‹ L'art à travers les moeursChapitre 109 sur 179 · VI G. 125. — 1{ E L I Q U A I R E EN OR DU X 1 1 1 '^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

VI G. 125. — 1{ E L I Q U A I R E EN OR DU X 1 1 1 '^ SIÈCLE

Collection de M. le baron de Koihsclùld.

Pendant que le ciseau fouille les cathédrales et les palais, Torfèvre réalise des merveilles de délicatesse, d'élégance et de grâce. L'armurier martèle ces boucliers, ces hauberts et ces heaumes qui défient les bras les plus vigoureux. L'émailleur marie sur les métaux les couleurs éclatantes et variées de sa magique palette. L'ivoire, sous l'échoppe et la pointe du graveur,

se transforme en retables minuscules d'une finesse incroyable, et d'immenses verrières, tamisant les rayons du soleil, viennent ajouter quelques pages émues à ce grand livre de pierre dont elles complètent la décoration.

C'est l'époque des chefs-d'œuvre anonymes. C'est la période d'enfantement de ces belles statues dont, en dépit de l'antiquité et du classicisme, la vue nous émeut encore si fortement. En moins d'un siècle, le goût s'est formé, l'œil de l'artiste s'est ouvert, son cerveau a compris. La nature est désormais son maître. Il la contemple avec amour et l'interprète avec respect. Son faire en même temps est devenu large, simple, insaisissable comme aux grandes époques. Ses moyens se font sobres, les détails inutiles sont sacrifiés, et le travail, d'une main à la fois souple et ferme, conserve aux corps ses proportions et aux traits leur idéale pureté.

Les personnages, qui s'alignent en longues théories ou qu'abrite l'arcature des niches trilobées, ne sont plus, en effet, des monstres maladifs et disproportionnés. Ce sont des êtres humains, encore na'ifs il est vrai, mais charmants, gracieux, et nous parlant au cœur par leur naïveté. Le corps, qui a repris sa hauteur normale de sept tètes et demie à huit tètes de longueur, est ainsi revenu aux belles proportions de la statuaire grecque. La grandeur de l'œil, par contre, a suivi la marche inverse. A mesure que la tète s'amincissait et que le corps se développait, l'œil a diminué de volume. Dans les sculptures du portail royal de Chartres, il répondait encore à la cinquième partie de la longueur faciale, dans celles de Reims ou du portail de Notre-Dame de Paris, comme dans la tête du Christ d'Amiens, il n'est plus que le sixième. Ce sont les proportions de l'Hercule Farnèse.

Ajoutez que la statuaire ne se contente pas d'être un art élevé et correct. Comme l'architecture, elle se révèle aussi avec

toutes les qualités d'un art original, éminemment français, et qui ne doit rien à l'étranger, pas plus à Rome qu'à Byzance.

En renonçant à la routine, en sortant des chemins battus, pour demander uniquement à l'étude de la nature son inspiration et ses exemples, l'artiste a conquis ce charme qui s'attache à toutes les productions vraies, loyales et sincères. Ses ouvrages sont remarquables non seulement par la pureté des traits et la vérité des formes, mais encore par l'expression des visages, la convenance des attitudes, la noblesse des poses, la justesse des inflexions et par le sentiment profond qui se dégage de tout leur être.

Cette période majestueuse et sereine, si fertile en chefsd'œuvre et cependant si longtemps méconnue, dura quatre-vingts ans à peine. Elle atteignit son apogée sous le règne de Philippe- Auguste, se prolongea jusque sous le règne de son petit- fils, jusqu'au temps de saint Louis. Les cathédrales de Chartres, de Reims, d'Amiens, de Paris sont là pour attester l'éclat et la puissance de l'art à cette époque, et les sculptures magnifiques qui ornent ces chefs-d'œuvre inoubliables ont pu justifier, par leur ampleur et par leur caractère, cette parole d'un écrivain compétent entre tous : « Nicolas et Jean de Pise n'ont rien fait de plus beau \ »

Mais il n'est rien d'éternel en ce monde. La marche de l'art est toujours rapide. L'architecture ogivale, encore pleine de force et de grandeur sous le règne de saint Louis, commence à décliner dans la seconde moitié du xni' siècle: sans perdre rien de sa force et de sa grâce, elle abdique cependant le cachet individuel qui caractérisait les édifices de son beau temps. Les types se constituent ; l'originalité se perd ; « tout se prévoit, une forme en amène infailliblement une autre. Le raisonnement remplace

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