‹ L'art à travers les moeursChapitre 21 sur 179 · I. Racine, Préface de Bérénice · texte numérisé non relu

I. Racine, Préface de Bérénice

qui a fait passer des fleuves partout où les hommes ont bâti des villes ». C'est ainsi qu'instinctivement il rapporte tout à lui-même, et fait dépendre la création de TUnivers de sa propre création.

Le plus remarquable, c'est qu'il est encouragé dans cette singulière hérésie par les saints livres et par les auteurs sacrés, qui, pour l'étonner par la grandeur des bienfaits imposés à sa reconnaissance et pour exalter la bonté divine, prêtent les mains dans leurs écrits à ce singulier malentendu.

Malheureusement, Galilée, Copernic, Nev^ton, Laplace, quelques autres encore, nous ont montré l'absurdité et le ridicule d'une pareille prétention. Or les raisons données par ces grands hommes s'appliquent admirablement au sujet que nous traitons. Donc le sens du Beau est en nous, comme la vue, l'ouïe. Comme elles, il est soumis à mille circonstances contingentes. Aussi, lorsque l'homme reconnaît dans la nature les caractères de la beauté, son appréciation n'est-elle que relative. C'est toujours de sa part une affaire de comparaison et de raisonnement. Son jugement ne repose que sur des sensations essentiellement personnelles, et c'est son raisonnement qui, en déterminant les conditions que la nature doit remplir pour être trouvée belle, lui attribue sans s'en douter les caractères de la Beauté \

Si la nature ne peut produire le Beau sans la participation

I. Rien ne prouve mieux la vérité de cette proposition que le passage suivant, emprunté à un excellent livre qui est dans toutes les mains, l'Art dans la parure et h vêtement. « La nature, dit M. Charles Blanc, n'est point belle, mais elle est sublime. Elle n'est point belle parce qu'elle manque des trois conditions du Beau, qui sont l'ordre, la proportion, l'unité. » Rien de plus exact, parce que M. Cli. Blanc est Français. Mais il serait Japonais ou Chinois, que rien ne serait plus faux, parce que les conditions du Beau ne sont pas en Chine ou au Japon les mêmes qu'en Europe. Plus loin, l'éminent écrivain ajoute : « C'est seulement dans les petits ouvrages que la nature commence à être belle. * Mais que faut-il entendre par « petits ouvrages » ? - Ceux qui le sont relativement à nous, et non pas relativement à la nature, qui ne fait rien de gi-and ni de petit. On le voit, c'est toujours au fond de nos raisonnements la subjectivité qui reparait.

de l'homme, par contre, rimagination de Thomme peut s'élever jusqu'au Sublime en s'aidant de la nature. Elle le peut de deux façons différentes, soit par un élan spontané, soit lorsque, dans la recherche du Beau elle dépasse les limites ordinaires de la beauté pour s'élever jusqu'à la perfection. « On peut partir de tous les points pour arriver au Sublime, écrit un grand artiste contemporain \ et tout est propre à l'exprimer si l'on a une visée assez haute. »

Le Sublime est toujours simple. 11 peut se produire en dehors de toute espèce de règles. Le Beau, au contraire, est parfois fort compliqué. Il est en outre soumis à certaines règles variables mais parfaitement définies. Lorsque ces règles atteignent à la perfection, le Beau peut devenir Sublime.

L'effet du Sublime dans les arts n'est rien moins que constant. Parfois il saisit, émeut, bouleverse; souvent il passe inaperçu, faute d'être compris. Il soulève un coin du voile qui recouvre l'infini. Or l'infini, aussi bien dans l'espace que dans le temps, dépasse les forces de l'entendement général. Combien d'esprits oseraient prétendre qu'ils peuvent embrasser la conception de l'espace sans bornes et du temps sans limites, « cette notion affolante et terrible à jamais fermée à l'homme sur la terre? - » De là vient le triste sort de tant d'hommes de génie.

« Celui qui devance son siècle, s'écrie Diderot, celui qui s'élève au-dessus du plan général des œuvres communes doit s'att^dre à peu de suffrages; il doit se féliciter de l'oubli qui le dérobe à la persécution'.

C'est le devoir de la postérité de réparer ces iniquités.

1. J.-F. Millet. Voir la Vie et l'Œuvre de J.-F. Millet, par Alfred Sensier, manuscrit publié par Paul Mantz. Paris, 1881; p. 392.

2. Discours de M. Pasteur sur la tombe de Sainte-Claire Deville.

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