I. Lois icicntijiqucs au dh>eloppcment des nations, p. II
Enfant par le caractère, avec la force et les passions d'un homme, il a' l'humeur cruelle, et le pouvoir de tuer est celui qu'il estime le plus. Mais tout en conservant, comme une précieuse faculté, le besoin de détruire, il a vaincu et tient à affirmer sa victoire en montrant qu'il est fort, qu'il est puissant, qu'il est riche.
Son imagination, qui le domine encore d'une façon absolue.
FI G. o2. — IDOLE MEXICAINE.
Relevée sur le manuscrit aztèque de la bibliothèque vaticine.
lui fait rêver l'infini. Il considère la profusion comme la marque de la richesse et la somptuosité comme signe de la beauté. « L'art a des limites, a dit Reynolds ; l'imagination n'en a point. » De là vient que ces premières manifestations sont si éloignées de l'art véritable et tel que plus tard il le comprendra.
Comme à l'enfant, il faut à ce barbare la réalisation impérieuse de ses fantaisies ; comme l'enfant, il surcharge sa personne et ses dieux d'ornements étranges, extravagants, qui les
rendent informes. Ne sachant rien négliger, il ne veut rien omettre. Voulant être complet, il devient prolixe, et dénature tout ce qu'il décore par l'abus même de la décoration.
Rien ne fait mieux comprendre ces extravagances primitives, que ces idoles mexicaines dont Humboldt nous a tracé un 'si éloquent portrait :
« Ces premières divinités, enfantées par la cruauté, réunissaient dans leurs attributs, nous dit-il, ce que la nature offre de plus étrange. Le caractère de la figure humaine disparaissait sous le poids des vêtements, du casque à tête d'animaux carnassiers et des serpents entortillant leur corps. Un respect religieux pour les signes faisait que chaque idole avait son type individuel, dont il n'était pas permis de s'écarter. C'est ainsi que le culte perpétuait l'incorrection des formes, et que le peuple s'accoutumait à ces réunions de parties monstrueuses, que l'on disposait cependant d'après des idées systématiques. »
Ce que Humboldt dit des idoles mexicaines, on pourrait le dire de celles de presque tous les autres pays. L'Egypte, rinde, l'Assyrie, la Grèce, l'Italie, ont connu ces accouplements monstrueux.
Même lorsque le barbare descend de ces hauteurs hiératiques pour s'occuper de ce qui l'entoure, ces caractères singuliers s'affirment. Lorsqu'il veut reproduire l'effigie de son semblable, ou l'image des choses qui frappent ses regards, son dessin est rudimentaire.
« Dans le principe, écrit un grand peintre qui fut en même temps un grand philosophe \ le simple talent de dessiner avec quelque ressemblance un objet quelconque fut regardé comme un des plus grands efforts de l'esprit humain. » En outre, comme celui de l'enfant, le dessin du barbare est symbolique et consiste
I. Reynolds, Sixième discours; voir Œuvres coinplctcs du cliauilicr Josué Reynolds. Paris, 1806, t. I", p. 222.
toujours dans une abstraction. Comme Tentant, il commence par chercher un contour et le figure par un trait. Double anomalie apparente, qui n'a point encore été expliquée, que je sache, mais qui peut l'être cependant.
L'impression que perçoivent les sens de l'être primitif est, en effet, absolument différente de l'expression que sa main cherche à produire. Ce qui frappe sa vue ce sont uniquement des masses d'ombres et de lumière, ces dernières pour lui se décomposant en couleurs. Si donc, toute œuvre humaine ne débutait par une complication, c'est à la représentation de ces masses lumineuses ou obscures, qu'il devrait appliquer son esprit d'analyse, son attention, son habileté et ses soins. Mais là n'est pas son but. Le dessin, tel qu'il l'invente, n'est pas la reproduction exacte d'une sensation perçue. C'est une transcription sensorielle chargée de faire connaître à un sens l'impression ressentie par un autre sens. Ce à quoi l'homme primitif et l'enfant, dans leurs premiers dessins, visent d'une façon inconsciente, c'est à rendre sensible à l'œil la sensation du toucher. De là vient qu'au lieu de chercher les masses, ils cherchent des surfaces, et que pour exprimer des formes, ils dessinent un contour.
Par l'hiéroglyphe, qui est sa première écriture, le barbare exprime une transcription de même nature. Il rend sensible à la
FIG. 5~. — Œt'VRE d'art INDIENNE.
Gravée sur un rocher à Esopen. {État de New-York.)
vue des sons qui ne relèvent que de Touïe ou des idées abstraites, qui n'ont rien à démêler avec ses regards.
Et la preuve de cette double transcription nous apparaît dans son œuvre même. Comme l'enfant, Tartiste primitif commence toujours par dessiner un profil; ^ JO^TlCMl'^^ 'l comme lui, il sépare les deux jambes
et les juxtapose; comme lui, il figure w { les deux bras et indique tous les doigts. Comme lui, en un mot, il nous fait f^ j voir des objets que l'œil ne peut apercevoir en même temps, mais qui sont saisissables au toucher. De même ^' quand il dessine une maison, un bâtiment, un cube, il s'arrange de façon à nous en faire sentir l'épaisseur.
Dans ses dessins, ses deux préoccupations dominantes sont, comme chez l'enfant, le mouvement et l'expression. Quant à la beauté, il n'en a qu'un souci relatif, n'en ayant point encore formulé les règles.
Toujours, comme l'enfant, il dé-:
veloppe la tête aux dépens du corps et l'œil aux dépens de la tête, et ce manquement aux proportions normales est (fait très curieux) en rapport direct avec son état de civilisation.
C'est l'estampille de son développement, la formule qui sert de contrôle à la valeur artistique de son temps. Car cette dérogation à des proportions formelles est absolument indépendante de sa volonté. Il la subit malgré lui.
Même lorsqu'il reprend une œuvre coinmencée par une race