FIG. 14Ô
TOURELLE DE LA MAISON LALLEMaNT A BOURGES.
époques de transition, tout s’enchevêtre, et — ne craignons pas de le redire — dans la vie des peuples rien ne commence, rien ne finit d’une façon définitive.
Si donc nous voulions faire remonter le commencement de la Renaissance au moment où les grandes inventions qui vont renouveler la surface du monde se manifestent tout d’un coup, c’est aux environs de iqSo qufil nous faudrait le placer. N’est-ce pas aux approches de cette date que nous voyons surgir, dans un superbe élan et avec un admirable ensemble, la création de l’imprimerie, l’invention de la gravure, l’établissement de la taille, c’est-à-dire la transformation de l’impôt, et l’institution des compagnies d’ordonnance, c’est-à-dire la création des armées permanentes ?
Certes, en présence de toutes ces nouveautés qui vont bouleverser la société de fond en comble et la replacer sur de nouvelles bases, il faut bien convenir que le vieux monde est sinon mort, du moins bien malade. Depuis un siècle déjà, la poudre a fait son apparition sur les champs de bataille. Par elle le vilain est devenu aussi redoutable que son Seigneur, et le morceau de fer ou de plomb, que lancent la bombarde et le canon à main, pénètre aussi bien le justaucorps de pelloux que le surcot de tiretaine. Si la poudre a créé l’égalité des hommes devant la mort, l’admirable invention de Laurent Coster, perfectionnée et rendue pratique par Gutemberg, va créer à son tour l’égalité des esprits devant la vie morale; tandis que, par la gravure que vient de découvrir Finiguerra, la connaissance des chefs-d’œuvre va généraliser l’amour du beau et le besoin de l’art.
Éclosion merveilleuse, concours prestigieux d’éléments de progrès, réunion magnifique de découvertes incomparables, dont nous ne retrouverons plus, je n’ose dire l’équivalent, mais le pendant et l’analogue qu’à la fin du xvnfi siècle, quand la
Royauté de droit divin et la Noblesse héréditaire, qui vont succéder à la Féodalité dans la possession de la France, se verront forcées à leur tour de faire place à un ordre de choses nouveau.
Cfi.G.OVTZ>Y/CLSfi
Fl O. 14 G. — FAC-SIMILÉ DU COURONNEMENT DE LA VIERGE.
Première gravure exécutée par Finigucrra.
Ainsi donc la Féodalité n’est plus qu'un arbre mort, qui va s’abattre pesamment sous la cognée de Louis XI et ne poussera pas de scion. L’art ogival, qui s’était fait à son image, va nous dire pareillement adieu. Mais, privilège supérieur des créations
de l’intelligence, l’agonie dn condamné se pare d’une magnificence singulière, et au moment de disparaître jette encore un éblouissant éclat.
Ses principes, il ne les renie point, mais doucement il les abandonne. Fidèle disciple de Platon, il les congédie en les cou-
(Château de Blois.)
vrant de fleurs. L’ogive n’est point bannie; on se borne à la dépouiller de cette austère simplicité, de cette modestie touchante qui la faisaient ressembler à une prière.
CH.COUTZWU.LER»
pHOTOCRAVURC OULOT
FIG. 14 8. — RETABLE DE l’eXTRÊME FIN DU XV® SIÈCLE Provennnt du couvent des Antonlstes. (Musée de Colmar.)
ARCHITECTURE OGIVALE DU XV^ SIECLE Hôtel de Cluny a Pans
HehoS Dujardin lmp, A. Quantm
Au lieu de s’élever brusquement vers les deux, elle s’arrête désormais tout le long du chemin, pour déployer ses efflorescences; elle s’attarde et se détourne pour se parer et s’embellir.
La peinture, la sculpture, le mobilier, le costume suivent la même voie. Ils abdiquent peu à peu cette rectitude de lignes, cette fermeté d’intention, qui sont comme la conviction de l’art. Le tableau et la statue deviennent moins symboliques, et se montrent plus humains. La beauté préoccupe davantage. La forme attire de plus en plus. On commence à l’aimer pour ellemême. L’expression, au contraire, abdique .son empire et quand elle se montre par hasard, elle a perdu sa naïveté, elle grimace et se contorsionne; et cela se comprend. L’art ne tend plus à exprimer des sentiments mystiques, à rendre des abstractions; il aspire déjà à peindre l’humanité et à représenter la vie. Le royaume céleste cesse de l’intéresser exclusivement et fait place, dans les préoccupations générales, aux choses de ce monde. L’artiste s’efforçant non plus d’exprimer des sentiments, mais de représenter des êtres, va renouer insensiblement le fil de la tradition antique, et s’approcher de la classique beauté.
Il nous faudra cependant attendre près de cinquante ans encore, pour que la transformation se manifeste éclatante, avec tous ses caractères bien tranchés.
Jusqu’au commencement du xvi^ siècle, en effet, grâce à la puissance d’imagination du peuple et des artistes, l’art conservera, aussi bien en Italie qu’en France, son mépris complet de cette qualité essentiellement moderne que nous avons appelée la « couleur locale ».
Tant que l’esprit du moyen âge persiste, tant que les artistes empruntent encore au passé et n’ont point renouvelé d’une façon complète, absolue, la tradition qui les contient et l’idéal qui les guide, ils prêtent aux héros de l’Ancien et du Nouveau Testament le costume, les attitudes, les moeurs et les usages de
leur temps et de leur pays. Il semble que, par une sorte d’intuition merveilleuse, ils voient, au delà de ce qu’ils représentent, les scènes, les histoires dont ils indiquent simplement les traits, ou bien que les saintes légendes résument pour eux la vie hu-
FIG. 149. — EXEMPLE DE l'uNION DES STYLES.
Porte basse et fenêtre de la maison de Lallemand, à Bourges (1518).
maine, qui se recommence sans cesse, et qui est à la fois de tous les pays et de tous les temps.
Mais, dès que l’esprit critique se manifeste, dès que cette immense période imaginative du moyen âge prend fin d’une
COSTUME DE GUERRIER XVI' SIÈCLE, D’après Goltzius.
COSTUME DE FEMME, XVI' SIÈCLE, D'après Holbein,
façon définitive, il en est autrement. Les saintes légendes, comme les anecdotes empruntées à la mythologie, sont reléguées dans un monde à part, pour lequel on compose un mobilier propre, un attirail particulier, un vestiaire spécial, et en même temps que ce déménagement s’accomplit, la forme corporelle pure se dégage brusquement des visions troublantes qui l’enveloppaient jusque-là. Elle échappe à ces angoisses singulières, à ces inquiétudes voisines de l’hallucination, cauchemar perpétuel de l’enfer et du paradis, où les alternatives d’exaltation et d'affaissement, de sereines espérances et d’éternelles craintes enserraient l’intelligence comme dans un étau; et la beauté humaine sort triomphante de ce chaos pour s’épanouir dans la tranquillité à laquelle elle a droit après de si rudes secousses, pour conquérir la placidité sereine et surtout la dignité qui lui convient.
C’est là, en effet, le caractère essentiel, nouveau, par-