UN PEU D’HISTOIRE
Il y a un mot de philosophe sceptique, qui a eu l’étrange fortune de traverser les âges sous la couverture d’un livre sacré : «Rien de nouveau sous le soleil, » Nil sub sole novi. Au fait, si l’on s’en tient à la substance des choses, elle ne varie guère ; si l’on s’en tient à la forme, lorsque ce n’est pas des mains de la nature qu’elle sort, c’est des mains de l’homme; et l’homme, sous certains aspects, est bien toujours un seul et même être.
La nature, cependant, ne s’arrête pas en chemin. Elle essaie, elle tâtonne, elle persiste, elle lutte, elle renouvelle ses efforts, elle marche en somme,
l’art a paris.
elle fait ses avortons, elle les refait ; elle monte à l’assaut et revient à la charge, elle travaille par voie de sélection ; et, à force de s’y reprendre, elle finit par réussir.
L’homme à son tour, qui en est l’ouvrage le plus fragile et le plus puissant, se fait un point d’honneur de jouter avec elle, de la vaincre, de l’humilier ; et il fait tant, qu’il parvient à faire accepter à titre d’invention ce qui n’est que souvenir, et à dissimuler l’oubli sous forme de découverte. Opinions, idées, coutumes, institutions sociales, ne cessent de germer d’une même racine ; mais jamais on ne voit deux efflorescences tout à fait pareilles ; les pétales se doublent, la corolle s’élargit, ce qui était panaché déjà se mélange de mille couleurs nouvelles. Hier, aujourd’hui et demain sont trois frères. Mais trois frères, comme dit l’adage italien, font trois châteaux : Tre fralelli, tre castelli.
La recherche des variations de la nature est, à l’heure qu’il est, une des parties les plus intéressantes des sciences physiques ; au même titre, la recherche des variations de la pensée pourrait bien être considérée comme une des provinces les plus curieuses de ces études, que nous avons appelées morales, faute de savoir mieux les définir; mais qui en réalité ne sont que de la physiologie ; de la physiologie appliquée à la vie collective plutôt qu’à la vie individuelle. Qu’on s’adonne seulement à suivre d’époque en époque les phases d'une idée, et l’on obtiendra par là un essai d’histoire
INTRODUCTION
naturelle, que M. Darwin lui-même signerait.
Un beau jour, une poignée de Phéniciens, après avoir jeté l’ancre de leur gaulos dans quelque baie riante de la mer Egée ou de la mer Tyrrhénienne, se prennent a étaler le long du bord les draps teints en pourpre par le murex de Tyr 1 ; aux cordages, aux agrès, au mat unique de leur navire, ils suspendent les toiles tissues avec leur lin d’une finesse parfaite et d’une éclatante blancheur, les robes brodées par leurs femmes, les vêtements de coton de fabrique indienne, célébrés par l’Ecriture2; entre pièce et pièce, avec cet instinct perçant de l’effet, que toutes les races orientales possèdent, ils ne manquent pas de faire briller les colliers de verroterie, les pierres précieuses et les pierreries artificielles 3, les armes en fer brillant 4, la poudre d’or5. Il y a par monceaux, à fond de cale, le plomb de Tbarsis6, l’étain de Bretagne , le natron de l’Egypte 7. 11 y a sur le pont des vases travaillés au tour et au burin 8, des cassolettes odorantes du plus âpre encens d’Arabie 9, et des garçons aussi et desjeu-
1. Arist., Hist. Anirn ., V. — Plin., Hist. nat., IX, 61, 62.