‹ L'art à travers les moeursChapitre 102 sur 179 · I. Lamennais, De l'art et du beau · texte numérisé non relu

I. Lamennais, De l'art et du beau

journellement dévastés, leurs abbayes pillées, leurs chaumières incendiées, leurs villages rançonnés et leurs villes constamment sur le qui-vive. Chacun est aux aguets, veille sur ses biens, se fortifie et s'enferme chez soi.

Dès qu'une commune s'émancipe, elle s'entoure de murs et de fossés. Le Mans, Cambrai, Saint-Quentin, Laon, Amiens, Beauvais, Soissons, Orléans, Sens, Reims, les unes à main armée et violemment, les autres profitant des querelles des seigneurs et des évêques, secouent le joug et s'érigent en communes. Immédiatement tout est sacrifié pour entourer de murailles protectrices ces villes affranchies; car, mieux que personne, les habitants de ces cités libérées savent qu'une conquête, pour être durable, doit pouvoir être défendue.

Comme conséquence de ces préoccupations maîtresses, chaque seigneurie s'isole, chaque diocèse établit une sorte de cordon sanitaire autour de ses possessions et, dans le domaine de Fart, chaque province forme une école, qui s'efforce de ne rien emprunter à ses voisins, tout en essayant de rayonner au dehors. Suite naturelle de l'état précaire dans lequel tout ce monde se meut, l'incertitude des destinées, la divergence des idées, leurs revirements soudains, se reflètent dans toutes les œuvres d'art. L'artiste commence, quitte, reprend son œuvre, la change incessamment, la modifie, l'amplifie, la transforme, abandonnant le plan primitif étudié, combiné, voulu, ou ne le suivant qu'autant qu'il se trouve d'accord avec ses idées sans cesse flottantes, et sacrifiant tout, même la symétrie, à ce besoin perpétuel de changement.

Par quel bonheur incomparable son imagination débordante fournit-elle à l'inconstant producteur tant de motifs ingénieux, délicats, élégants? Par quel miracle parvient-il à vêtir son incorrecte pensée de formes si charmantes, à la décorer d'une ornementation si svelte, si gracieuse, qu'on oublie de se froisser

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de ce manque de suite dans les idées, de cette dérogation à des règles, que partout autre part nos exigences d'éducation nous feraient considérer comme essentielles? C'est ce qu'il serait assez difficile de dire. Mais cet embarras où nous nous trouvons pour expliquer ce délicat mystère, ne doit-il pas être considéré comme le plus grand éloge qu'on puisse faire de Tart de ce temps?

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