DE L’EXISTENCE DES PEUPLES ET DES DIVISIONS QU’ELLE COMPORTE
iNsi que la vie de l’homme, l’existence des peuples se divise en trois périodes, qui pourraient sans inconvénient prendre les mêmes noms, mais qu’on appelle plus généralement ; Barbarie, Grandeur, Décadence, et dont la formule artistique se résume par : le Symbole, le Type, le Portrait.
Ces deux évolutions , l’une isolée, l’autre collective, ont le même point de départ, le même point d’arrivée, et leurs sommets revêtent les mêmes carac-
FIG. 40. — PETITE NOURRICE Attribuée à Bernard Palissy.
tères, avec cette ditférence toutefois que pour les peuples la mort n’est pas toujours absolue, complète, définitive, et que les nations ou les races, le plus souvent, ne disparaissent pas, mais se fondent, se m.odifient, se transforment.
Lorsque l’effondrement final se produit à la suite d’une conquête, ou bien lorsqu’une révolution politique ou sociale amène au pouvoir une fraction, une classe de la population qui’, s’émancipant d’une lourde tutelle, se substitue à celle qui l’avait jusque-là dominée, le vainqueur, après avoir renversé le vaincut parfois l’écrase, le détruit, mais le plus souvent se l’assimile et l’absorbe. En sorte que, si Ton peut dire avec Pascal que « l’humanité est un homme qui vit toujours et apprend sans cesse », il faut ajouter que les agglomérations, les peuples, les nations qui composent cette humanité, se renouvellent continuellement, aussi bien au point de vue physiologique qu’au point de vue politique ou social, et que chacun de ces peuples, chacune de ces nations possède une existence propre, soumise à une série de transformations parfaitement régulières.
Revers d'une médaille de Henri IV, par Guillaume Dupré.
DE LA PREMIÈRE PÉRIODE DE L’EXISTENCE DES PEUPLES, DITE PÉRIODE DE BARBARIE
ES trois périodes que nous venons (Collection Moreau). d’énuiTiérer la plus longue est la pé-
riode de Barbarie, et c’est aussi la moins connue. — C’est donc sur elle que nous allons concentrer plus spécialement nos recherches et nos études.
Suivant qu’on élargit ou qu’on rétrécit le cercle dans lequel l’observation doit se mouvoir, les proportions de cette première période se modifient. S’il s’agit d’une race, la Barbarie commence toujours par la sauvagerie la plus absolue ; pour une nation, pour un peuple, pour une classe de la population appelée à la direction du goût, l'infériorité première n’est que relative.
Dans le premier cas, les transformations sont vivement tranchées, les évolutions très clairement écrites; elles peuvent se déterminer par des règles et se formuler comme des lois. Dans le second, les saillies s’estompent, les limites se confondent, tout devient affaire de relation, de proportion, de
mesure. Le premier cycle peut se comparer à la vie d’un arbuste depuis le moment où il jaillit du sol jusqu’à celui où, terrassé par la vieillesse, il retourne à la terre qui fut son berceau; l’autre est comparable à l’évolution végétale annuelle de ce même arbuste.
Pour rendre notre étude plus saisissante et nos exemples plus frappants, nous prendrons l’observation la plus large, celle dont les caractères sont le plus tranchés. Nous allons donc suivre pas à pas l’évolution complète d’une race, depuis ses premiers bégayements jusqu’à son complet déclin.
Nous venons de dire que la période de Barbarie est la plus longue, nous ajouterons qu’il est même impossible d’en déterminer l’exacte durée. Son point de départ, en effet, se perd dans une nuit absolue, et ses premiers tâtonnements rappellent l’éducation sensorielle de l’homme.
Plus tard la Barbarie entre dans sa seconde phase, laquelle correspond assez exactement à la fraction imaginative de la vie humaine. A ce moment tout est encore grossier et rudimentaire. Comme l’homme enfant, le peuple enfant débute par l’ornement.
Partout où l’homme apparaît à la surface du globe, l’ornement, en effet, apparaît avec lui, et nous avons déjà vu que les anneaux et les colliers, contemporains des plus anciennes manifestations humaines, avaient précédé toute apparence de vêtement, tout rudiment d’architecture.
Quand, fatigué de réunir des coquillages ou de confectionner, avec des pierres ou des dents perforées, des bracelets, des colliers, des ceintures, l’homme songe à orner les objets qu’il touche et les instruments dont il se sert, la première figure qu’il trace est ce même angle, légèrement aigu et tourné vers le haut, par lequel débute l’enfant; et la seconde figure est le triangle, base de toute l’ornementation géométrique, première phase de l’ornementation.
Nous avons déjà expliqué quel rôle extraordinairement important le triangle joue, dès les premières créations humaines, et de quels services Thomme primitif lui est redevable. 11 semble qu’en reconnaissance de ces services, l’humanité entière ait voué une sorte de culte à cette bienfaisante figure. L’enfant montre pour le nombre trois, qui est l’expression arithmétique du triangle, une préférence très marquée, et il n’est pas de peuple religieux et moral qui ne professe à son égard une vénération toute particulière.