I. Considératio?is sur l'Histoire de France
■et de loin en loin, quelques lignes nous révélant les mœurs, les usages, les besoins de tant de peuples disparus, nous disant leurs aspirations, nous racontant leur existence intime.
Cette tendance à ne considérer comme faits méritant d'être retenus, comme événements dignes d'être racontés aux races futures, que les seules actions s'écartant des lois générales de la sociabilité, a conduit ces étranges historiens à nous transmettre ■en détail la vie des monstres qui, de leur vivant ou avant eux, se sont constitués les fléaux de l'espèce humaine.
Tous ceux qui ont su briser, asservir, détruire, usurper, ont vu leurs moindres actions recueillies avec un soin particulier, retracées avec une précaution spéciale, et souvent amplifiées au point que, pour la postérité, ils sont le plus souvent devenus des grands hommes, des géants, des héros.
Les plus sages historiens, les plus honnêtes, les plus sagaces, n'ont même pas su résister à la fascination singulière qu'exerçaient les auteurs de ces sombres forfaits.
« J'entreprends une histoire pleine de catastrophes, de combats, de séditions terribles même durant la paix », écrit Tacite au début de ces pages admirables que nous considérons encore aujourd'hui comme un parfait modèle de conception et de style. « Quatre empereurs égorgés, trois guerres civiles, plusieurs étrangères et la plupart mixtes, des succès en Orient, des revers en Occident, des troubles en Illyrie... »•, et pendant qu'il nous décrit ces détestables carnages, pendant que de sa plume austère il flétrit les funestes excès de monstres dont l'éloignement et la sauvagerie faussent les proportions, nous continuons d'ignorer le sort des générations laborieuses qui ont vécu, travaillé, souffert et gémi, qui sont mortes à la peine.
On sait le nom du fou qui brûla le temple d'Éphèse et l'on ignore celui de l'architecte qui l'a bâti. Les scélérats et les incendiaires ont leur légende. On ne connaît ni l'homme qui le
premier inventa la charrvie ni le peuple qui se servit le premier de l'alphabet.
Les seuls écrivains qui aient consenti à nous transmettre quelques traits des mœurs anciennes sont des voyageurs ou des censeurs. Xénophon, Hérodote, Diodore, Pausanias, Varron, Lucilius, Strabon, Pline l'Ancien, Juvénal, Tertullien et quelques autres lèvent un coin de ce sombre rideau qui nous dérobe l'antiquité grecque ou latine. Mais s'ils prennent ce soin, c'est uniquement parce que les spectacles qui s'offrent à leurs yeux leur semblent nouveaux, les mœurs curieuses, les habitudes singulières, les usages dangereux ; ou parce qu'il leur faut nommer les coupables excès qu'ils entendent flétrir et détailler les abus contre lesquels ils s'élèvent.
A ces historiens précieux mais inconscients, je dirai presque involontaires, on doit ajouter aussi quelques poètes enclins aux descriptions. Encore leur lyrisme prend-il parfois des détours si inattendus, qu'il déroute l'esprit de ceux qui les étudient. Leur imagination illumine, transforme, métamorphose les spectacles qui les inspirent au point de les rendre méconnaissables. Toute l'instruction qu'on pourrait tirer de leur récit s'évanouit. Étouffée sous le poids des images brillantes, presque toujours elle est perdue.
N'est-ce pas seulement de nos jours qu'on s'est avisé de reconnaître dans quatre vers de Lucrèce la description des trois âges qu'a traversés l'humanité *, et de découvrir que la descente si dramatique d'Orphée aux Enfers se résumait en une simple visite du poète aux hypogées égyptiennes-?
1. Arma antiqua, manus, ungues dentesque fuerunt, Et lapides, et item S3-l\'aium fragmina rami. Posteiius ferri vis est asrisque reperta,
Sed prior asris ei'at quam ferri cognitus usus.
Voir les remarques ingénieuses de ^L John Lubbock. — L Hoiiiinc prèlùstorique. Paris, 1876; p. 5.
2. Voir O. Beauregard, fo Divinités égyptiennes. Paris, 1866; p. 38.
« Trop de livres, s'écrie Voltaire, sont pleins de toutes les minuties des actions de guerre, et de la fureur, et de la misère des hommes... o, et ce cri est l'expression même du trouble qui
FIG. 3. — STATUETTE DE TAN.\>jRA.
Musée du Louvre.
saisit le philosophe et Thistorien, dès qu'ils veulent approfondir le passé.
Prenez un de ces précis qu'on laisse imprudemment dans les mains de l'enfance. Qu'y trouvez-vous? des guerres, des usurpations, des mariages et rien d'autre. Tellement que la vie de l'humanité semble se résumer en une série d'unions princières,
de crimes et d'attentats. La moindre action louable semble si discordante dans un milieu pareil, qu'elle y affecte les proportions d'un miracle de vertu. RoUin s'extasie pendant des pages entières sur la clémence d'Auguste et sur la continence de Scipion. Pour les excès et les crimes, ils sont qualifiés avec tant d'indulgence que l'horreur qu'on en devrait avoir fait place au pardon et à l'oubli. Par là, la conscience du lecteur est faussée, son jugement altéré, son honnêteté compromise. A chaque page de ces précis le bon sens est souffleté et les passions malsaines reçoivent une excitation dangereuse. En outre, par de semblables lectures, l'équité, la justice, si difficiles à inculquer à l'enfant, la tolérance qu'on a si bien qualifiée « de toutes les vertus la plus moderne' », sont atrophiées dès le principe.
Ainsi, au lieu d'enseigner à ceux qui débutent dans la vie les efforts incessants que l'humanité a dû faire pour arriver, de progrès en progrès, d'étapes en étapes, à cet état supérieur où nous la voyons parvenue; au lieu de leur parler du travail, du dévouement, de l'abnégation, de la résignation nécessaires, indispensables, des souffrances que réclame chaque pas fait en avant, de l'obstination et de la constance que nécessite chaque amélioration à notre commune destinée; on développe en eux le culte de la force matérielle, le respect du fanatisme, l'admiration pour la brutalité victorieuse. On surexcite leur jeune imagination au point qu'ils finissent par considérer les excès comme licites, les violences comme naturelles, les parjures comme permis ; et peu s'en faut qu'ils n'admirent ceux qui commettent ces crimes, car leurs détestables actions, bien loin d'être condamnées par ces livres, sont racontées sans indignation, excusées sans ménagements, et parfois même exaltées par ceux qui devraient les flétrir.
Si les écrivains de l'antiquité et du moyen âge ne nous
I. Voir AV. Bagehot , Lois sciciilifiqucs du diveloppcinonl des nations. Paris, 1875 ; p. 175-
ont point conservé le récit détaillé des luttes de l'homme contre la matière, luttes qu'il serait aujourd'hui si intéressant de connaître, on ne peut toutefois leur en vouloir. D'abord ils n'écrivaient point pour nous. En outre, cette grande bataille de la vie, à laquelle ils prenaient part chaque jour, leur semblait si naturelle, si dépourvue d'attrait, si dénuée de tout charme, qu'il ne pouvait leur venir à l'esprit d'en fixer le souvenir. Ce qu'ils tenaient, au contraire, pour intéressant et digne d'être connu, c'étaient les accidents hors de nature, les faits étranges, les bouleversements extraordinaires qui frappaient leur imagination impressionnable, prompte à l'exagération; et en les notant soigneusement ils croyaient agir avec sagesse.
Mais s'ils sont excusables, que dire de ceux qui, par un inqualifiable entêtement persévèrent dans cette voie funeste ?
Est-ce donc que le chemin suivi par les écrivains qui nous ont précédés soit le seul praticable, le seul qui puisse mener à quelque résultat? — Mais non, il n'en est rien; et si l'histoire de l'humanité est entièrement à refaire, ce ne sont certes pas les matériaux qui manquent pour ce grand travail de restitution.
Il est moins difficile, en effet, de reconstituer l'existence d'une nation, les mœurs et les usages d'un peuple (alors même que la nation est disparue ou que le peuple est dispersé), que de reconstituer la biographie d'un homme à l'aide de ses œuvres. Or, les œuvres d'un peuple, ce sont les lois qu'il s'est données, les institutions qu'il a créées, son industrie et surtout ses arts.
A travers les documents laissés par toutes ces sociétés anéanties et que nous voudrions tant connaître, il est bien facile de rencontrer quelques-uns de ces monuments où se reflètent leurs aspirations, leurs qualités dominantes, leur caractère. Ce sont ces monuments qu'il faut rechercher, et quand on les a trouvés, c'est avec eux qu'on doit essayer la restitution de ces
civilisations disparues. Montesquieu a glorieusement ouvert la voie, et d'autres Tout suivie avec trop de bonheur, pour que la démonstration ne soit point complète. Le doute à cet égard est d'autant plus permis, que souvent il suffit d'un simple objet mis au jour non seulement pour rectifier tout un volume d'appréciations