FIG. 83. — MÉDAILLE GAULOISE
Cabinet des médailles.
portion du patrimoine moral que chaque nation qui disparaît lègue à celle qui la remplace ; et aucune ne doit la transmettre telle qu'elle l'a reçue h »
Ajoutons en outre qu’aucune épopée nationale, dans ses transformations multiples, ne marque mieux les étapes successives auxquelles les peuples sont assujettis dans leur régulier développement.
Pour trouver en elle un cycle complet, normal, parfait, il n'est meme pas besoin, en effet, de remonter, dans l’existence de nos ancêtres, jusqu’à ces époques obscures, dangereuses, où tout est mystère et ténèbres, où l’histoire, entièrement enfouie dans le sol, ne laisse transparaître aucune date certaine et ne livre aucun fait précis. Il n’est pas besoin de creuser la terre ni de fouiller les cavernes.
Peut-être, si nous osions nous aventurer jusque dans les antres de Laugerie-Basse, de Tayac, de la Madeleine, trouverions-nous dans ces mystérieuses profondeurs la présomption d'une évolution primordiale, jusqu’à présent inexpliquée. Peutêtre y découvririons-nous la trace d’une espèce d’hommes plus délicate, plus parfaite, mais moins forte, arrivée au terme de la perfection artistique qui lui était dévolue, et brusquement remplacée, absorbée ou détruite, par une autre race moins cultivée mais plus robuste, les Walyas, pour lesquels ces premiers travaux furent perdus, et qui ne comprirent rien à ces primitives créations relativement trop élevées. Mais, nous le répétons, il n'est point nécessaire de remonter si haut. 11 n’est même pas indispensable de prendre cette seconde race, plus énergique, plus robuste et moins cultivée, à ses premiers essais d’art, à ces dolmens, à ces menhirs qui, à l'heure actuelle, nous étonnent encore par leur grandeur et nous semblent, par leurs proportions colossales, être des œuvres de géants.
I. Augustin 'IhiciTv, Considérations sur /'histoire de France.
Ces envahisseurs, ces Walyas, ces Gaulois, car c’est ce nom si cher à nos cœurs qu’on va leur donner désormais, travaillés par leur belliqueuse ardeur, ne sont point demeurés, peuples contemplatifs, en admiration devant leurs travaux héroïques. L'amour de la conquête, le besoin de l’inconnu, la soif du butin les entraînèrent vers de lointains rivages. Par bandes formidables, ils descendirent vers le pays du soleil. Ils traversèrent les fleuves, enjambèrent les montagnes. Comme un torrent, ils se répandirent dans les riches plaines de l’Italie, dans les fertiles contrées qui bordent la mer Méditerranée, et du Tage au Danube ils promenèrent leurs bruyantes cohortes, venant se heurter partout à la civilisation.
La Grèce terrifiée les vit s’avancer invaincus et terribles , franchir les Thermopyles et porter à Delphes, jusqu’au seuil du temple merveilleux, leur ardeur profanatrice et leur goût du pillage. La Macédoine, la l’hrace furent occupées par eux, et la Phrygie les reçut quand, repoussés de Syrie par les armées d'Antiochus, refoulés par Eumène souverain de Pergame et par son successeur Attale, ils se virent cantonnés sur un territoire qui leur demeura acquis.
L’Italie, elle aussi, les a vus camper dans ses champs dévastés, et Rome pendant quatre cents ans se défendit contre eux avec des fortunes diverses. Lutte terrible, où, comme le dit Salluste, « il s’agissait, pour la Ville éternelle, non de la gloire, mais de la vie ».
Quand enfin, après tant de sang répandu, après tant de combats, après tant de conquêtes faites et perdues, ils reprirent le chemin de leur patrie primitive, ils étaient déjà d’autres hommes qu'au départ. Les bords de l’Adriatique leur avaient révélé les doux et fascinants mystères d’une vie délicate et policée. Les villes de la Grande-Grèce, Sybaris, Tarante, Crotone, Locres les avaient initiés à des plaisirs inconnus jusque-là. La civili-
sation étrusque avait dégrossi leur rudesse naturelle, et Rome elle-même, Rome qu’ils avaient battue, prise, occupée, n’avait pas été, par ses exemples, sans influence sur eux.
Rentrés dans leurs foyers, ils rapportaient avec leur part de butin, les précieux éléments, les semences fécondes d’un art et d’une civilisation supérieurs. Ils n’étaient plus ces sauvages étranges, demi -nus, tatoués, dont, quinze siècles avant notre ère, les Égyptiens avaient fixé les traits sous la figure symbolique du TamJioii. Comme ce Celte primitif, ils avaient encore la peau blanche et les yeux bleus; comme lui, ils continuaient à rejeter en arrière leurs longs cheveux ; toujours comme lui, ils portaient encore deux nattes soigneusement tressées et tombant le long du visage. Mais à l’unique vêtement du Tamhoii, à ce manteau primitif percé d’un trou pour laisser sortir le bras droit, ils avaient substitué un costume déjà fort compliqué au point de vue de la coupe, de l’ornementation et du décor.
Ils portaient un pantalon étroit appelé Dracœ (braies), des souliers de cuir à semelle épaisse, dont le nom romain, Galicæ\ indique sutfisamment la provenance primitive. Ils se couvraient enfin d’une sorte de blouse, le Sagiim (la saie), qui laissait à leurs mouvements une grande liberté.
La connaissance des métaux leur permettait, en outre, de
FIG. 81. — LE TAMHOU.
D'.iprcs Touvrage de Brugsch.
I. C’est clans ces Galicœ qu’il faut voir l’origine de nos « galoches î''.
façonner des parures et des armes. Au cours de leurs voyages, ils avaient appris à fondre, à couler, à planer, à estamper et à composer ce brillant alliage de cuivre et d’étain qui imite l’or. « Leurs guerriers, dit M. Quicherat, avaient des armes semblables à celles des héros d’Homère h »
Les casques et les fragments d’armure qui sont parvenus jusqu’à nous présentent en effet, avec une forme élégante, gracieuse, distinguée, une ornementation simple, sobre, mais bien répartie et dénotant un goût délicat. Quant à leurs bijoux, ils étaient célèbres. Les Romains copièrent leurs anneaux, leurs bagues, leurs bracelets, leurs fibules, et ces torques qui valurent à Manlius Torquatus son surnom, — bijou national si répandu, si commun, qu’après la bataille de Telamon, Lucius Æmilius en rapporta à Rome de pleins tombereaux; parure si généralement portée, si caractéristique, que jamais les Romains ne représentèrent les Gaulois sans leur suspendre autour du cou un de ces élégants colliers.
Dans leurs rapports avec les Phéniciens, les Ligures, les Étrusques, ils avaient également appris à fondre des verroteries, à façonner le corail et l’ambre, et ils allaient bientôt découvrir l’art de l’émailleur, cet art national par excellence, dans lequel notre pays devait toujours exceller. Ainsi, obéissant à cette loi inéluctable que nous avons signalée dans la première partie de cet ouvrage, à leur retour en Gaule, nos ancêtres étaient passés maîtres dans l’art d’orner leur personne et justifiaient amplement cette critique d’un de nos jeunes archéologues ; « les Gaulois construisent à peine des maisons et sont déjà couverts de bijoux de prix - ».
Mais cette initiation ainsi importée ne devait pas demeurer
1 . Histoire du Costume en France. — Temps primitifs, époque celtique.
2. Lionel Bonnemère, Voyage à travers les Gaules, 56 ans avant Jésus-Christ.
stcitionncurc j et lu rtipiditc ^l^cc Icic^oellc le pti^s tout entier nllQit se couvrir de monuments superbes, la promptitude avec laquelle ses habitants allaient s'assimiler les connaissances de leurs voisins, plus avancés ou mieux servis par leurs traditions et par leur climat, devaient affirmer, dès ces temps reculés, la merveilleuse aptitude de notre race pour toutes les choses de l’art.
Bien longtemps, en effet, avant que les Romains prennent
la route de cette Gaule chevelue, qu’ils redoutent si fort, et dont les invasions sont pour eux une menace perpétuelle, les habitants de la Gaule cisalpine, de cette Gaule togata, comme on l’appelait alors pour exprimer qu’on y était aussi civilisé qu’à Rome, avaient remonté vers leurs frères du Nord pour leur porter la bonne parole. Les villes qu’ils avaient fondées Mcdiolanum (Milani, Drixia i Brescia), (Bologne), Sena- Gu///cz7 (Sinigaglia), étaient en rapports constants avec les populations d'au delà des Alpes, pendant qu’aux bords de la Méditerranée l’antique Phocée, Marseille commerçante, industrieuse.
Fia. 85. — TORQUE GAULOIS Provenvint des fouilles de Caranda (Collection F. Moreau).
active dès son berceau, établissait un courant d’échanges entre les riverains du Rhône et ce qu’on regardait à cette époque comme l’extrême Orient.
Aussi quand Rome puissante et redoutable, quand Rome, la proie promise aux Gaulois par leurs chefs et par Annibal, entreprit à son tour de menacer la Gaule, de l’attaquer chez elle et de la conquérir, trouva-t-elle en face de ses armées des peuples amoureux de leur indépendance, fiers de leur antique liberté, mais en même temps supérieurement préparés pour comprendre les institutions romaines, pour se pénétrer des mœurs de leurs vainqueurs et pour exceller dans les arts de leurs conquérants .
« Trop prompte fut la romanisation des provinces les plus éloignées des Alpes, écrit M. Benjamin Fillon, pour ne pas supposer que, dans quelque repli secret du cœur de beaucoup de vaincus, les vainqueurs avaient eu de longue main un allié latent gagné à leur cause. »
Cet allié, nous le connaissons. Entre Gaulois et Romains, bien avant la conquête de César, il existait plus d’une affinité secrète. L’influence des institutions et les exemples de l’art romain avaient précédé de beaucoup l’arrivée des légions dans le Nord.
La politique suivie par les empereurs acheva l’assimilation. Malgré les résistances religieuses, malgré quelques révoltes partielles promptement étouffées, la grande masse de la population gauloise, j’entends la population riche, puissante, cultivée, avait, sans abdiquer son esprit d’indépendance, accepté une civilisation qui convenait admirablement à ses tendances et à son esprit.
Cette conversion aux mœurs romaines allait, du reste, bientôt recevoir une consécration irréfragable. Claude, dans undiscours plein de sagesse, avant d’accorder le droit de cité aux habitants de la Gaule, ne disait-il pas au Sénat : « Croyez-moi,
consommons Tunion de deux peuples dont les mœurs et lejs arts sont déjà communs ». Ce mémorable discours, gravé sur des tables de bronze, fut déposé dans le temple d’Auguste, construit à la jonction du Rhône et de la Saône, et aujourd’hui encore on peut voir, au musée de Lyon, ce contrat de famille entre Rome et la Gaule.
.Mais avant cela, il ne faut pas craindre de trop le redire.
FIG. 86. — VASE GAULOIS APODE EN TERRE NOIRE Provenant des sépultures de Caranda (Collection F. Moreau).
l’art gaulois avait déjà jeté ses langes et renoncé à ses premiers bégayements. Répudiant les exigences hiératiques qui défendaient la représentation de l’homme et des animaux, il avait dit depuis longtemps adieu à l’ornementation purement géométrique et cherchait, pour ses médailles, pour ses enseignes, pour ses vases de bronze et de céramique, des exemples dans la flore et des emblèmes parmi les animaux.
Les premières armées auxquelles les légions romaines se heurtèrent sur le sol de la Gaule portaient des enseignes repré-
sentant un cheval libre, une laie, ou bien un sanglier h Les adversaires de César étaient déjà d’habiles artistes. Dans les plaques, les vases, les agrafes, les torques, les éperons, les fibules, les umbos de boucliers, trouvés aux environs d’Alise et contemporains du siège de cette valeureuse cité, on reconnaît une ornementation fine^ des proportions heureuses, une exécution délicate, svelte, pleine de savoir et de goût.
La période d’un siècle qui s’étend entre la proclamation de Vespasien et celle de l’empereur Commode voit, d’une extrémité de son territoire à l’autre, le pays se couvrir de monuments. Lyon, Autun, Bordeaux, Marseille, Bourges, Sens, deviennent autant de centres intellectuels où fleurissent les lettres et les arts. De tous côtés se dressent des maisons, bâties, décorées, meublées à la façon de celles d’Italie. Les puissants et les riches choisissent, pour se construire des villas, les sites les plus pittoresques, dominant les fleuves, les forêts ou la mer. Partout le luxe complète le confortable et les statues s’alignent en bel ordre sous des portiques majestueux. Les proportions de ces statues sont belles, leurs formes sont élégantes, leurs gestes sobres, un peu froids, et la dignité de leurs poses rappelle l’art romain en son beau temps. Le Jupiter du Vieil-Évreux, la statuette d’Annecy, les groupes et les figures des tombeaux de Clermont et de Saint-Remy montrent à quelle perfection était parvenue la statuaire gallo-romaine.
En outre, fidèles au précepte de Charondas, ordonnant que nulle demeure privée n’égale en magnificence la demeure des Dieux, partout, à côté des constructions particulières, les Gaulois avaient élevé des temples et des édifices publics. Les images des empereurs, des impératrices, des Césars déifiés emplissaient les bâtiments officiels et les lieux de réunion. Dans les plus
I. Voir au musée de Saint-Germain toute cette partie de l’art gaulois.
minces bourgades on dressait des monuments aux proconsuls et aux préteurs. Partout on avait bâti à grands frais des amphithéâtres, des cirques, des bains et des basiliques. Combien d’œuvres subsistent encore, qui affirment la grandeur et le goût de cette époque : le temple de Livie à Vienne, la maison carrée à Nîmes, les arcs de triomphe d’Orange, de Cavaillon, de Carpentras et de Reims, les amphithéâtres de Fréjus, d'Orange, de
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jm.
FIG. 88. — FR.\OMENT DE S .\ R C O P H G E G .K L L O - R O M .\ I N (v^ SIÈCLE) A Clermont (Auvergne).
Narbonne, de Bordeaux, de Bourges et de Cahors. A Nîmes et à Arles, des arènes colossales nous racontent l’activité et la richesse des villes de ce temps. A Paris, à Vichy, dans vingt autres endroits, des thermes et des bains attestent que partout la recherche du confort et l’élégance avaient pénétré dans les mœurs.
De cette époque lointaine nous avons du reste un témoin gracieux, aimable, indiscret ; Sidoine Apollinaire, Lyonnais de naissance, Romain par ses alliances, préfet du prétoire, sénateur, évêque par occasion et poète par goût, nous décrit avec une complaisance marquée, en vers et en prose, la vie patri-
cienne d’alors Chrétien de mœurs brillantes, s’il se montre parfois mystique, il n’oublie point cependant les faciles divinités du paganisme, et c’est la coupe en main que, penché « sur le lit couvert de pourpre et qui avidement boira le nectar empourpré », il aime à célébrer les saints mystères de Bacchus, mêlés à ceux de la religion nouvelle.
Mille souvenirs viennent du reste confirmer ce qu’il nous dit du luxe et des arts d’alors. Les mosaïques admirables d’Autun, de Sens et de Reims, les statuettes et les vases du iiu et du iv' siècle, la parure des dames de ce temps, le curieux écrin découvert à Lyon, en i83g, et renfermant des bracelets, des bagues, des boucles et des colliers, ainsi que les terres cuites de Vichy, figures et bustes de femmes nombreux et variés, nous montrent que les modes gauloises avoisinaient celles de la métropole. Le fragment de vase exposé naguère au Trocadéro par M. B. Fillon, les médailles de Posthumus et de Victorin, les sarcophages trouvés à Paris, l’autel de Mithra, découvert au cimetière des Carmélites % attestent à quelle perfection étaient arrivés à cette époque la main-d’œuvre et le goût.
Les besoins d’art étaient tels à ce moment, qu’ils ne respectaient même pas les objets de l’ancien culte. Etrange profanation! les pierres druidiques elles-mêmes se voyaient décorées de sculptures, et le Menhir autel de Plombannalec ® nous présente encore aujourd'hui, gravée dans les rugosités de sa carapace, la figure digne et calme de Teutatès, le Mercure gaulois. Enfin, pour tout résumer en un mot, la politesse et la civilisation gauloises étaient offertes en modèle à la plupart des peuples alliés de Rome. On pouvait donc tout espérer d’une
1. Voir ses panèfryriques, ses èpitlialamcs, et aussi ses lettres.