PÉRIODE DE PRODUCTION OU DE GRANDEUR
OU R la plupart des nations, des peuples et des races qui franchissent ce Rubicon magnifique, c’est généralement par la révélation des beautés du corps humain que s’effectue la transformation esthétique, qui doit amener l’ère de production ou de grandeur.
Jusque-là, on s’était contenté d’orner, de décorer, d’enjoliver, de parer, d’embellir; maintenant (et c’est en cela que consiste l’évolution), on va combiner des formes si belles qu’elles pourront se passer de parures, si parfaites qu’elles n’auront pas besoin d’ornement.
FIG. 69. — VASE ANTIQUE Musée du Louvre.
On ornait la construction, on va désormais construire l’ornementation.
La merveilleuse symétrie qui règne dans le corps humain apporte dans les arts le sentiment de l’ordre et de l’éc[uilibre. Le fonctionnement de ses membres et de ses organes dévoile le mystère de la vie. Ses proportions harmonieuses et logiques donnent à l’homme la notion des règles, et, transportées dans tous les arts, produisent cette élégance, cette correction, cette suavité de la forme, cet équilibre qui constituent les caractères supérieurs du Beau.
Sous l’empire de ces préoccupations supérieures, cette période bénie se montre abondante en chefs-d’œuvre de toute sorte. Les talents naissent de tous cotés ; de toutes parts les génies affluent. Les grands ouvrages semblent jaillir naturellement du sol, et, même dans les genres qui paraissent antipathiques à la race^ l’elfort suprême a lieu. Une ère glorieuse, magnifique, superbe, s’ouvre alors. Il semble qu’un réveil universel se produise, et qu’au lendemain d'une nuit de plusieurs siècles le peuple favorisé se trouve transporté au milieu de clartés sublimes, qui le pénètrent et l'inspirent.
Cette merveilleuse Nature, qu’il considérait d’un œil distrait et inditFérent, voilà qu’il est pris pour elle d’un amour indicible. Cette civilisation, qu’il a détruite jadis et dont hier il ne faisait aucun cas, il la retrouve avec le prestige qu’ont toujours les ruines, prestige qui les fait estimer plus grandes, plus belles, plus imposantes surtout. Les vases qu’il brisait avec joie, les statues qu’il foulait aux pieds, les monuments dont il empruntait les matériaux pour édifier ses châteaux ou pour bâtir ses chaumières, il les admire maintenant, il les respecte, il les vénère. Ces livres merveilleux, qu’il regardait comme une invention diabolique et qu’il brûlait avec un malin plaisir, il les dévore, les traduit, les commente. Il verse des larmes amères
sur les trésors détruits par ses pères, et cloue le nom des iconoclastes à un infâme piiori.
Par un retour à la fois violent et logique, l’admiration dont il se prend pour ces chefs-d’œuvre est d’autant plus vive