FIG. 23. — MOMIE ÉGYPTIENT^E D N S SA GAINE
Musée du Louvre.
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FIG. *24. — JEUX d’enfants, d’après jean d’udine. Fac-similé d’un dessin appartenant au musée de Rennes.
DE LA PREMIÈRE PÉRIODE DE L’EXISTENCE HUMAINE, DITE PÉRIODE IMAGINATIVE
ANS un livre savant, où il traite de l'origine du langage, M. Renan nous avertit que « l’enfance, quelle que soit la variété de ses caractères individuels, a toujours des traits communs ». Rien n’est donc plus facile que de trouver un champ d’expériences pour nos premières investigations. Pour employer une expression récemment mise à la
FIG. 25. — JOUET d’enfant, POUPÉE COMMUNE.
mode, nous pouvons dire que ce ne sont pas les « documents humains » qui nous feront défaut.
Prenons donc notre sujet ab ovo, c’est-à-dire Tenfant, et j’entends par là le premier enfant venu, à son entrée dans le monde.
Tout d’abord, ce cher petit être nous apparaît inconscient de ce qui l’entoure, stupéfié par une foule de sensations nouvelles, et ne saisissant aucun des rapports qui lient entre elles toutes ces sensations. Avant qu’il ait pu comprendre la forme de chacun des objets avec lesquels il va se trouver en contact immédiat, avant qu’il ait pu en déterminer la position, en deviner l’utilité, en sentir la valeur, il s’opère dans son petit cerveau un travail immense, surprenant, gigantesque, et qui ferait reculer d’épouvante l’homme le plus aguerri.
En premier lieu, il faut que l’enfant fasse l'éducation de chacun de ses sens, opération complexe au delà de ce que nous pouvons nous figurer, mais qui, par cela seul qu’elle se produit sans que nous en ayons conscience, nous paraît la chose la plus simple du monde et la plus naturelle qui soit.
Et en effet, de ce que nous apprenons à voir et à entendre sans nous douter de l’énorme travail qui se fait en nous; de ce que nous ne gardons aucun souvenir des opérations successives par lesquelles notre entendement a passé et des efforts sans nombre qu’il nous a fallu faire; de ce que les animaux voient et entendent comme nous; il est résulté que nous nous sommes débarrassés de tout examen ultérieur, en qualifiant l’éducation de nos sens d’instinctive, grand mot vide de sens, et qui n’a d’autre mérite que de nous exempter du soin d’approfondir toute une série de phénomènes extrêmement compliqués.
Pour donner une faible idée de ce travail extraordinaire, je demanderai la permission de rappeler une expérience déjà ancienne, et par consé.^uent connue de tous les hommes de science, mais un peu oubliée des gens du monde, et qui mon-
trera par quelles étapes successives et logiques passe l’éducation de nos sens. Je veux parler de l’aveugle de Cheselden.
« En 1729, M. Cheselden, un de ces fameux chirurgiens qui joignaient l’adresse de la main aux plus grandes lumières de l’esprit, ayant imaginé qu’on pouvait donner la vue à un aveugle-né, proposa l’opération. L’aveugle eut de la peine à y consentir. 11 ne concevait pas trop que le sens de la vue pût beaucoup augmenter ses plaisirs. Sans l’envie qu’on lui inspira d’apprendre à lire et à écrire, il n’eût point désiré de voir. (Il vérifiait, par cette indifférence, qu’il est impossible d’être malheureux par la privation de biens dont on n’a pas d’idée). Quoi qu’il en soit, l’opération fut faite et réussit. Ce jeune homme d’environ quatorze ans vit la lumière pour la première fois; il ne distingua de longtemps ni grandeur, ni situation, ni même figure : un objet d’un pouce, mis devant son œil et lui cachant une maison, lui paraissait aussi grand que cette maison. Tout ce qu’il voyait lui semblait d’abord être sur ses yeux et les toucher, comme les objets du tact touchent la peau. Il ne pouvait distinguer ce qu’il avait jugé rond à l’aide de ses mains de ce qu’il avait jugé angulaire, ni discerner avec ses yeux si ce que ses mains avaient senti être en haut ou en bas était, en elîet, en haut ou en bas. Il était si loin de connaître les grandeurs qu’aprês avoir enfin conçu par la vue que sa maison était plus grande que sa chambre, il ne concevait pas comment la vue pouvait donner cette idée. Ce ne fut qu’au bout de deux mois d’expériences qu’il put apercevoir que les tableaux représentaient des corps solides, et lorsqu’après ce long tâtonnement d’un sens nouveau en lui, il eut senti que des corps et non des surfaces seules étaient peints sur ces tableaux, il y porta les mains et fut étonné de ne point trouver, avec ses mains, ces corps solides dont il commençait à apercevoir la représentation. Il demandait quel
était le trompeur, du sens du toucher ou du sens de la vue*. »
Et voyez maintenant ce que cette éducation, si longue et si laborieuse chez ce jeune aveugle, va être chez un enfant qui débarque en ce monde sans aucune des connaissances que possédait ce garçon de quatorze ans. Grâce à ses autres sens,, l’aveugle de Cheselden avait appris, en etfet, le nom, la forme, la destination de chacun des objets avec lesquels il était en rapport. Chaque fois qu’il se trouvait embarrassé, il pouvait, à l’aide d’expériences à sa portée, rectifier son jugement. Pour ne citer qu’un exemple : « Ayant oublié souvent qui était le chat et qui était le chien, il avait honte de le demander. Un jour il prit le chat qu’il connaissait bien par le toucher, le regarda longtemps et fixement, le posa par terre et dit : A présent. Minet, je te reconnaîtrai une autre foisu » L’enfant, lui, n’a pas de ces ressources. Il doit procéder à l’éducation simultanée de tous ses sens et de son entendement. Il lui faut tout apprendre d’un coup,, et à travers quelles complications cette éducation simultanée doit elle avoir lieu !
11 s’en faut de beaucoup, en effet, que les sensations, telles que nous les percevons dans le courant de la vie, soient exactement celles qui nous frappent réellement. « Deux procédés principaux sont employés par la nature pour produire les opérations que nous appelons connaissances, écrit M. H. Taine ^ ; l’une, ejui consiste à créer en nous des illusions; l’autre, qui consiste à les rectifier. » Avant qu’elles parviennent jusqu'à notre entendement, elles ont été commentées, traduites, rectifiées, pour me servir de l’expression admise, sans que nous nous en apercevions.