M. Joseph Ferrari
face VIII de M. Gastaldi, ruminant dans sa tragique et puissante tête l'affront d'Anagni. Il est vrai que dans un aussi riche patrimoine le choix n'est pas facile ; et ce n'est nullement contredire à ce que j'affirmais tout à l'heure de l'inépuisable fécondité de certains thèmes, que d'avouer qu'il y en a aussi de complètement épuisés ; tels sont en général ceux dont l'art de la parole a déjà tiré des chefs-d'œuvre. Il a encore été loisible à Flaxman, pour citer un exemple, de donner une forme plastique à l'épisode de Paul et de Françoise de Rimini, car il s'est contenté d'un simple contour sculptural ; mais ni Ary Scheffer ni M. Bertini, lorsqu'ils abordèrent le même sujet sur la toile ou sur le verre, n'ont cru pouvoir trop s'éloigner de la première conception du sculpteur anglais ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, en revenant à la charge, M. Cefali n'a pu mieux faire malgré la culture de son esprit.
La difficulté suprême, Yomne punctum dans le choix du sujet consiste précisément, si je ne me trompe, à en trouver un où l'idée et la forme se rencontrent, où la puissance d'une grande conception marche de pair avec la possibilité d'un grand effet pittoresque. Les talents littéraires, qui pour sûr ne sont pas les plus nombreux, inclinent même dans les arts plastiques vers les séductions de l'idée ; les talents pittoresques courent, au contraire, et c'est là maintenant la voie battue, aux entraînements des sens. Or, Dieu me garde d'affirmer que les idées fissent défaut dans ces scènes
splendides de la Régate an grand Canal ci des Apprêts cPnn tournoi, dont M. Delleani et M. Marchetti charmaient nos yeux au Champ-de-Mars. De charmes pour sûr elles foisonnaient. D'un côté. les accords délicieux que les eaux glauques produisent en se mariant aux architectures de marbre, aux tapisseries, aux costumes magnifiques, aux tons veloutés, changeants, irisés, comme les gorges des pigeons de Saint-Marc ; de l'autre côté, un fourmillement de chevaliers, de dames, de hérauts, de musiciens, de bouffons, de valets, qui s'entremêlent, se pavanent, brillent au soleil comme des oiseaux des tropiques dans une volière dorée. Et puisque tout art doit parler son langage à lui, et que la peinture doit nécessairement être avant tout pittoresque, nul doute que ces agréables scènes ne donnent par l'entremise des sens une idée plus efficace des âges qu'ils retracent que ne pourrait le faire, si elle était pauvrement peinte, la thèse la plus abstruse et la plus philosophique. Mais il n'est pas moins vrai que, sans sortir du domaine des pinceaux et de la palette, quelque recherche plus subtile des types, et quelque intention historique ou physiologique plus accusée, ne nuiraient pas.
M. Altamura dans son Carnaval de Florence a bien pris à tâche de chercher l'une et l'autre ; seulement il a mieux réussi, ce me semble, la mélancolie pensive des Piagnoni que la folie peu ou point scrupuleuse des Palleschi, l lesquels, à la vé-
1. C'étaient là les noms des factions se partageant le peuple de
rite, n'ont pas l'air de trop s'amuser. C'est aussi à un objectif quelque peu épigrammatique brochant sur le fond de l'histoire que visèrent (et en touchant de très-près le but) M . Venturi avec son Fanfulla, et M. Zuliani avec ses fiançailles princier es. Ces fiançailles surtout, où, au milieu de deux splendides et solennels cortèges, la promesse de mariage est échangée entre deux marmots à bourrelets et à minois rechigné et renfrogné, étaient une idée heureuse dont on pouvait tirer un petit chef-d'œuvre ; et le chef-d'œuvre, j'aime à le croire, ne manquera pas d'en sortir au second essai. 11 faut dire la même chose d'un Milton, de M. Bianchi de Lodi, vendant pour cinq livres au libraire le manuscrit de son poème.
Les 'promenades dans les parcs, les lectures agréables, les menuets, les baptêmes, les vieilles maisons envahies par les jeunes héritiers, toutes les occasions, enfin, à mettre en relief des mœurs pittoresques, des contrastes piquants, des costumes voyants, riches ou bizarres, sont en faveur auprès des peintres du. jour ; et on ne raconte rien de nouveau en constatant que MM. Castiglione, Quadrone, Vannutelli, Pastoris en sortent à leur grand honneur, que MM. Jacovacci et Pagliano y font merveille. L'exposition possédait une visite à une dame en couches de M. Jacovacci et un héritage de M. Pagliano, où l'élégance du dessin, la
Florence vers la fin du quinzième siècle. Les Piagnoni suivaient la doctrine de Savonarole, les Palleschi étaient les partisans des Médicis.
désinvolture et la finesse de la touche, le brio de la couleur ne laissaient rien à désirer. Mais, s'il faut dire toute notre pensée, nous soupçonnons qu'à rheure qu'il est on commence à être fatigué de tout ce monde poudré, et plus encore, peutêtre,, de cet autre monde en culottes courtes, habit à la française, manchettes froncées, chapeau à claque et canne en cep de vigne, qui va de la première République à l'Empire, et à qui M. Fortuny a fait une vogue si démesurée. N'était la crainte d'être taxé de téméraire, j'irais même jusqu'à mettre un peu sur la conscience de cette mode-là le choix d'un sujet qui n'a point paru, en général, un sujet heureux, et auquel cependant deux artistes de valeur, l'un étant depuis longtemps passé maître, et l'autre en voie de le devenir, se sont arrêtés avec une préférence marquée. Je parle de ce divorce de rEmpei°eur, où M. Pagliano a bien pu mettre toute l'habileté qui lui appartient, et M. Didioni toute celle qu'il est en train d'acquérir ; mais ni l'un ni l'autre n'a pu éviter qu'un grand homme, ayant tort, ne reste interdit comme le dernier des mortels, ou ne trouve rien de mieux à faire que de vous tourner le dos.
Si des talents qu'on peut ranger au nombre des plus éprouvés et des plus sûrs ont ressenti d'une manière évidente et avec un bénéfice assez douteux l'influence de M. Fortuny, il est aisé d'imaginer quelle suite est acquise à ce dernier parmi les jeunes gens. Or, bon nombre de jeunes ar-
tistes, doués d'un esprit fort vivace et fort primesautier, n'avaient guère besoin de se heurter à l'admirable maître espagnol pour puiser dans son exemple une audace pittoresque qui ne bouillonnait déjà que trop, avec toute sorte d'ardeurs fantaisistes et coloristes, dans le sang brûlant de leurs veines. M. Fortuny a encore ajouté, je crois, à leur essor; et, à une époque où l'art parisien fait volontiers de nombreux emprunts aux fraîches inspirations de l'Orient, il est permis de dire sans aucune intention d'épigrauime que le Japon n'est pas resté étranger non plus à certains penchants de notre plus jeune génération artistique. Il faudrait, en effet, avoir l'esprit fermé à tout instinct de la couleur pour ne point sentir que la nouveauté de certains motifs, que l'heureuse combinaison de certains accords, que l'ingénuité de l'impression et de la reproduction ne sont guère moins acceptables pour venir des rivages de la Mer Jaune, que ne sauraient l'être ces trouvailles, que Léonard lui-même nous recommande de saisir au vol, jusque dans les taches des murs et dans les nuages. Qu'on écoute l'inspiration, rien de plus naturel ; qu'on ose, qu'on écrive librement sur le chevalet à titre de devise ce vers fameux de Dante : « il faut qu'ici toute lâcheté de l'esprit disparaisse »
Ogni viltà convien che qui sia morta;
je ne demande pas mieux. Mais qu'on ne méconnaisse pas non plus que l'art, tout en cherchant
la nouveauté et en acceptant l'audace, doit savoir nettement d'abord, et dire ensuite nettement aux autres ^ ce qu'il veut. Or, pour en venir aux exemples, en face d'un fort joli tableau de M. Michetti, tout ce qu'on pouva'it comprendre était ceci : que l'auteur a vingt ans et du talent à foison. Une mer infinie, placide, splendide, à stries d'azur sur azur ; un rivage vert, un pêcher en fleur ; des enfants et des adolescents, des garçons et des jeunes filles, à demi nus comme des enfants de héros, fleurissant, eux aussi, sous le soleil, dans un pays inconnu, au milieu d'une liberté encore plus inouïe, à peu près comme des boutons de roses : un souffle si plein d'amour dans les airs, que tout le monde aime, jusqu'aux bêtes, jusqu'aux insectes, débordant de la toile et vagabondant sur le cadre : tout ceci est gai, est frais, rit, folâtre, a un nom qui lui arrive béni de Pétrarque et que Victor Hugo a rebéni :
O primavera, gioventù dell'anno, Gioventù, primavera délia vita 1 !
Mais la jeunesse ne dure pas éternelle ; et l'année aussi a besoin de sortir du printemps pour mûrir ses fruits. Le relief, la profondeur, la substance
1. « O printemps, jeunesse de l'année, O jeunesse printemps de la vie ! »
Le premier vers est de Pétrarque, le second a été ajouté, comme on sait, au bas de la page par Victor Hugo, dans la maison même de Pétrarque, près de Padoue.
des choses ont, même à ciel ouvert, leurs droits ; et la raison a les siens.
S'il est impossible de nier que le caprice pittoresque, et un petit brin de mode aussi, n'aient usurpé assez de place aux compositions de longue haleine, sagement méditées et nourries de la moelle de l'histoire, il y a un autre fait, et celui-ci par bonheur est de nature à nous consoler, qui ressortait de l'ensemble de l'exposition italienne. De même qu'en toute autre branche de l'activité humaine, dans l'art aussi, dans la peinture surtout, l'Italie nouvelle se cherche constamment, anxieusement elle-même. Que de fois n'a-t-on pas dit que la rénovation matérielle et morale d'un pays doit commencer par la conscience limpide de son être, par le précepte delphique yvwOi <7ekutov! Que de fois n'a-t-on pas souhaité qu'au lieu de se livrer aux synthèses prématurées et aux inductions téméraires, on s'appliquât patiemment à recueillir les témoignages des faits, à reconnaître les conditions sociales, le caractère, la physionomie de chaque contrée ! Dans cette grande patrie si longtemps divisée, ses régions les plus éloignées ont bien toujours instinctivement soupiré après leur réunion, comme soupirent après les noces les palmes éloignées, mitant ad mutua palmm fœdera1 ; mais, comme celles-ci encore, elles se sont plutôt aimées que connues. Or, cette enquête qu'on a laborieusement entreprise et qu'on poursuit