‹ L'art à travers les mœursChapitre 165 sur 171 · RÉPUBLIQUE ET EMPIRE · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE ET EMPIRE

E retour singulier vers l’antiquité classique, qui marque le règne de Louis XVI et qu’entrave à peine la levée de coiffures et les modes excentriques des femmes de qualité, s’accentue encore avec la Révolution. Le besoin de réformes, en passant des livres dans les mœurs, hâte le mouvement; la Grèce et Rome apparaissent FIG. -241. - cosTtME DU CITOYEN, à ces espHts affaiiiés de liberté comme

Dessiné par L. David. , i t •

des ports de salut, ün ne jure que par elles. On choisit ses exemples chez Plutarque et l’on demande ses modèles à Quinte-Curce. Il semble qu’on n’ait plus à cœur de vivre sa vie et de créer du neuf, mais seulement de ressus-

citer le passé, comme s’il était dans la destinée de l’humanité de se recommencer, et dans la condition des sociétés qui se succèdent de parcourir deux fois la même carrière.

Aussi, tout en demeurant une dans ses aspirations, logique dans ses prémisses et fidèle à ses traditions évolutionnistes, la société nouvelle va-t-elle se trouver dévoyée dans les applications de son idéal. La réforme, triomphant partout, atteindra dans les institutions sociales et politiques le but qu’on se propose, alors que les arts, se traînant péniblement à la remorque d’époques disparues, ne parviendront à évoquer qu’une suite d’œuvres faiblement originales et sans conséquences utiles.

L’architecture et le mobilier, en effet, cessent d'avoir des formes nouvelles. On se refuse d’inventer, on copie. L’adaptation qui, dans les années précédentes, a donné de si ravissants compromis, n’est même plus tolérée. Toute interprétation paraît condamnable.

Sous la pression de ces préoccupations étroites, l’archéologie mal renseignée égare l’architecture. La maison prend les allures d’un temple. Partout les colonnes apparaissent, partout se montrent les pilastres, les portiques et les frontons. Vitruve semble être ressuscité pour commander aux maçons et diriger leur fâcheuse besogne. Chacun se fait gloire d’obéir à ses lois. On oublie les besoins modernes, les exigences d’une vie différente, on se refuse même à tenir compte de la diversité des climats. Aussi les œuvres les mieux comprises fourmillent de contresens; les formes s’épaississent, se roidissent et se gourment, et les anomalies les plus choquantes se produisent; car, malgré qu’on ne veuille point compter avec elles, les nécessités de la vie s’imposent.

Et voilà comment le fronton antique s’accommode assez mal du voisinage de la cheminée; comment le toit en pente jure avec l’entablement horizontal, et comment la lucarne, qui montre

son œil timide au milieu de la colonnade majestueuse, produit un ridicule effet.

FIG. 242, — LE BERCEAU DU ROI DE ROME. D’après le dessin de Prud'hon.

Pour la décoration intérieure les frais d’imagination ne sont guère plus grands. On s’inspire de Pompéi et d'Herculanum.

Ou copie rAntiquité romaine et on la recopie. Partout sur les murailles, imitant la fresque, se dessinent des peintures archaïques. Partout sur des fonds noirs, bistres ou rougeâtres, s’enlèvent de fines arabesques, se groupent des nymphes légères ou des faunes dansants; et ces peintures qui, sous un jour brûlant, semblaient à la fois fortes et fines, délicates et puissantes, sous le ciel du nord, dans des pièces éclairées par de rares fenêtres,

semblent grises, ternes et décolorées.

Dans le mobilier règne le même disparate. Ici la pauvreté d’invention est plus sensible encore. Comme la série des meubles indispensables s’est considérablement accrue depuis l’antiquité, l’artiste, qui ne veut rien abandonner au hasard de l’improvisation, se trouve grandement embarrassé, et, visant à rester classique, s’expose à devenir ri-

dicule. N’osant créer des lignes nouvelles, il remplace par d’inutiles accessoires toutes celles que lui imposent les nécessités de sa construction. Ce n’est point assez pour lui que le fauteuil soit devenu une chaise curule, il explique par le col d’un cygne le bras qui s’avance de chaque côté, ou le fait supporter par des amours. Le pied d’un meuble paisible prend l’apparence d’une griffe; pour supports de la table, on imagine un quatuor de sphynx décevants, et la main qui se pose sur le bord d’un

canapé discret risque de s’égarer dans la gueule d’un lion dé-

vorant. Des torches enflammées figurent sottement les pieds d'une bergère ou les montants d’une glace. Un siège se voit

FAUTEUIL DE l’iMPÉH.ATRICE MARIE-LOUISE.

Dessiné par Prud’lion.

perché sur des cornes d’abondance. Le lit devient un bateau, et c’est sur des lances ou des flèches qu’on drape les rideaux chargés de protéger ce pacifique asile.

'Fout s’enchevêtre de guirlandes; tout s'embarrasse de draperies inutiles et peu justifiées; partout, en un mot, se manifeste ce besoin illogique d’expliquer des formes nécessaires par des objets qui n’ont rien de commun avec elles.

Pour les bronzes et les garnitures de cheminées, l’extravagance est au moins aussi grande. Le cadran qui dit l’heure n’est plus le principal; il devient l'accessoire. C’est tantôt la roue du char que conduit un guerrier antique, tantôt son bouclier déposé en un coin. Parfois même il se trouve dissimulé, caché en quelque sorte par un siège, par un rocher sur lequel sommeille un Télémaque en chemise, ou dans une bibliothèque dorée, sur laquelle une jeune lectrice est gravement huchée.

Le costume, au milieu de ces réminiscences étranges détonne singulièrement. Il n’a pas attendu cependant que la royauté fût abolie pour montrer les mêmes tendances subversives. « Longtemps avant la proclamation des Droits de l’homme, écrit M. Quicherat‘, il n’y avait plus moyen de distinguer les classes par l’habillement. Les poissardes étaient devenues les dames de la halle. Lorsqu’elles allaient aux fêtes, féliciter la famille royale à. Versailles, elles étaient habillées de soie avec des dentelles et des diamants ».

f( Les femmes choisissent leur ajustement comme bon leur semble », ajoute, de son côté, Mercier % témoin de ces transformations et leur consciencieux historien ; « la femme du commis ou celle de l’épicier du coin se mettra comme une duchesse : le gouvernement ne s’en mêlera pas. » C’est le règne de l’égalité qui commence.

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