FIG. 79. — LAMPE ANTIQUE
• Musée du Louvre.
tâtions identiques. 11 ne saurait en etre autrement. La Nature, en effet, est une dans toutes ses parties. L’arbre, la plante, le sol lui-mème sont soumis à des lois immuables, semblables à celles qui règlent la destinée humaine.
L'arbre, au printemps, se couvre de bourgeons et de fleurs, puis le fruit se montre, grossit, se colore, mûrit et tombe. L’hiver arrive. Les feuilles disparaissent à leur tour et l’arbre redevient un noir squelette. — C’est l’image de notre vie. « Les roses sont, en ce monde, de bien courte durée, les fleurs sont fugitives et la verte parure des forets ne va pas au delà de l’année » ; ainsi s’exprime le fameux Motet de Luigi, si fort à la mode au xvifl siècle, et qui constate dans cette évolution annuelle l’image de notre frêle et chétive existence.
La graine jaillit du sol ; un arbrisseau pointe, pousse, se développe, étend fièrement ses branches autour de lui et couvre de son ombre bienfaisante le sol qui l’a vu naître. A mesure que les années se succèdent, l’arbre grandit en force, en ampleur, en majesté. Mais rien n’est éternel. Un jour arrive où la sève rebelle ne monte plus; le tronc se fend, le feuillage jaunit, les branches se dessèchent, meurent et se brisent. Un orage renverse le colosse, à moins que la décomposition ne se charge de l’anéantir. Alors celui qui avait résisté aux vents et à la tempête, qui avait bravé la foudre, s’effrite, s’émiette et dissémine sur le sol qui l’entoure ses misérables débris. N’est-ce pas la fidèle image de l’existence des nations ?
Or, s’il est permis au botaniste d’indiquer, même à de longues distances, à l’aide d’un fruit ou d’un bourgeon, à l’aide d’une feuille conservée dans un herbier, à quelle essence appartient l’arbre, de quel pays il est originaire, à quelle période de son développement il était parvenu, — pourquoi, puisque les règles sont les mêmes, ne pourrait-on rien faire de semblable pour l’humanité ?
Il semble cependant qu’il soit facile de déterminer approximativement l'àge d'un homme en étudiant ses ouvrages. On sent bien, rien qu’à les voir ou à les entendre, s’ils sont le fait d’un érudit ou d’un ignorant, d’une nature forte et vigoureuse ou d'un être débile et efféminé, d’un enfant ou d’un vieillard; car chaque âge, nous l’avons vu, a son caractère propre.
« Dans l’enfance, dit Lucrèce, le corps est faible et délicat; il est habité par une pensée également faible. L’âge, en fortifiant les membres, mûrit l’intelligence et augmente la vigueur de l’âme. Ensuite, quand l’effort puissant des années a courbé le corps, émoussé les organes, épuisé les forces, le jugement chancelle et l’esprit s’embarrasse comme la langue. »
S’il est vrai que l’œuvre fasse reconnaître l’artisan, en observant la succession de ses œuvres, on doit donc pouvoir reconstituer les diverses phases de sa vie. — Et, si la chose est faisable pour l’homme pris individuellement, considéré isolément, combien ne l’est-elle pas davantage pour l’agglomération, c’està-dire pour la race, la nation, le peuple? A mesure qu’elles s’étendent, les règles se généralisent. Il est d’autant plus aisé d’étudier les sensations et les sentiments artistiques d’un peuple que ceux-ci se trouvent condensés, et en quelque sorte résumés en un certain nombre d’ouvrages d’ordres divers, produits d’intelligences variées, qui, se complétant et se contrôlant les uns par les autres, peuvent être considérés comme l’expression exacte du milieu dans lequel ils ont été produits.
Les individualités qui ont enfanté ces ouvrages et sont les artistes de leur temps, se recrutent parmi les êtres privilégiés qui, grâce à la force de vitalité à eux départie, personnifient en eux-mêmes un grand nombre d'individus, en même temps que par une sensibilité et une impressionnabilité spéciales, ils subissent avec une intensité extrême les passions, les affections, les haines et les préoccupations de leur entourage.
Se pénétrant des préjugés de la masse, condensant en eux les impressions générales, ils deviennent les interprètes du goût, dirigent la production dans un sens nettement défini et impriment à l’Art un caractère dominant. Aussi en analysant leurs ingénieux travaux, pénètre-t-on les couches qu’ils représentent, et en déterminant le vrai caractère de leurs pensées, peut-on retracer le portrait de leur temps, car dans leurs aspirations se résument celles de leurs contemporains.
L’homme, en effet, à chaque âge de sa vie ; la nation, à chaque évolution qu’elle accomplit, obéissent à des idées générales qui les enveloppent, les étreignent, les dominent.
Ces idées générales sont imposées à l’homme par sa constitution, son tempérament, son degré d’intelligence, mais bien plus encore par l’éducation qu’on lui donne, l’instruction qu’il reçoit et par le milieu dans lequel il gravite.
Pour les nations, ce sont les origines, les influences climatériques, les habitudes, les besoins et surtout le degré de civilisation, de force ou de mollesse, qui règlent cette somme de préjugés, « jugements portés ou admis sans examen », comme les définit Duclos, qui, s’additionnant les uns aux autres, finissent par constituer ce qu’on appelle les traditions. Ces préjugés, ces traditions forment une loi commune; ils exercent un tel empire qu’ils forcent tous les hommes d’une même époque à penser, à parler, à produire d’une même façon.
Non seulement la nation tout entière obéit à certaines croyances, à certaines idées dominantes, qui règlent ses tendances générales, ses aspirations et ses productions intellectuelles; mais la tyrannie des préjugés pénètre jusque dans les plus petites actions de la vie et impose à chacun des membres du groupe social les mêmes formules de langage, la même urbanité, le même costume, les mêmes attitudes et des habitudes identiques.
Tous les hommes d’une même époque et d’un même pays ont une manière particulière d’agencer leurs demeures, d’équiper leurs chevaux, de s’armer pour combattre, de construire leurs temples et leurs palais, de meubler leur intérieur, d’orner leurs vêtements, de représenter ou d’embellir leurs personnes. Et cette manière leur est tellement spéciale, que plus tard, quand on veut les copier exactement, cela est reconnu impossible.
Chaque époque a des couleurs et des contours qu’elle préfère, des formes qu’elle affectionne, des symboles qu’elle vénère. Ces formes, ces symboles, on les retrouve si régulièrement dans toutes ses productions, que les érudits se trompent bien rarement et n’attribuent presque jamais celles-ci à une autre époque que celle dont elles dépendent réellement. Avec de semblables éléments entre les mains, il semble donc qu’il soit facile de restituer le passé.
Qu’on n’objecte point, en effet, les exceptions qui se produisent. De tout temps les exceptions n’ont fait que confirmer la règle, et par le scandale qu’elles provoquent, par le trouble qu’elles occasionnent et les protestations qu’elles suscitent, on peut juger combien le préjugé qu’elles attaquent est profondément enraciné dans le cœur de l’homme et dans les mœurs de la nation.
La pensée humaine, bien loin d’être libre, bien loin d’être exempte de toute contrainte, comme on le dit souvent, est au contraire sujette au plus étroit esclavage, et, alors même qu’elle serait libre, l’homme ne le serait point de l’exprimer comme bon lui semble.
Les esprits les plus éminents et les plus divers sont d’accord sur ce point délicat. C’est peut-être le seul qui ait eu à la fois l’assentiment de saint Augustin et de Sénèque, de Montaigne et de Beccaria, de Pascal, de Romagnosi et d’Hersen. La définition et les causes de cet asservissement varient, il est vrai, suivant les écrivains, mais le résultat demeure le même;
et c’est là l’essentiel. Que .saint Augustin s’écrie : « Non eiiim ciiiquam in potestate est qnid reniât in mentein », ou que Romagnosi écrive : « Les actions humaines dépendent des voûtions, les voûtions des idées, et les idées des impressions faites par des objets e.xternes ‘ »; il est clair que l’homme est dressé, dès son enfance, à vouloir certaines choses et à n’en pas vouloir d’autres, sous peine d’étre soumis à une foule de vexations et de mauvais traitements édictés par les lois, les mœurs, les usages et les préjugés ambiants.
Toute notre éducation, toute notre instruction, l’initiation à la vie que nous recevons de nos parents, de nos professeurs, de nos maîtres, n’ont pas d’autre but que de préparer notre esprit à subir le joug d’un certain nombre d’idées générales, qui sont considérées, suivant le temps où elles se produisent, comme les meilleures et les plus favorables au bien-être public, à la grandeur de la race, à la prospérité de la nation. Peu à peu ces idées deviennent nôtres, au point que nous voulons à notre tour les imposer à autrui. Elles font partie de ce bagage d’opinions « assez fortes pour se faire épouser au prix de la vie - » dont parle Montaigne. Mais elles ne nous en ont pas moins été inculquées de force, parfois même aux dépens de notre corps.
Plus tard, les besoins, l’ambition, les liens de l’affection, la dépendance, l’exemple, la crainte du scandale et la peur du châtiment viennent encore augmenter la sujétion dans laquelle nous vivons, et resserrer les liens qui nous enveloppent. La tyrannie se fait alors si pressante, si étroite, que nul ne peut s’y soustraire et que, le pouvant, on ne l’oserait pas. Voilà pourquoi Pascal nous dit que « la coutume est une seconde nature qui détruit la première L » C’est en quelque sorte un torrent qui