‹ L'art à travers les mœursChapitre 5 sur 171 · I. Considérations sur V Histoire de France · texte numérisé non relu

I. Considérations sur V Histoire de France

et de loin en loin, quelques lignes nous révélant les mœurs, les usages, les besoins de tant de peuples disparus, nous disant leurs aspirations, nous racontant leur existence intime.

Cette tendance à ne considérer comme faits méritant d’être retenus, comme événements dignes d’étre racontés aux races futures, que les seules actions s’écartant des lois générales de la sociabilité, a conduit ces étranges historiens à nous transmettre en détail la vie des monstres qui, de leur vivant ou avant eux, se sont constitués les fléaux de l’espèce humaine.

Tous ceux qui ont su briser, asservir, détruire, usurper, ont vu leurs moindres actions recueillies avec un soin particulier, retracées avec une précaution spéciale, et souvent amplifiées au point que, pour la postérité, ils sont le plus souvent devenus des grands hommes, des géants, des héros.

Les plus sages historiens, les plus honnêtes, les plus sagaces, n’ont même pas su résister à la fascination singulière qu’exerçaient les auteurs de ces sombres forfaits.

« J’entreprends une histoire pleine de catastrophes, de combats, de séditions terribles même durant la paix », écrit Tacite au début de ces pages admirables que nous considérons encore aujourd’hui comme un parfait modèle de conception et de style. « Quatre empereurs égorgés, trois guerres civiles, plusieurs étrangères et la plupart mixtes, des succès en Orient, des revers en Occident, des troubles en Illyrie... »; et pendant qu’il nous décrit ces détestables carnages, pendant que de sa plume austère il flétrit les funestes excès de monstres dont l’éloignement et la sauvagerie faussent les proportions, nous continuons d’ignorer le sort des générations laborieuses qui ont vécu, travaillé, souffert et gémi, qui sont mortes à la peine.

On sait le nom du fou qui brûla le temple d’Éphèse et l’on ignore celui de l’architecte qui l’a bâti. Les scélérats et les incendiaires ont leur légende. On ne connaît ni l’homme qui le

premier inventa la charrue ni le peuple qui se servit le premier de l’alphabet.

Les seuls écrivains qui aient consenti à nous transmettre quelques traits des mœurs anciennes sont des voyageurs ou des censeurs. Xénophon, Hérodote, Diodore, Pausanias, Varron, Lucilius, Strabon, Pline l’Ancien, Juvénal, Tertullien et quelques autres lèvent un coin de ce sombre rideau qui nous dérobe l’antiquité grecque ou latine. Mais s’ils prennent ce soin, c’est uniquement parce que les spectacles qui s’offrent à leurs yeux leur semblent nouveaux, les mœurs curieuses, les habitudes singulières, les usages dangereux; ou parce qu’il leur faut nommer les coupables excès qu’ils entendent flétrir et détailler les abus contre lesquels ils s’élèvent.

A ces historiens précieux mais inconscients, je dirai presque involontaires, on doit ajouter aussi quelques poètes enclins aux descriptions. Encore leur lyrisme prend-il parfois des détours si inattendus, qu’il déroute l’esprit de ceux qui les étudient. Leur imagination illumine, transforme, métamorphose les spectacles qui les inspirent au point de les rendre méconnaissables. Toute l’instruction qu’on pourrait tirer de leur récit s’évanouit. Étouffée sous le poids des images brillantes, presque toujours elle est perdue.

N’est-ce pas seulement de nos jours qu’on s’est avisé de reconnaître dans quatre vers de Lucrèce la description des trois âges qu’a traversés l’humanité É et de découvrir que la descente si dramatique d’Orphée aux Enfers se résumait en une simple visite du poète aux hypogées égyptiennes “ ?

Page 1