‹ L'art à travers les moeursChapitre 101 sur 179 · PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PÉRIODE

N a dit avec raison que, dans la vie des peuples, rien ne commence et rien ne finit d'une façon absolue. Les époques qui se succèdent se mélangent, et les styles les plus tranchés s'enchevêtrent et s'engendrent. Deux périodes qui se suivent, affectant une tendance dissemblable, un idéal différent, des caractères opposés, présentent toujours un moment transitoire, où les distinctions s'effacent, où les caractères se mêlent, et dont la contexture échappe à l'analyse. Les arts d'un peuple forment, en effet, une chaîne sans fin, dont les anneaux sont rivés par des conséquences logiques.

Ces conséquences, nous croyons en avoir établi la nature et les lois, et nous allons les retrouver telles, du reste, que ces lois les indiquent. Mais on comprend qu'en un temps si troublé, en un pays si divisé, animé, suivant ses latitudes, de sentiments si divers, l'art ne se soit point, partout et à la même heure, manifesté d'une façon uniforme, avec des tendances identiques et d'une égale intensité.

Par sa constitution même, l'état féodal, sous lequel va se produire ce grand mouvement de renouveau, est en opposition directe, formelle, avec toute tendance unitaire, avec toute action générale. Ses conditions d'existence s'y opposent, car la Féodalité est le triomphe momentané de l'individualisme sur la collectivité.

Lamennais a tracé un portrait éloquent du manoir seigneurial , monument par excellence , expression vivante en quelque sorte, caractéristique, typique, de toute cette période d"enfantement. « Le château féodal, situé d'ordinaire sur le sommet de roches presque inaccessibles, ressemble, nous dit-il, à l'aire de l'aigle. Son aspect sombre, ses tours massives, percées d'ouvertures étroites, ses créneaux pareils à d'énormes dents, éveillent le sentiment d'un pouvoir redoutable, d'une domination farouche, mêlée de je ne sais quelle fierté rude et noble. En le voyant, on a sous les yeux le spectacle d'une société divisée en elle-même, où les armes remplacent le droit et la loi. Symbole de la puissance indépendante et solitaire, de la force et de la grandeur personnelles, il représente merveilleusement ces temps d'anarchie où les liens n'existant plus dans l'ordre politique, l'homme individuel, sans souci d'autrui, se faisait lui-même toute sa destinée' ».

Aussi à peine le régime féodal est-il implanté en France, que la forteresse devient le point central autour duquel tout gravite. La patrie cesse d'être. La terre, morcelée en seigneuries vassales les unes des autres, se transforme en une arène où chaque jour descendent les mécontents et les ambitieux; et comme chacun prétend, tout en défendant ses droits menacés, empiéter sur les biens du voisin, la guerre civile est permanente. Qu'on se figure l'état de nos provinces avec leurs champs

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