LE SIÈCLE DE LOUIS XIV
ANS un grand siècle tout est grand », s’écrie M. Cousin au début de ses belles études sur le xviU siècle. Ce mot, appliqué au règne interminable de Louis XIV, se trouverait justifié si l’on était décidé à se contenter des apparences.
Un caractère, en effet, domine toute cette période, qui est comme l’apothéose de la monarchie, caractère évident, saisissant, palpable, éclatant dans les plus hautes actions comme dans les plus petites choses. — Ce caractère, c’est la Majesté.
Architecture, costume, mobilier, poésie, littérature, beauxarts, tout est majestueux! Tous les actes de la vie, la démarche, le geste, le langage, tout ce qui approche de l’homme.
CHSTaHES de saint-loui D'après une ancienne estampe.
le touche, l’enveloppe ou le pare, tout est empreint de grandeur; non pas de cette grandeur véritable, suprême exaltation de nos sentiments les plus nobles, mais de cette grandeur prétentieuse, hautaine, outrecuidante, qui s’imagine follement que l’homme s’élève par son orgueil et se-hausse dans l’estime du monde, par le mépris qu’il affecte de tout ce qui n’est pas lui.
E l (i. 19 9. — M K I) A I L L E D ’ 0 U GRAND MODULE Par Jean Varin (1665). (Bibliothèque nationale.)
A juger superficiellement le prestigieux appareil dont s’entoure la monarchie parvenue à son apogée de puissance et de force, il semble, en effet, qu’on soit en face de quelque chose de disproportionné, de colossal, de gigantesque; mais, dés qu’on pénètre le secret de cette troublante grandeur, on demeure confondu de la futilité qui préside à tant d’éclat, de la subtilité d’imagination mise en œuvre pour créer tant de besoins supposés, et pour faire converger tant d'efforts à la satisfaction de préoccupations frivoles.
Un détail du costume suffit pour peindre toute cette curieuse époque : la perruque, et ce détail est typique.
L’homme qui, non satisfait de la chevelure que la nature lui a départie, en veut une autre dix fois, vingt fois plus considérable ; l'homme qui, pour se rendre plus imposant, consent à se faire raser la tête et à s’affubler d’une toison artificielle, mélange monumental de cheveux, de laine et de soie, dont le poids s’élève jusqu’à deux livres et le prix jusqu’à mille écus, cet homme-là ne saurait, en effet, penser, agir et vivre comme ceux qui se contentent de leur parure naturelle.
Aussi voyez quel faste, inconnu jusque-là, éclate dans ces fêtes brillantes dont Versailles, Marly, Compiègne, Saint- Germain, Fontainebleau, Chambord furent tour à tour les superbes théâtres!
Par leur splendeur, elles dépassent les plus prodigieuses solennités de l’Italie et les magnificences de l’ancienne cour de Bourgogne. Voltaire, parlant du voyage que le grand roi fit en 1670 à Lille et à Dunkerque, va plus loin et s’écrie ; « La pompe et la grandeur des anciens rois de l’Asie n’approchaient pas de l’éclat de ce voyage. »
L’union de l’art dramatique aux plaisirs fait de toute cette épopée mo-
MODÈLE DE DÉCORATION Par jean Bérain.
derne une sorte de mythologie en action. La Princesse d’Élide avec ses fines allusions, les Plaisirs de l’Ile enchantée, la tragédie-ballet de Psyché sont sans analogues dans l’existence des autres cours. La vie réelle prend, en quelque manière, la suite de ce roman héroïque et amoureux qui, grâce aux Scudéry, a été si fort à la'mode dans les premières années du règne.
« Quoiqu’il eût peu d’imagination, écrit M. Quicherat en parlant de Louis Xl\’, ses idées en fait de magnificence allaient aussi loin que tout ce qu’on pouvait lire dans les romans de l'époque. Mais le goût chez lui ne répondait pas à la volonté; assez bon juge des productions de l’esprit, il ne sut jamais apprécier, dans les œuvres d’art, que l’éclat et la symétrie, deux choses qu’il fallait pousser à l’excès pour lui plaire. » L’éclat et la symétrie, tels sont, en effet, les deux marques distinctives de la monarchie dans sa splendeur, celles qui lui font une place à part dans l’histoire de l’art.
Ce sont ces deux caractères qui dominent dans toute cette époque autocratique par excellence, oû le prince ne se contente point de dire : « l’État, c’est moi ! » mais oû ses sujets eux-mêmes affirment qu’il est le maître absolu de tout ce qui vit et respire, de tout ce que le soleil éclaire de ses rayons : aberration singulière, extravagance sans pareille, dont les temps les plus lointains n’offrent pas le pendant h
Cette magnificence troublante de celui qu’on est convenu d’appeler « le Grand Roi » fut, au reste, singulièrement préparée par deux hommes de génie different, decaractére opposé, mais de rapacité égale. Le lu.xe deMazarin et celui de Fouquet annoncent les folles somptuosités du règne qui commence. Les « merveilles du monde » amassées par Mazarin dans son palais, les splendeurs de 'Vaux, si pompeusement décrites et sans précédent
I. ^'oy. Testament (te Louvois et Recommandations de Louis XIV à son petit-fils.
jusque-là, les prodigalités du financier, les exactions du ministre, font bien prévoir la majesté fastueuse et les folles dépenses qui marqueront le siècle de Louis XIV.
FIG. 201. — GRILLE DE PORTE, STYLE LOUIS XIV. Fac-similé d’un dessin de Daniel Marot.
Fouquet, collectionneur à la façon des proconsuls romains, protecteur des lettres à la façon de Mécène, et qui sut éveiller la reconnaissance jusque dans son infortune, prodigue au point
de raser trois villages pour arrondir son domaine et de dépenser neuf millions pour embellir son château, Fouquet que, dans ses Mémoires, M'”® de Motteville nous montre spirituel, capable, plein de ressources, hautain et grand voleur, Fouquet annonça si bien l’avènement de Louis XIV, qu’il finit par lui faire ombrage. On sait comment il fut supprimé.
Une des autres officines où se prépara la majesté du règne, ce fut l'hôtel de Rambouillet, dont nous avons déjà parlé ! Coterie raffinée, dont on devait plus tard flageller les travers et les ridicules, petite église où le culte de l’élégance se compliquait de subtilités étranges, monastère de beaux esprits ayant fait vœu de chasteté grammaticale, cette société vivait dans une sorte de serre chaude où l’esprit et la langue né pouvaient manquer de devenir hautains et prétentieux. N’oublions pas toutefois que c’est de cette petite cour de grammaire qu’est sortie la politesse française et que Bossuet, Pascal, La Rochefoucauld, le grand Condé, le grand Corneille passèrent par ce salon accompli, dont Mesdames de Longueville, de Sévigné, de La Fayette furent tour à tour le plus délicat ornement.
Mais les brillantes espérances que peuvent faire concevoir ces superbes précédents, les pronostics qu’on en peut tirer sont bien vite dépassés. Dix ans s’écoulent à peine, et le besoin de majesté s’empare de tout ce monde, au point de le transformer et d’en faire comme un monde nouveau. Le parler devient noble, les attitudes magnifiques, la démarche pompeuse, les gestes ampoulés. Depuis l’heure de son lever jusqu’au moment où il se couche, l’homme pose pour ceux qui l’entourent, pose pour lui -même et pour la postérité. Le costume superbe dont il se pare ne lui suffit même pas dès qu’il s’agit de représenter ses traits. Certes, nous voilà loin du temps où héros et saints personnages étaient costumés suivant les usages du moment et parés à la mode du jour. Non seulement Paul
Véronèse, le Titien, le Guide, Raphaël lui-même et tous les plus grands maîtres sont proclamés par ces majestueux héros « très fautifs dans l’observation du costume*», mais nous voici presque arrivés à ce moment psychologique où les hommes qui auront