Lettres d'Eugène Delacroix, p
le, COM BAT DES VERTUS ET DES VICES
pas, comme dans les arts hébraïques, sarrazins et musulmans s’affranchir de l’étreinte d’un dogme étroit ou mesquin, ou n’hésitant pas, comme dans l’art russe primitif, à mélanger à
FIG. 67. — COURONNE, DITE BONNET DE KASAN. (Antiquités de l’empire de Russie.)
des ornements féeriques, des figures d’animaux ou bien d’hommes dignes d’un enfant à ses débuts h
La littérature, suivant la même marche, présente les
I. Voir Antiquités de l’empire de Russie, et notamment la couronne dite bonnet de Kasan {2' vol., n° 3), merveille d’ornementation inventionnelle avec ses trente-si.v cartouches en or ciselé et niellé, dont pas un ne répète le dessin de l’autre. Voir également (3' vol.) l’arquebuse du tsar Ale.vis Mikhaïlowitch (voir page 112] (1654), Is grand carrosse de gala (fig. 133), qui, à côté de dessins d’ornement incomparables d’élégance et de finesse, montrent des peintures ou des incrustations absolument enfantines.
mômes caractères. Elle devient mieux réglée, plus correcte, plus assise et commence à se vêtir de riches arabesques ; mais son expression demeure indécise.
C’est un moule plus régulier où l’imagination essaye de couler ses pensées; mais celles-ci sont encore vagabondes et elles aiment leur vagabondage. Ce qu’elles demandent, c’est moins une forme lucide, qui les exprime et les condense, qu’une fantaisie qui les pare avec magnificence et les habille pompeusement. Ce sont des folles qu’on laisse courir pourvu qu’elles soient riches et bien vêtues.
Un pas en avant et le peuple, la nation, la race qui nous occupe va entrer dans l’âge de production, dans la période de grandeur. Malheureusement, bien des peuples, bien des nations ne franchissent pas ces colonnes d’Hercule, et s’arrêtent brusquement à ce point de leur développement. Cette dernière étape, ce pas suprême, combien ne l’ont pas fait !
Pour ceux-là, leur histoire est finie. Il n’y a plus qu’à tourner la page, qu’à laisser tomber un voile sur leurs destinées. Ils arrivent à la décadence sans avoir connu l’expression sublime de l’Art, et si l’on doit convenir qu’ils ont traversé une époque de grandeur, cette expression est uniquement relative à leur propre existence. Cela signifie simplement que cette période a été supérieure à leur commencement et à leur fin.
Ils sont, dans l’histoire générale de l'humanité, ce que sont dans la vie d’un peuple ces artistes de troisième ordre qui, chargés de distraire les esprits mal cultivés, se tiennent volontairement en retard de plusieurs générations, pour pouvoir être à la hauteur des intelligences tardives.