Contrat social, 1. III, ch. ,xv
3. Lois scietitifiques du développement des nations, Paris, 1875; P- 79-
constitutions sociales, tous les groupements de villes et de peuples se sont mis d’accord avec ce principe. Esclavage, servitude, organisations monarchiques, aristocratiques, oligarchiques, système féodal, privilèges de la noblesse, régime du cens, n’ont eu d’autre but que de déléguer l’administration de la fortune publique et du pouvoir à une classe privilégiée, munie de loisirs obtenus par l’asservissement et l’exploitation des classes inférieures.
Mais aujourd’hui nous n’en sommes plus là. La Révolution a renversé l’édifice vermoulu. En s’y reprenant à quatre fois, elle a fait table rase. La première république a proclamé les hommes égaux devant la loi. La seconde leur a donné l’égalité politique. La troisième nous a faits tous égaux pour la défense de la patrie ; et le sentiment démocratique, qui a poussé de si fortes racines dans tous les cœurs français, est en train de faire pénétrer dans nos mœurs le sentiment de l’égalité sociale.
Est-ce à dire, pour cela, que la loi énoncée par Aristote, admise par Jean-Jacques et consacrée par l’adhésion de Gibbon Wakelield, de Spencer et de Bagehot se trouve périmée et n’ait plus de raison d’être? Assurément non. En conséquence, pour que notre état social puisse atteindre à la somme de perfection dont il est susceptible, il est indispensable que tous ceux qui concourent au gouvernement de l’État (et en France c’est la nation tout entière) aient à leur disposition une quantité plus ou moins considérable de loisirs, en harmonie avec l’ensemble des devoirs politiques qui leur incombent.
C’est ce que comprennent admirablement, et par une sorte d’intuition merveilleuse, toutes les classes inférieures de la population. Aussi voyons-nous depuis trente ans, c’est-à-dire depuis que la grande émancipation de 1848 a créé le suffrage universel, le mouvement ouvrier manifester des tendances toutes nouvelles. Les grèves n’ont plus, comme par le passé,
pour objectif unique, une augmentation de salaire; elles visent surtout une diminution d’heures de travail, c’est-à-dire la conquête de ces loisirs indispensables aux déshérités, aux ouvriers, ■aux prolétaires, tout comme aux riches et aux puissants, pour que, les uns et les autres, ils puissent méditer sur leurs devoirs politiques et acquérir l’éducation nécessaire au régulier exercice de leurs droits de citoyen.
Les transformations admirables qui, depuis le commencement de ce siècle, se sont manifestées dans les conditions matérielles de l’industrie: les progrès constamment réalisés; les machines, qui vont se perfectionnant de jour en jour, et se substituant peu à peu au travail manuel, remplacent, dans une certaine mesure, l’esclavage antique ; tous ces bienfaits nous laissent entrevoir, dans un avenir plus ou moins éloigné, la réalisation de ce vœu à la fois naturel et normal.
Mais pour ce moment décisif, pour cette heure solennelle où chaque citoyen aura enfin acquis ce temps de repos et de méditation qui lui est indispensable, est-ce qu’il ne se dresse pas un gros problème ?
Quel emploi (on se le demande non sans inquiétude) ces millions d’hommes émancipés feront-ils de leurs loisirs?
A cela la réponse ne se fait point attendre. S’ils sont demeurés des hommes primitifs, des êtres grossiers, brutaux, sans idéal et sans éducation, ils occuperont ces loisirs laborieusement conquis à la satisfaction de leurs appétits matériels, de ces besoins vulgaires, relevant de ce qu’on appelle parfois le sensoriiim commune. Ils mangeront avec excès, boiront au delà de la soif, joueront le gain de leur semaine ou de leur mois, ou bien chercheront la dangereuse satisfaction d’autres appétits également sensoriels; car c’est uniquement de leurs sens à l’état de nature, ou dépravés par les excès, que leur viendront leurs plaisirs. Dans ce cas, ces millions d’hommes constitueront, pen-
dant la durée de leurs loisirs, un danger permanent pour la société :
Où sensualité domine,
Moult est proche la ruyne,
dit un de nos très vieux dictons.
Si, au contraire, l’esprit de l’ouvrier a été dégrossi, affiné, si son cerveau a été éveillé à l’étude et à l’analyse des conceptions métaphysiques, si ses yeux ont été intéressés aux merveilles de la peinture ou de la sculpture, et ses oreilles aux sublimes éloquences de la musique; si, en un mot, notre travailleur est do'Venu ce que Turgot appelle avec tant de raison « un homme perfectionné », alors, bien loin d’être une occasion de trouble pour l’agglomération dont il fait partie, il constituera, pour ses concitoyens, un élément de concorde et d’union, il participera d’une façon active à la prospérité de tous et concourra à la satisfaction générale.
Dix mille individus, se réunissant pour écouter la lecture d’un poème, pour admirer des tableaux, contempler des statues ou faire de la musique, ne sauraient constituer un danger pour la paix publique. Cinq cents individus se réunissant pour boire avec excès peuvent mettre la cité en péril.
Voilà pourquoi nous voyons, dès l’antiquité la plus reculée, les nations les plus civilisées, les mieux policées, prodiguer à la foule des spectacles, des courses, des distractions supérieures en un mot ; et voilà aussi pourquoi nous voyons chez ces nations le culte des beaux-arts plus répandu, et les classes douées de loisirs en possession d’un goût plus délicat et d’un sens du Beau plus développé.
C’est parce qu’elles ont senti, par une sorte d’intuition, que les arts remplissent dans la société un rôle éminemment civilisateur, que ces nations sont devenues plus policées.
Elles se sont rapprochées de la perfection, parce qu’elles ont compris qu’en créant à l’homme une foule de besoins factices dont la satisfaction, bien loin d’être dégradante, est au contraire une occasion de perfectionnement, une source d’amélioration physique et morale, les arts détournent son attention de ces plaisirs dont nous parlions à l’instant, plaisirs qu’il est singulièrement disposé à écouter, et qui constituent un danger permanent pour la vie publique.
Ainsi compris, les arts forment, on le voit, une sorte de police préventive, capable de nous préserver de ce que nous considérons avec raison comme un péril et comme un mal.
Nous n’avons point à nous préoccuper ici du point de départ de cette connexité remarquable. Nous n’avons point à rechercher si sa mise en œuvre est raisonnée, voulue, ou si elle est simplement instinctive. — Il nous suffit qu’elle existe. — Il nous suffit même qu’il y ait une concordance constante entre le degré de civilisation, de politesse, de culture d’un peuple et le développement de ses beaux-arts, pour que la loi nous demeure acquise.
Et cette concordance, cette connexité sont tellement évidentes, que nous-mêmes, à distance, quand après plusieurs siècles nous voulons juger ces époques disparues, par une évolution d’esprit assez curieuse, déplaçant l’ordre des facteurs, nous considérons infailliblement les beaux-arts comme une sorte d’échelle, de critérium qui nous permet d’estimer le caractère, les mœurs et le degré de culture des temps qui les ont produits. Les arts deviennent à nos yeux le corollaire obligé d’une civilisation plus ou moins parfaite, et nous proportionnons tout naturellement cette civilisation aux vestiges artistiques qu’elle nous a laissés.
Et ceci, je ne crains pas de le répéter, n’est pas pour nous une coïncidence accidentelle, fortuite; c’est une loi admise, une
loi qui nous semble fatale, inéluctable, évidente, qui prend à nos yeux presque la force et l’apparence d’un axiome.
En nous appuyant sur cette loi d’une part, et sur cette autre vérité acquise, que le Beau est de son essence même essentiellement variable, nous pourrons donc, en étudiant avec soin l’idée que l’artiste s’est faite de la Beauté et la façon dont il a entendu la représenter, déterminer le degré de perfection morale auquel était parvenue sa race.
Cette détermination sera d’autant plus plausible qu’il est facile d’établir : premièrement, que les diverses sociétés qui se sont succédé depuis que l’histoire existe obéissent, dans la marche suivie par leur civilisation, à des lois immuables; — secondement, qu’en constatant l’idée qu’une société se fait de la Beauté, c’est-à-dire étant donnés ses qualités et son tempérament et le degré de culture qu’elle a acquis, on peut arriver à établir son âge moral.
La nature, en effet, est logique dans toutes ses manifestations. En outre, elle est une. L’existence des peuples est semblable à celle de l’homme, et celle-ci obéit à des lois qui régissent toutes les existences terrestres.
C’est du moins ce que nous allons nous efforcer de bien faire comprendre.
Af/r/irll-l