FIG. 10 4. — FRAGMENT DU SUAIRE DE SAINT SAVINIEN
Éloflfe du x« siècle. (Trésor de la cathédrale de Sens.)
Pour cela, il agrandit, embellit, enrichit les monastères de Saint- Vandrille, de Corbie, de Fulde, de Saint-Gall, et un de ses capitulaires ordonne que des orfèvres soient établis dans chacune des grandes villes de son empire. Par ses ordres, Ébron jette les fondements de l’église de Reims, que son successeur Hincmar
ornera de peintures, de verrières et de mosaïques. Par ses ordres encore, Angilbert, son gendre, abbé de Saint-Riquier, rebâtit son église, la décore de bas-reliefs et de frises, la pare de statuettes d’ivoire et d’or.
Effort gigantesque, activité merveilleuse, élan artistique d’une puissance inconnue jusque-là, dont on ne comprend la grandeur et la portée qu’en énumérant les difficultés, insurmontables pour tout autre, avec lesquelles le grand empereur se trouva aux prises.
Il ne faut pas craindre de répéter, en effet, que Charlemagne dut en quelque sorte tout créer d’une seule pièce, tout enfanter d’un même coup, l’art et les artistes manquant à la fois et personne ne pouvant autour de lui répondre à ses visées grandioses. Un seul fait, au reste, fera comprendre à quelle pénurie de gens habiles on se heurtait en ces temps de relative barbarie.
Pendant toute la durée de son règne, Charlemagne, dit-on, ne put trouver un graveur assez savant pour représenter, sur son sceau, sa royale effigie. Peu désireux de déshonorer ses actes en y apposant une tête aussi affreuse que celle dont Chilpéric II avait fait usage, le fondateur de la dynastie carolingienne en fut réduit, pendant toute une existence, à se servir de deux pierres gravées antiques, représentant l’une un Marc-Aurèle, et l’autre un Jupiter barbu. Pour ses monnaies, il fut tout aussi mal servi. La plupart de celles qu’on frappa sous son règne sont sans effigie, et les pièces qui portent sa figure nous viennent de Rome ou sortent des mains d’ouvriers italiens, byzantins ou grecs.
Pour la peinture, par contre, il semble avoir été plus heureux, et si aucune des décorations murales qui furent fort communes de son temps n’est parvenue jusqu’à nous, du moins avonsnous par les manuscrits la preuve que, dans un genre plus réduit, d’habiles artistes travaillèrent régulièrement pour son compte.
Jusqu’à lui nous ne découvrons, en effet, dans tout ce qui
touche à notre pays, qu’un caractère disgracieux et un art en-
Cü. CCVTd.VtLLEPs^
FIG. 105. — UBLIURE DES QUATRE ÉVANGILES A l’USaGE DE METZ.
(Bibliothèque nationale.)
fantin ; « 11 était bien temps, dit M. Champollion-Figeac que
I. Voir ; Documents palcographiqucs relatifs à l’histoire des beaux-arts.
la salutaire influence exercée par l’illustre monarque se fît sentir dans les arts aussi bien que dans les lettres. »
Cette influence se manifesta par la création, dans les monastères de Saint-Ricquier de Reims, de Fulde, de Corbie, de Saint-Gall, de nombreuses écoles de copistes, d’où sortirent une foule d’œuvres extrêmement remarquables.
Non seulement les plus beaux manuscrits sur vélin pourpre appartiennent au siècle de Charlemagne, et sont en quelque sorte caractéristiques de son règne, mais on constate encore, dans les manuscrits carolingiens, un retour très marqué vers les images bien équilibrées et sainement dessinées de l’antiquité latine , ou vers les somptueuses figures des livres de liturgie byzantins.
Tel est r Evangéliaire donné par Louis le Débonnaire à l’abbaye Saint-Médard de Soissons, et dans lequel se manifeste le style oriental. Tels sont aussi le Sacramentaire de Gellond, précieux par ses images allégoriques; la Bible, dite de Metz, où non seulement on trouve des peintures de grandes dimensions, mais dont certaines figures sont copiées d’après des modèles empruntés au paganisme latin*.
Ces confusions du sacré et du profane, qui vont se reproduire à huit siècles d’intervalle et avec une profusion singulière, lorsque sonnera l'heure de la vraie, de la grande renaissance, étaient en quelque sorte inévitables. Le retour vers l’antiquité et vers les lettres païennes a toujours conduit, en effet, à ces mélanges plus extravagants en apparence qu’en réalité.
Charlemagne, tout le premier, en était forcément amené, dans cette académie oèi il aimait à réunir ce que son royaume renfermait de savants illustres - et c[u’on nommait a l’école du
1. Notamment un certain David, autour duquel on a personnifié le courage, la justice, la prudence, et qui n’est autre qu’un Apollon.