Arma antiqua, manus, ungues dentesque fuerunt
Et lapides, et item sylvarum fragmina rami.
Posterius ferri vis est ærisque reperta,
Sed prier æris erat quam ferri cognitus usus.
Voir les remarques ingénieuses de M. John Lubbock. — U Homme préhistorique. Paris, 1876; p. 5.
2. Voir O. Beauregard, les Divinités égyptiennes. Paris, 1866; p. 38.
« Trop de livres, s’écrie Voltaire, sont pleins de toutes les minuties des actions de guerre, et de la fureur, et de la misère des hommes... », et ce cri est l’expression même du trouble qui
Musée du Louvre.
saisit le philosophe et l’historien, dès qu’ils veulent approfondir le passé.
Prenez un de ces précis qu’on laisse imprudemment dans les mains de l’enfance. Qu’y trouvez-vous? des guerres, des usurpations, des mariages et rien d’autre. Tellement que la vie de l’humanité semble se résumer en une série d’unions princières.
de crimes et d’attentats. La moindre action louable semble si discordante dans un milieu pareil, qu’elle y affecte les proportions d’un miracle de vertu. Rollin s’extasie pendant des pages entières sur la clémence d’Auguste et sur la continence de Scipion. Pour les excès et les crimes, ils sont qualifiés avec tant d’indulgence que l’horreur qu’on en devrait avoir fait place au pardon et à l’oubli. Par là, la conscience du lecteur est faussée, son jugement altéré, son honnêteté compromise. A chaque page de ces précis le bon sens est souffleté et les passions malsaines reçoivent une excitation dangereuse. En outre, par de semblables lectures, l’équité, la justice, si difficiles à inculquer à l’enfant, la tolérance qu’on a si bien qualifiée « de toutes les vertus la plus moderne^ », sont atrophiées dès le principe.
Ainsi, au lieu d’enseigner à ceux qui débutent dans la vie les efforts incessants que l’humanité a dû faire pour arriver, de progrès en progrès, d’étapes en étapes, à cet état supérieur où nous la voyons parvenue; au lieu de leur parler du travail, du dévouement, de l’abnégation, de la résignation nécessaires, indispensables, des souffrances que réclame chaque pas fait en avant, de l’obstination et de la constance que nécessite chaque amélioration à notre commune destinée; on développe en eux le culte de la force matérielle, le respect du fanatisme, l’admiration pour la brutalité victorieuse. On surexcite leur jeune imagination au point qu’ils finissent par considérer les excès comme licites, les violences comme naturelles, les parjures comme permis ; et peu s’en faut qu’ils n’admirent ceux qui commettent ces crimes, car leurs détestables actions, bien loin d’être condamnées par ces livres, sont racontées sans indignation, excusées sans ménagements, et parfois même exaltées par ceux qui devraient les flétrir.
Si les écrivains de l’antiquité et du moyen âge ne nous
I. Voir W. Bagehot , Lois scientifiques du développement des nations. Paris, 1875; P- 175-
ont point conservé le récit détaillé des luttes de l’homme contre la matière, luttes qu’il serait aujourd’hui si intéressant de connaître, on ne peut toutefois leur en vouloir. D’abord ils n’écrivaient point pour nous. En outre, cette grande bataille de la vie, à laquelle ils prenaient part chaque jour, leur semblait si naturelle, si dépourvue d’attrait, si dénuée de tout charme, qu’il ne pouvait leur venir à l’esprit d’en fixer le souvenir. Ce qu’ils tenaient, au contraire, pour intéressant et digne d’être connu, c’étaient les accidents hors de nature, les faits étranges, les bouleversements extraordinaires qui frappaient leur imagination impressionnable, prompte à l’exagération ; et en les notant soigneusement ils croyaient agir avec sagesse.
Mais s’ils sont excusables, que dire de ceux qui, par un inqualifiable entêtement persévèrent dans cette voie funeste ?
Est-ce donc que le chemin suivi par les écrivains qui nous ont précédés soit le seul praticable, le seul qui puisse mener à quelque résultat? — Mais non, il n’en est rien; et si l’histoire de l’humanité est entièrement à refaire, ce ne sont certes pas les matériaux qui manquent pour ce grand travail de restitution.
Il est moins difficile, en effet, de reconstituer l’existence d’une nation, les mœurs et les usages d’un peuple (alors même que la nation est disparue ou que le peuple est dispersé), que de reconstituer la biographie d’un homme à l’aide de ses œuvres. Or, les œuvres d’un peuple, ce sont les lois qu’il s’est données, les institutions qu’il a créées, son industrie et surtout ses arts.
A travers les documents laissés par toutes ces sociétés anéanties et que nous voudrions tant connaître, il est bien facile de rencontrer quelques-uns de ces monuments où se reflètent leurs aspirations, leurs qualités dominantes, leur caractère. Ce sont ces monuments qu’il faut rechercher, et quand on les a trouvés, c’est avec eux qu’on doit essayer la restitution de ces
civilisations disparues. Montesquieu a glorieusement ouvert la voie, et d’autres l’ont suivie avec trop de bonheur, pour que la démonstration ne soit point complète. Le doute à cet égard est d’autant plus permis, que souvent il suffit d’un simple objet mis au jour non seulement pour rectifier tout un volume d’appréciations
Kl G. 4. — MIR MILLON, GLADIATEUR ANTIQUE.
Dessin d'enfant relevé à Pompéi. Maison du Faune, première colonne au fond du jardin.
fausses, mais encore pour faire la lumière sur toute une époque, et pour nous révéler une société que nous ne connaissions pas.
Tournons un instant nos regards vers la Grèce de Périclès ou d’Alexandre, telle que nos livres classiques nous ont appris à la connaître. Nous n’apercevons ce pays privilégié qu’à travers un harmonieux groupement de temples et de statues. La Grèce de ces temps pose devant nous parée, drapée, solennelle, grandiose par son génie, polie par ses mœurs, et démesurée si nous
la comparons à notre taille. Dès notre enfance, on nous a habitués, en etfet, à considérer dans notre imagination la moindre cité antique comme une sorte de faubourg de l'Olympe peuplé de héros et de demi-dieux.
Mais voilà que des fouilles heureuses placent sous nos regards quelques figurines de Tanagra ; et il suffit de Tappari-