su entourer leur monde
néo-classique; et il est à désirer que chez nous aussi, plus rapprochés des sources comme nous le sommes, cette voie ne reste pas abandonnée et inexplorée. Nous avons vu avec plaisir M. Simoni s'y engager, en abordant un sujet superbe, Brutus à Philippi; et pour sûr dans sa toile respire quelque chose de grave et de solennel, qui ne messied pas au dernier jour de la République romaine. 11 est vrai que, lorsque Brutus parvint, grâce à l'abnégation généreuse de Lucilius, à échapper aux éclaireurs barbares qui le poursuivaient, et que, s'arrêtant au milieu d'un petit nombre de capitaines de sa suite et d'amis, il y prononça ces mots fameux que la postérité ne se fatigue pas de répéter, la nuit venait déjà de tomber : et l'on sait qu'avant de se livrer à cette déclaration désolante d'un scepticisme dontrécho dure toujours, il leva, selon Plutarque, les yeux au ciel, qui était tout étoile. L'artiste, donc, qui eût osé se soustraire à la routine des inventions moyennes, et, au lieu d'un crépuscule douteux, eût osé faire une nuit de Grèce étoilée et froide — car l'on sait aussi par les historiens que l'hiver était rigide à glacer Feau sous la tente — aurait, je crois, plus aisément obtenu l'un de ces effets saillants, par lesquels les peintres néo-classiques ont eu soin d'assurer leurs succès. Ceux-ci n'auraient pas manqué non plus de laisser entendre par l'aspect du petit et dernier bataillon des vaincus, le caractère luxueux et oligarchique de ces troupes, qui, tout en se donnant pour protectrices de la li-
berté, n'en étaient pas moins en réalité la dernière phalange du patriciat, de la caste sénatoriale et dominatrice : et, grâce à la Victoire d'or qui était, comme on sait, renseigne deCassius, et aux; boucliers et aux casques ft argent de ses soldats, il n'eût été pas impossible de retracer cet aspect de la guerre civile sous une forme matérielle et sensible. Mais après tout, je ne le sais que trop, demander est bien plus aisé que produire.
De l'avantage qu'on peut tirer de ces finesses, de ces expédients détournés, mais presque toujours sûrs, s'était bien pénétré, ce me semble, M. Campi, lorsque, essayant de rajeunir un thème des plus usés, au lieu du supplice des martyrs il s'est proposé de mettre sous nos yeux les angoisses de leurs familles, errantes autour des cachots du Cirque, où ces infortunés attendent leur dernière heure. L'idée était excellente ; elle montrait un artiste disposé à marcher dans l'ingénieuse voie ouverte, il y a quelques années, par M. Boschetti, quand il peignit la foule se pressant dans le Forum autour des tables de proscription dressées par Sylla. Mais les jeunes artistes prétendent se donner, à ce qu'il paraît, comme la contre-partie de ces vieux interprètes des histoires gréco-romaines, qui exigeraient dans les dehors de la mise en scène et dans la chaleur artificielle d'une déclamation de rhéteurs ; aussi, se croient-ils en devoir d'abonder dans le sens contraire ; et ils nous montrent ces foules désolées sous un aspect si froid et si impassible, que jamais les masses même les plus oppri-
mées et le plus hébétées n'ont pu, je crois, entièrement prendre. Quoi qu'il en soit, un seul des tableaux à thème antique m'a parfaitement contenté, c'est Y Horace à la campagne de M. Miola. D'une intonation limpide et claire, donnant déjà, rien que par la tache, l'impression d'une petite fresque pompéienne, cette aimable petite toile respire toute la grâce du poète de Vénouse. On croirait entendre de sa bouche même l'Epode à Mécène ou l'Epître ad Villicum. Voilà justement la petite métairie, voilà le potager, voilà la maison étroite, mais convenable, parva sed apta ; et c'est le jour des honnêtes allégresses, le jour où l'on met en perce le premier jus de ces beaux raisins empourprés,
Certantem et uvam purpurae
Qua muneretur te, Priape, et te, pater
Silvane, tutor finium;
et même les quelques esclaves du poète, serviteurs, on le voit bien, d'un bon maître, et ne différant presque en rien des valets de ferme de nos temps modernes, prennent leur part de la petite fête rurale. Lui, du haut d'une petite baie, surveille l'escouade des travailleurs :
Cuncta festinat manns: hue et Mue Cursitant mixtae pueris puellae ;
et derrière le poète sourit un joli visage de jeune fille ; ce n'est point Cynara l'avide, je pense, ni même Néère, aux embrassements plus tenaces que ne savait l'être sa foi ; c'est Philis, selon toute
probabilité que le poète vient d'inviter à étrenner, en l'honneur de Mécène, le petit tonneau de vin d'Albano, vieux de bientôt dix ans. Qui donc ne s'accommoderait pas de grand cœur de cette médiocrité dorée? Qui, à ces conditions-là, ne donnerait mille fois raison au vieux rat campagnard, qui, aux embûches toujours cachées sous les ragoûts des villes, préfère sa forêt, son trou et ses légumes? Je gage que c'était là la fable que contait, à deux pas de YHorace de M. Miola, Y Esope de M. Fontana, entouré d'une si gracieuse couronne de jeunes femmes : et je remercie le Napolitain et le Lombard d'avoir bien voulu, au milieu de tant de tristesses empruntées à l'actualité ou renouvelées du moyen âge, se souvenir un peu de cette belle antiquité ; de ce monde qui paraît désormais garder à lui tout seul le privilège d'un peu de gaîté.
Toutefois, notre moyen âge italien, à bien vouloir y fouiller, n'aurait pas fourni à nos peintres rien que les quatre mille cinq cent quarante-huit guerres municipales que l'historien de nos révolutions i a enregistrées, et désignées par un si sombre ouragan de flèches dans ses tablettes ; ils auraient pu tout aussi bien y puiser d'admirables exemples de vertus civiques et de sagesse. Mais d'un âge si mémorable on ne rencontrait guère dans la section italienne du Champ-de-Mars d'autre témoin digne de remarque que le Boni-