MODÈLE DB DÉCORATION
Par Jean Béraîn.
derne une sorte de mythologie en action. La Princesse d'Élide avec ses fines allusions, les Plaisirs de l'Ile enchantée, la tragédie-ballet de Psyché sont sans analogues dans l'existence des autres cours. La vie réelle prend, en quelque manière, la suite de ce roman héroïque et amoureux qui, grâce aux Scudéry, a été si fort à la mode dans les premières années du règne.
« Quoiqu'il eût peu d'imagination, écrit M. Quicherat en parlant de Louis XIV, ses idées en fait de magnificence allaient aussi loin que tout ce qu'on pouvait lire dans les romans de l'époque. Mais le goût chez lui ne répondait pas à la volonté; assez bon juge des productions de l'esprit, il ne sut jamais apprécier, dans les œuvres d'art, que l'éclat et la symétrie, deux choses qu'il fallait pousser à l'excès pour lui plaire. » L'éclat et la symétrie, tels sont, en effet, les deux marques distinctives de la monarchie dans sa splendeur, celles qui lui font une place à part dans l'histoire de l'art.
Ce sont ces deux caractères qui dominent dans toute cette époque autocratique par excellence, où le prince ne se contente point de dire : « l'État, c'est moi ! » mais où ses sujets eux-mêmes affirment qu'il est le maître absolu de tout ce qui vit et respire, de tout ce que le soleil éclaire de ses rayons : aberration singulière, extravagance sans pareille, dont les temps les plus lointains n'offrent pas le pendant*.
Cette magnificence troublante de celui qu'on est convenu d'appeler « le Grand Roi » fut, au reste, singulièrement préparée par deux hommes de génie diflférent, de caractère opposé, mais de rapacité égale. Le luxe de Mazarin et celui de Fouquet annoncent les folles somptuosités du règne qui commence. Les « merveilles du monde » amassées par Mazarin dans son palais, les splendeurs de Vaux, si pompeusement décrites et sans précédent
I. Voy. Testament de Louvois et Recommandations de Louis XIV à son pelit-fils.
jusque-là, les prodigalités du financier, les exactions du ministre, font bien prévoir la majesté fastueuse et les folles dépenses qui marqueront le siècle de Louis XIV.
FIG. '301. — GRILLE DE l'ORTE, STYLE LOUIS XIV.
Fac-similé d'un dessin de Daniel Mnrot.
Fouquet, collectionneur à la façon des proconsuls romains, protecteur des lettres à la façon de Mécène, et qui sut éveiller la reconnaissance jusque dans son infortune, prodigue au point
de raser trois villages pour arrondir son domaine et de dépenser neuf millions pour embellir son château, Fouquet que, dans ses Mémoires, M'™ de Motteville nous montre spirituel, capable, plein de ressources, hautain et grand voleur, Fouquet annonça si bien l'avènement de Louis XIV, qu'il finit par lui faire ombrage. On sait comment il fut supprimé.
Une des autres officines où se prépara la majesté du règne, ce fut l'hôtel de Rambouillet, dont nous avons déjà parlé ! Coterie raffinée, dont on devait plus tard flageller les travers et les ridicules, petite église où le culte de l'élégance se compliquait de subtilités étranges, monastère de beaux esprits ayant fait vœu de chasteté grammaticale, cette société vivait dans une sorte de serre chaude où l'esprit et la langue ne pouvaient manquer de devenir hautains et prétentieux. N'oublions pas toutefois que c'est de cette petite cour de grammaire qu'est sortie la politesse française et que Bossuet, Pascal, La Rochefoucauld, le grand Condé, le grand Corneille passèrent par ce salon accompli, dont Mesdames de Longueville, de Sévigné, de La Fayette furent tour à tour le plus délicat ornement.
Mais les brillantes espérances que peuvent faire concevoir ces superbes précédents, les pronostics qu'on en peut tirer sont bien vite dépassés. Dix ans s'écoulent à peine, et le besoin de majesté s'empare de tout ce monde, au point de le transformer et d'en faire comme un monde nouveau. Le parler devient noble, les attitudes magnifiques, la démarche pompeuse, les gestes ampoulés. Depuis l'heure de son lever jusqu'au moment où il se couche , l'homme pose pour ceux qui l'entourent, pose pour lui-même et pour la postérité. Le costume superbe dont il se pare ne lui suffit même pas dès qu'il s'agit de représenter ses traits. Certes, nous voilà loin du temps où héros et saints personnages étaient costumés suivant les usages du moment et parés à la mode du jour. Non seulement Paul
Véronèse, le Titien, le Guide, Raphaël lui-même et tous les plus grands maîtres sont proclamés par ces majestueux héros « très fautifs dans l'observation du costume*», mais nous voici presque arrivés à ce moment psychologique où les hommes qui auront