‹ L'art à travers les mœursChapitre 30 sur 171 · Voltaire, Éléments de la Philosophie de Newton, p. 8i · texte numérisé non relu

Voltaire, Éléments de la Philosophie de Newton, p. 8i

2. Cheselden, Philosophical transactions, année 1728, XXXV, 447. .t. Taine, de l’Intellige7ice, t. P'", p. 402.

Ainsi la première opération que nous nous habituons à faire, et Tune des plus curieuses assurément, est la localisation des impressions produites. Qu’une sensation par nous éprouvée ait pour cause un objet plus ou moins éloigné de notre corps: dès que l’expérience nous aura fait connaître la distance à laquelle se trouve cet objet, c’est là que nous placerons notre sensation.

Écoutons la cloche d’une église qui sonne à un kilomètre dans la campagne, considérons le coq du clocher qui brille au soleil. Il est bien clair que ces sensations sont en nous, puisqu’il nous suffit de fermer les paupières pour ne plus voir le coq brillant, et de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre le son de la cloche. La science en outre nous apprend qu’elles sont le résultat d’un ébranlement nerveux qui commence dans la rétine et dans les conduits de l’oreille, comme la sensation de contact commence à notre peau. Eh bien, ainsi que le remarque Weber % nous avons beau diriger de ce côté toute l'attention dont nous sommes capables, nous n’avons pas la moindre conscience de cet attouchement. Bien mieux, en dépit de nous-mêmes, les sons vibrants de la cloche nous paraîtront se produire à un kilomètre, et l’étincelle que jette le reflet du coq nous semblera tout aussi loin.

Avant l’éducation de nos sens il n’en est pas ainsi. Souvenez-vous de l’impression produite sur l’aveugle de Cheselden : <( Tout ce qu’il voyait lui semblait d’abord être sur ses yeux, et les toucher, comme les objets du tact touchent la peau » ; sensation bien plus troublante encore pour l’enfant qui n’a aucune conscience des choses qui l’entourent.

Un autre aveugle, celui de Home, disait en parlant du soleil : « 11 touche mes yeux ». Après l’opération de la cataracte, le même sentiment persista. 11 déclara à différentes reprises que

I. Weber, article Tatsenn. Hant-mrterbicch de Rudolph Wagner, t. III, 482.

la tête de l’opérateur qui l’interrogeait « semblait toucher son œil », mais il n’en pouvait dire la forme. Il lui fallut trois mois pour qu’il pût commencer à établir un degré entre les distances b

Ainsi donc c’est déjà tout un travail, et un travail des plus compliqués, que celui qui consiste à localiser Jes sensations et à les placer en dehors de nous-même.

Cette habitude prise, il nous faut procéder à un nouveau travail pour arriver à déterminer la grandeur, la nature, la position et la distance de chacun des objets qui intéressent notre cerveau. C’est ainsi que nos connaissances se basent et s’appuient toujours sur une série de rectifications le plus souvent inconscientes, mais en tout temps fort compliquées.

« Un moyen sur lequel l’âme fonde ses jugements de la grandeur et de la distance des objets, écrit un observateur du siècle dernier % est la connaissance que nous avons de la grandeur naturelle de ces objets et de la diminution que l’éloignement y apporte. Un couvreur vu au haut d’un clocher me paraît d’abord un oiseau; mais dès que je le reconnais pour un homme, je l’imagine de cinq à six pieds, parce que je sais qu’un homme a pour l’ordinaire cette hauteur; et tout d’un temps, je juge par comparaison la croix et le coq du clocher d’un volume beaucoup plus considérable que je ne les croyais auparavant. — C’est ainsi que la peinture exprimera un géant terrible dans l’espace d’un pouce, en mettant à côté de lui un homme ordinaire qui ne lui ira qibà la cheville du pied, une maison, un arbre qui ne lui iront qu’au genou ; la comparaison nous frappe et nous jugeons d’abord le géant énorme, quoiqu’au fond il n’ait qu’un pouce. »

Nous pourrions poursuivre ce genre d’études fort loin, et les découvertes contemporaines nous ménageraient assurément des

Page 1