‹ L'art à travers les moeursChapitre 108 sur 179 · PERIODE DE GRANDEUR · texte numérisé non relu

PERIODE DE GRANDEUR

'est au xiir siècle qu'il faut placer la période de sereine grandeur de ce qu'on est convenu d'appeler le moyen âge.

Dès la fin du siècle précédent, dès i i6o environ, nous avons vu s'effectuer une transformation dans l'art de bâtir. Des mains des communautés l'architecture est passée dans celles des laïques. II appartenait à ces nouveaux venus, ^.^^ j,^3 exempts de traditions, indépendants de

LETTRE ORNÉE PROVENANT d'u.ne CHARTE tout hiératisme, llbrcs dc toute antério-

DE CHARLES V. (13CJ). V J' 1 J J. "Il II

nte, d achever de dépouiller lart national des réminiscences dont il était resté imbu jusque-là, de le

,ié L'ART A TRAVERS LES MŒURS.

dégager complètement des langes de la routine, et de révéler au monde un art neuf, logique, vrai, sincère, inédit.

Par quelle mystérieuse incantation le vieux génie des Gaules arriva-t-il à inventer tout d'une pièce un système de structure libre, étendu, applicable à tous les besoins, répondant à toutes les éventualités, permettant d'employer tous les matériaux et se prêtant à toutes les combinaisons, aux plus ambitieuses comme aux plus modestes? Par quelle surprenante force de déduction le goût français parvint-il à revêtir cette structure d'une ornementation gracieuse, svelte, légère, découlant tout entière de ce même système ? Par quelle admirable puissance logique futon amené à combiner cette décoration de façon à parer les formes générales sans les contrarier jamais? C'est là assurément une question aussi complexe qu'intéressante, mais à laquelle il n'a point encore été répondu d'une façon plausible.

Ainsi, semblable à une fleur fraîche et délicate, poussée sur un champ de bataille, cet art jeune, charmant et robuste qu'on appelle improprement l'art gothique, et que, mieux inspirés, les maîtres de la Renaissance appelaient « l'art français » ', éclôt au moment le plus tourmenté de notre histoire. 11 s'élève gracieux, libre, au milieu d'un monde troublé, incertain, où tout semble chaque jour être mis en question. Il se dresse radieux comme un symbole, comme l'expression magique d'une aspiration universelle, comme l'idéal de cette société bouleversée, remuée de fond en comble, et qui, sanglante, morcelée, déchirée, meurtrie, aspire à une existence différente, reconnue désirable par tous. Aussi il faut voir avec quel enthousiasme cet art est accueilli partout. Au milieu de cette civilisation ébauchée, il retentit comme une joyeuse fanfare. La confusion des idées anciennes s'efface devant la vaillance de ses naissantes aspira-

I. Voir Adolphe Bcrt)- : Les grands Architectes français de la Renaissance, pag. 36.

ARCHITECTURE OGIVALE DU XTI= SIECLE Portail central de Notre-Dame de Pans

lions. Chacun tient à se faire complice de ces artistes généreux qui viennent de trouver en eux la puissance d'exprimer la vitalité de la race, et d'affirmer le génie si longtemps comprimé de la

nation.

FIG. )2-l. — AHCHITECTUBE CIVILK OGIVALE Escalier de la maison de Jacques Cœur, à Bourges.

Noblesse, clergé, bourgeoisie prodiguent leur argent, leur influence, leurs trésors, et le peuple ses sueurs et son sang, pour élever des églises, des palais, des hôtels, des châteaux. Les maisons, les édifices publics, les parloirs aux bourgeois se dressent

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partout d'après les principes du nouvel art, logiquement fondé sur les lois de l'équilibre, sur la géométrie, sur l'observation des phénomènes naturels. Et cet art captive tous les cœurs, charme tous les yeux, parce que tout en lui est séduisant, parce que tout est sincère, exact, précis, exempt de dissimulation, parce

que tout est vrai.

Suivant que l'habitation est de bois, de brique ou de pierre, l'aspect change, en effet, et se modèle sur la nature des matériaux employés. A-t-on besoin de donner, à l'intérieur, du jour et de l'air, de grandes baies s'ouvrent larges et spacieuses; faut-il, au contraire, rendre l'accès difficile, les ouvertures se font rares, longues, étroites. Une grande salle est-elle nécessaire, on l'indique à l'extérieur par une suite d'arcades ou par une galerie vitrée ; les étages sont-ils distribués en petites pièces, les ouvertures sont séparées par des trumeaux. A l'intérieur, les poutres et les solives du plancher demeurent apparentes. Sculptées et moulurées, elles concourent à la décoration de l'appartement. L'entrée de la chambre est subordonnée à son habitation, et la porte est percée dans un endroit où elle ne peut gêner ni la circulation ni le placement des meubles. De même pour les fenêtres. Si les pièces sont hautes et vastes, les ouvertures sont larges et longues ; si les pièces sont basses, elles sont étroites et trapues, et disposées de façon à n'incommoder personne. Dans les escaliers, elles ressautent comme les paliers, réglant toujours sur eux la hauteur de leurs appuis. L'escalier, du reste, est le plus souvent relégué au dehors. Dans ce cas, il devient ornement, tout comme la cheminée, dont le tuyau porté en encorbellement est franchement accusé à l'extérieur, et traverse tous les étages pour s'élever jusqu'au faîte de la maison.

En même temps que ces principes, inconnus jusque-là, se révèlent et s'établissent, la main-d'œuvre se perfectionne et atteint une précision antérieurement ignorée. La taille des

pierres, l'ajointement des assises, l'appropriation des matériaux, rajustement des charpentes et des ferronneries, permettent aux artistes de réaliser leurs conceptions les plus audacieuses, de donner un corps à leurs rêves les plus éthérés.

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