I. Viollet-le-Duc, /fc-. fi
parfait en ce qu'il est, très personnel en ses prémisses, logique dans ses développements, toujours conséquent avec luimême?
Entre ses premiers bégayements et les inconséquences gracieuses qui marquent ses derniers jours, ne sent-on pas tout un
MINIATURE EMPRUNTEE AUX (' ETHIQUES DARISTOTG
Manuscrit du xv^ siècle. (Bibliothèque de Rouen-)
cycle accompli, toute une civilisation fondée, formée, éduquée, tout un monde constitué ?
Depuis la chute des Carolingiens, en effet, Tart français naît, grandit, se développe, et dans cette nuit étoilée du moyen âge le rôle civilisateur de la France se refîète en lui. A chacune de ses étapes il marque son existence par des ouvrages de mérite, par des artistes de talent et des hommes de génie.
Dès ses premiers pas, bien qu'incorrect et primitif encore, il ne manque ni de grandeur ni de caractère. C'est la période symbolique de son existence.
Puis peu à peu il s'empreint d'une placidité sereine, et semble planer au-dessus de nos mesquines préoccupations. Ses
FIG. 1*29. — MINIATURE EMPRUNTÉE AUX « ÉTHIQUES d'aRISTOTE
Manuscrit du xv^ siècle. (Bibliothèque de Rouen.)
vierges et ses reines paraissent inaccessibles aux émotions terrestres. Avec leurs figures arrondies, un peu plates, avec leurs yeux à fleur de tête et sans regards, avec leur sourire bienveillant qui éclôt sur leurs lèvres minces, elles semblent se reposer de la vie dans une contemplation intérieure. C'est la période typique de son évolution. Ce repos, ce calme sont, en effet, le double objectif vers lequel tend la nation tout entière. Cette
tranquillité, cette contemplation apparaissent comme le bien suprême, comme l'idéal rêvé par cette société troublée, en parturition d'une civilisation nouvelle. Puis, à mesure que la sécurité commence à se faire, l'art descend de ces placides sommets pour entrer dans les agitations de la vie. Il se fait l'interprète non plus d'un rêve, mais le copiste d'un portrait.
Le symbole, le type, le portrait, ne sont-ce pas là les trois étapes par lesquelles doit passer l'art pour accomplir son cycle ?
FIG. 130. — FERRONNERIE OGlViLE DU XV'' SIÈCLE.
Ssrrure provenant de la collection de M. Verinerscb.
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KIG. 131. — LA SAINT
E CHATELLE A CHANTEUGE (aIVERi
gracieuse et sentimentale évolution, cet art du moyen âge si longtemps méconnu et si digne cependant de notre admiration et de notre reconnaissance, nous allons essayer de démêler si la seconde proposition énoncée par nous, cette concordance complète, parfaite, absolue, qui doit régner entre les manifestations diverses d'un même temps, ne se retrouve pas dans les productions si diverses de cette longue période.
Si nous jetons les yeux sur la branche de Tart dont les spécimens sont demeurés à la fois et les plus nombreux et les plus imposants, sur l'architecture, nous sommes immédiatement frappés par deux caractères particuliers qui, en nul autre temps et en aucun autre lieu, ne s'affirment avec autant de vigueur, de puissance ou d'audace. Le développement en hauteur et l'inaccessibilité.
Dès ses premiers essais, l'architecture du moyen âge, expression d'une époque incertaine et troublée, semble obéir à cette double préoccupation. Elle se laisse envahir, absorber par elle, et tous ses efforts tendent vers la réalisation de cet objectif mystérieux. Est-ce là un effet du hasard ? — Assurément non.
Les lignes comme les couleurs ont vm langage. Ce n'est pas en vain que les principales nuances de la palette sont passées dans la métaphysique, pour exprimer la nature de nos sentiments. Ce n'est pas sans raison qu'on parle de voir la vie en rose, ou en noir, d'avoir des idées sombres et de mener une brillante existence. La blancheur qu'on attribue à certains cœurs est l'emblème certain de leur pureté, et il est de tradition que les tyrans ont toujours eu « l'àme noire ».
C'est qu'il existe, entre les sentiments qui émeuvent notre esprit et les impressions qui frappent nos sens, des analogies singulières. Aussi n'est-il pas de moyen plus facile de faire comprendre nos secrètes émotions, que de les rendre visibles en quelque sorte par une comparaison dont personne ne saurait
riG. 132. — EXEMPLE DE L ' I M P O R T A N C. E DES LIGNES VEUTICALES.
Pjrle Ju baptistère, cglise de Saiin-ChamanJ. (Auvergne.)
méconnaître Téloquence et la vivacité. Grégoire de Naziance recommande aux artistes de peindre les anges en couleurs claires et fraîches : « C'est là, dit-il, le symbole naturel de leur incomparable pureté. »
Ce langage des couleurs, nous en retrouvons l'équivalent dans les lignes principales de l'architecture. Alors que les lignes verticales troublent nos sens, émeuvent nos cœurs et nous plongent par leur développement exagéré dans une inquiétude inconsciente, vague, mal définie, les lignes horizontales, au contraire, nous rassurent, nous calment, nous invitent au repos, et font naître dans nos esprits un sentiment de régularité, de durée, de stabilité, c'est-à-dire de sécurité profonde.
Ce sont ces dernières lignes que nous trouvons implantées dans les Gaules par le système gallo-romain. Elles y représentent, en même temps que la centralisation à oytrance, la vie pacifique, calme, paisible, policée. Le système féodal, qui par le triomphe momentané de l'individualisme remet brusquement en question ces conquêtes pacifiques et fécondes, trouve au contraire son expressiofi dans le verticalisme (qu'on me permette ce mot), et cette brusque révolution dans les lignes générales de l'art est une simple conséquence de la logique.
Ne soyons donc point surpris de voir, aussitôt la tentative de renaissance des Carolingiens étouffée, l'architecture viser partout au développement en hauteur. En même temps que le château dresse son donjon, l'église pousse son clocher dans les airs, et la commune élève son beffroi, sorte de course vers le ciel, dont le but semble être de dominer ses rivaux.
Même dans cette architecture romane, qui par sa massiveté relative et la pesanteur de son ornementation semble se cramponner au sol, ce besoin d'élévation se manifeste avec une intensité singulière. Toute une transformation s'opère dans l'art de bâtir pour résoudre le problème posé. Les voûtes en berceau,
<.ràce aux contreforts extérieurs, peuvent asseoir, à une hauteur inconnue jusque-là, leurs cintres audacieux, et Tare en tierspoint naît lui-même de cette nécessité, en quelque sorte inéluctable, qui oblige l'architecte à chercher le moyen de s'élever
toujours.
Tout du reste est merveilleusement combiné pour rendre cette élévation plus sensible et par conséquent plus impressionnante. Le constructeur rompt brusquement avec la savante harmonie et la rassurante pondération si chères à l'antiquité classique. La symétrie, ce besoin de l'esprit humain aux époques de calme, est sacrifiée d'une façon complète. Les plans horizontaux sont exclus et remplacés par des plans fortement inclinés. Enfin tous les monuments du moyen âge sont construits à réchelle de F homme. - C'est-à-dire que, quelle que soit la hauteur de l'édifice, les parties qui sont à destination humaine restent fixes. -La voûte, en effet, a beau s'élever indéfiniment, la porte ne grandit pas en proportion, la colonne ne grossit pas à mesure, on peut toujours gravir les marches sans eftbrt, s'appuyer sur la balustrade et de la main atteindre au* bénitier. A côté des courbes les plus vastes, des arcades les plus hardies, des pinacles les plus audacieux, une fenêtre, un escalier, un balcon, détail insignifiant en apparence, viennent donner la mesure exacte de l'homme, du module humain, pour me servir d'une expression de M. Viollet-le-Duc, et par comparaison nous faire sentir l'immense élévation de l'édifice.
Voici donc dans l'architecture un premier caractère énergiquement constaté. Eh bien, ce premier caractère si évident, si accentué, si voulu, va nous apparaître tout aussi développé dans toutes les autres manifestations de ce temps. « Au xiii^ siècle, écrit M. Aimé Champollion-Figeac', Tart sarrasin ou gothique
,. Documents paléagraphiques relatifs à Ihistone des beaux-arts durant le moyen âge.
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