LE RÈGNE DE LOUIS XVI
L’humanité, dans sa marche régulière et continue , semble parfois, nous l’avons constaté à maintes reprises , procéder par soubresauts ; mais c’est là une illusion pure. Rien n’est illogique dans ces retours en arrière ou dans cette projection en avant.
Apparente ou dissimulée, chaque FIG. 228. — TÊTE DE J E U .N E FILLE cffet U SU cause.
D’après Greuze.
Ne soyons donc point surpris si 1 exces de la licence du régné de Louis le Bien-Aimé amène
une réaction en sens contraire. La société ne pouvait, sans courir à sa ruine, persévérer dans la voie où elle était engagée. L’Art lui-même avait, dans son genre nouveau, exprimé une fois encore tout ce qu’il avait à dire. Aussi mœurs, esprit, tendances, littérature et beaux-arts, tout se voit, sous peine de déchéance, forcé d’évoluer vers un idéal nouveau. Tout change donc de formes et de but ; tout s’écarte brusquement des idées qui dominaient la veille, et les traditions se trouvent, en apparence, une fois encore rompues.
Est-ce à dire que l’évolution qui nous paraît si brusque, si rapide, si complète, s’effectue en un jour? — Assurément non. Nous avons déjà dit et répété combien tout s’enchevêtre. Depuis longtemps déjà, dans les lettres et dans .les arts, la tendance nouvelle se faisait sentir. L’architecture, cet art d’imagination qui, dans la marche de l’histoire, précède toujours les autres arts, avait été le premier à protester hautement contre le désordre des lignes et l’incorrection des formes. Gabriel à l’École militaire et au Garde-Meuble, Servandoni à Saint-Sulpice et Soufflot au Panthéon, avaient prêché la parole nouvelle avec tant d'éloquence que, n’étaient les dates bien connues de leurs œuvres, on les croirait plus jeunes de vingt années. Toute l’école de Rousseau avait, en outre, préparé les esprits et déblayé la voie. Enfin Chardin et Greuze qui, au dire de Diderot, « s'avisa de donner des mœurs à la peinture », avaient de leur côté préparé les yeux. — Les temps étaient venus ; l’heure de la réforme avait sonné dans toutes les consciences; la mort de Louis XV la fit passer dans la logique des faits.
L’esclave de la Dubarry disparu, un règne nouveau commence, règne plein d’espoir et de promesses. Partout on se montre épris d’idées honnêtes et sérieuses. Du haut en bas de l’échelle sociale, on veut réparer les erreurs du règne précédent.
C’est, dans la politique, le moment de Turgot; c’est l’heure de Malesherbes ; demain, dans la littérature, ce sera celle de Bernardin de Saint-Pierre.
En même temps que les mœurs s’épurent, les formes deviennent moins tourmentées.
FIG. *2 29. — VASE DE SÈVRES A FOND BLEU, STYLE LOUIS XVI. Collection de M. Édou.ird André.
La sculpture se montre tout à coup en proie à de pudiques préoccupations. Ses figures apparaissent plus jeunes et plus fines, ses attitudes se font modestes, ses contours virginaux. Sous l’ébauchoir d’un Falconet, d’un Boizot, la femme semble s’idéaliser, sa sveltesse et sa grâce paraissent plus accomplies, tout en cessant d’être aussi voluptueuses. Le type délicat et charmant s’épure en passant par leurs mains, et, même dans leurs bacchanales, n’a plus rien de lascif.
De leur côté, les peintres, qui étaient sortis de la nature avec violence, y reviennent avec amour et avec attendrissement. Boucher a des élèves, mais peu d’imitateurs. La voie qu’il avait si audacieusement ouverte se transforme en impasse et se ferme brusquement après lui. Aux peintres des amours bouffis succèdent les disciples de Vien et les peintres d’histoire. Les adeptes de Greuze et de Chardin nous révèlent la famille, ses plaisirs, ses devoirs, ses travaux et ses joies. Les bergers de pure convention disparaissent avec leurs troupeaux enrubannés, frisés au petit fer, et font place à des êtres qui semblent plus réels et plus vrais. Les arbres et les prés cessent d’ètre un pur décor. La nature paraît digne d’être peinte pour elle-même, et Vernet intéresse à ses tempêtes dramatiques une foule qui, trente ans plus tôt, les eût à peine regardées.
Désormais on déserte l’Empyrée pour s’occuper du monde qui nous entoure. Les dieux et les demi-dieux cèdent la place au genre humain. Plus de nuages gris perle, plus d’anges rosés, plus de déesses aux chairs nacrées. Plus de tourterelles qui se becquettent, plus d’amoureux berger poursuivant sa bergère ou cherchant l’infidèle derrière le buste d’un Priape sardonique et gouailleur. La famille, au contraire, les scènes de la vie intime, les occupations du ménage, une mère embrassant son enfant, voilà les tableaux que le peintre choisit et que son pinceau retrace. La chasteté a remplacé l’impudeur lascive et la décence a couvert de ses voiles la voluptueuse nudité.
La peinture en cela n’est du reste que la fidèle interprète de la littérature, son inspiratrice et son guide. Les lettres, en effet, ont été les premières à faire un retour emphatique vers la vertu. Les romans lestes et grivois ont désormais pour pendants la morale en action, et les honnêtes fables de Florian donnent la réplique aux descriptions émues de l’auteur de Paul et Virginie. La nature, dont les poètes s’étaient si peu occupés
jusque-là, prend tout à coup dans la poésie une importance énorme, Saint-Lambert écrit les Saisons, Roucher donne les Mois, et Delille, dans ses Géorgiqiies et dans ses Jardins, se livre à une orgie de descriptions inusitées avant lui.
Tout ce mouvement est encore bien factice. Ce goût sent la convention et ce beau zèle affecte un caractère emprunté. L’amour des « jardins » n’est point celui des champs. Mais on ose oppo.ser aux masses ordonnées, ou tourmentées, les aspects « pittoresques et libres ». On parle de beauté « un peu désordonnée, piquante ». On ne déteste pas l’irrégularité. Au jardin de l’architecte on préfère celui du philosophe et du peintre.
La nature, ainsi comprise et sentie, forme le fond de l’inspiration. Elle fournit toute une suite de frais et charmants tableaux, d’une exactitude relative et d’une sincérité douteuse, un peu prétentieux dans leur simplicité voulue, mais d’une grande finesse de trait et d’un coloris délicat et charmant.
C’est à Rousseau qu’il faut, en grande partie, faire remonter l’initiative de ce « retour à la nature ». C’est lui qui fit du jardin l'asile sacré de la famille, l’abri où vient se réfugier le cœur meurtri, le port où l’amour repentant trouve quelque paix et quelque sécurité contre lui-même.
L’enthousiasme qui accueillit la Nouvelle Héloïse, l’immense retentissement de cet ouvrage si nouveau pour le temps, opéra des miracles sur la société d’alors, société légère, frivole, sans convictions, sans croyances et sans mœurs. « Chaque homme voulut devenir Saint-Preux, Volmar, milord Édouard, et toutes les femmes se crurent Claire ou Julie. Nourrir ses enfants devint à la mode chez les grandes dames ; elles se firent nourrices et abandonnèrent l’emmaillottage h » — « Nous avions dit tout cela, écrivait Buffon, mais M. Rousseau seul le commande et se fait obéir. »