FIO. U 9. — TRIPTYQUE EN BRONZE DU X:V« SIÈCLE
Trésor de la cathédrale Je Suse.
Bien qu'elles se distinguent par une singulière vérité de geste et par une rare puissance d'expression, bien que l'idée dramatique y domine et gouverne les groupes auxquels l'artiste n'a ménagé ni la vie ni le mouvement, ces sculptures cluni-
siennes - qui se complaisent en des légendes un peu spéciales, celles de saint Antoine, de sainte Madeleine et de saint Benoît, ne devaient point suffire longtemps aux besoins artistiques de ce généreux mouvement.
L'élément laïque ne tarda pas, en effet, à s'emparer de ce langage merveilleux né dans un cloître; il se mit à fouiller f Ancien et le Nouveau Testament, pour en faire jaillir des idées métaphysiques saisissables par !a foule. La cathédrale et l'hôtel de ville devinrent dès lors une sorte d'encyclopédie. Tout un monde nouveau prit naissance dans cette main-mise de la population laïque sur fart.
Considérez cet étonnam défilé de personnages étranges, statues ou bas-reliefs, qui ornent les tympans des églises et les chapiteaux des piliers. Voyez comme l'esprit du peuple s'y révèle comme ses qualités s'y font jour. Il hiérarchise le ciel, introduit l'ordre dans les hautes sphères, et, alliant le profane au sacré, mélange les histoires vraies aux légendes purement religieuses La Terre et la Mer, la Synagogue et l'Eglise, les\ertus et les Vices, les Vierges sages et les Vierges folles, la Méditation et la Philosophie, tout a sa place dans ce grand drame aux cent
actes divers.
En même temps que fart passe entre les mains des laïques, la Uberté s'accroît, le symbolisme s'épure, la pudeur se développe les représentations grossières se font plus rares et les fiaures deviennent moins vulgaires. L'Avarice, représentée sur les portails de Sainte-Madeleine de Vezelay et de Saint-Sernin de Toulouse par un vieillard portant au cou une lourde sacoche et tourmenté par le démon, est à Sens transformée en une femme, les cheveux en désordre, fermant un coftre avec un mouvement d'une incomparable énergie.
Les Vertus, en outre, ne sont plus, comme dans les portails d'abbayes, uniformément figurées par des moines, mais par
des femmes couronnées. Enfin les prélats, les princes et les rois ne manquent point parmi les personnages vicieux justement condamnés aux peines infernales.
Le mouvement qui entraîna cette révolution fut si ardent, si généreux, si impétueux, qu'il alarma les esprits rigoristes et moroses. Avant de prêcher la fameuse et néfaste croisade à laquelle devait s'attacher son nom, saint Bernard tenta d'en provoquer une non moins dangereuse contre l'Art. Il reprochait à ses contemporains de couvrir leurs églises de tant de sculptures « aux sujets si variés, aux formes si diverses, qu'on pouvait lire sur les murailles plus d'histoires que les saintes Écritures n'en renfermaient ' » .
Il est vrai que la liberté singulière, dont on usait alors, pouvait excuser dans une large mesure ces qualificatifs de « figures bizarres et monstrueuses », dont on se servait pour dépeindre certains chapiteaux de cloître ou les frises de certaines abbayes. Mais heureusement la voix du grand saint demeura sans écho ^t sa croisade sans effet. Aux censures virulentes de l'abbé de Cîteaux, la foule opposa l'habit des Cisterciens, tout rempli de vermine. Suger, de son côté, répondit à ces fougueuses prédications, en proclamant qu'on ne saurait se montrer trop reconnaissant à Dieu et trop embellir sa demeure. Ce sage abbé de Saint-Denis ajoutait que « l'esprit paresseux des hommes s'élève des choses matérielles à la contemplation du vrai » ; et son époque semble s'être pénétrée de cette sage maxime.
L'art décoratif, à ce moment, est si bien, aux yeux de tous, un moyen de parler à l'esprit et de toucher les cœurs, que l'on voit se multiplier les évêques orfèvres, imitateurs de saint Éloi, et les abbés architectes, qui dirigent eux-mêmes la construction de leurs églises.