EXTREMITE DE BALUSTRADE AVEC LES NAGAS OU DRAGONS TUTELAIRES
(Musce Cambodgien.)
duction au xnf siècle), qui a été presque toujours exercé par des Persans dans rinde, où il a suivi les grandes modifications que l'influence européenne lui a fait subir en Perse à partir du xvi' siècle. Toutefois les fres-
ques, en général, et les laques peints ont un caractère particulier, distinct de celui des miniatures, et il faudrait peut-être placer leur source dans la Perse antique. Quelque analogie s'y voit avec les boîtes de momies égyptiennes. On est fort mal renseigné là-dessus.
Les poteries ont subi l'action de la poterie persane. Les meubles en bois sculpté sont dus à Tinitiative des Hollandais.
Les Européens ont très souvent joué un rôle dans l'art hindou. Les arabesques du Tadj d'Agra, Tun des plus merveilleux monuments islamites de l'Inde, se sont déroulées sous la main de cet Austin de Bordeaux, orfèvre à la cour du Grand-Mogol, dont a parlé le voyageur Tavernier au xvn"" siècle.
Voilà ce qu'on sait et ce qu'on peut supposer à propos de l'art indou, à ne prendre que les généralités.
Mais c'est l'art khmer, ai-je dit, qui doit nous montrer l'Inde sous son grand aspect. Le bouddhisme et l'art hindou allèrent successivement à Ceylan, dans l'Indo-Chine et aux iles de la Malaisie. La date de ces œuvres du Cambodge varie sans doute du x'= siècle de notre ère au xiv' pour la plupart ; quelques-unes peuvent être plus récentes. Toutefois, avant d'entrer dans la salle qui renferme la belle collection cambodgienne, unique en Europe, formée et rapportée par M. Delaporte, il est bon d'examiner quelques statuettes et bas-reliefs hindous placés dans la salle Guimet. Ce sont des sculptures ramassées, lourdes, grasses, molles, couvertes de détails de vêtements et de joyaux comme en Assyrie, agitées et contournées de mouvement, à grosses têtes, au nez triangulaire à fortes narines. On y remarque les débris d'un char avec une foule de divinités, puis une déesse à tête d'animal, en bronze, et dansant ; une autre déesse à plusieurs bras dansant également au milieu d'un nimbe, et une déesse à tresse de cheveux retombante, toute chargée de joyaux, de galons, de plis pareils à des cercles de tonneaux, aux traits arrondis, avec le tibia saillant et coupant comme en beaucoup d'œuvres égyptiennes ; çà et là une statuette fine, souple, moelleuse, de caractère plus récent; des dieux Krischnas jouant de la flûte, la jambe croisée. Les doigts de certaines de ces statuettes sont aigus et grift'us comme ceux de bronzes et de dessins japonais ; tous leurs pieds sont étrangement plats. Un Krischna peint, d'exécution sans doute peu ancienne, et tout chargé de bijouterie dorée, est assez curieux aussi : il sent l'influence naturaliste de la Chine et du Japon. Nous y remarquons, comme en Chine et au Japon, l'attention à. faire les dieux gras. Cela vient d'Egypte,
OÙ l'embonpoint était le symbole de la prospérité, de la sagesse, du bonheur. Les bouddhas ont introduit, en revanche, dans Fart hindou, chinois et japonais, la maigreur ascétique à côté de l'embonpoint divin et héroïque. Le bouddha pénitent montre ses côtes décharnées, en face des grosses panses des dieux prospères.
C'est bien de FÉgypte et de la Phénicie, à l'époque de la décadence grecque, que viennent ces arts hindous. Les Harpocrates gras, demiassis, demi-agenouillés, les Astartés à gros ventre, de Rhodes, de Chypre, sont leurs originaux. L'Egypte directement paraît aussi leur avoir servi de guide. Quand nous regardons, en effet, Tart khmer, nous sommes étonnés de ses statues ; l'Assyrie a fait très peu de statues. On n'en a pas retrouvé en Perse. L'Egypte seule a donc prêté les siennes. 11 est à remarquer ici que les sculptures hindoues, dans leur molle lourdeur, sont contournées comme les modernes dessins japonais. Les grandes îles malaises ont dû transmettre quelques influences au Japon, qui n'a pas tout tiré exclusivement de la Corée et de la Chine, et où la race semble être un mélange d'Esquimaux, de Tartares, de Malais et de Polynésiens.
Je n'ai pas le temps ici de remarquer tous les caractères égyptiens qu'on retrouve dans l'art khmer, de préciser ses rapports avec les basreliefs sassanides, persépolitains, assyriens ; je ne puis que rappeler en courant les pièces importantes.
L'œuvre la plus séduisante de la collection cambodgienne est le haut-relief presque en ronde-bosse des danseuses, du même caractère que les bonnes statues aux yeux baissés, mais ayant ce vif mouvement de danse que les sculpteurs hindous se plaisent beaucoup à représenter. Un beau Brahma à quatre têtes y est fort intéressant par les diflerences des types : hindou, tartare ou indéterminé. Je signalerai aussi une petite statue d'éléphant et le bas-relief de Bouddha assis sous le parasol, où l'éléphant se trouve près de lui. C'est l'animal national, et l'Inde l'exécute bien, comme l'Egypte a bien fait le bœuf et l'Assyrie bien réussi le cheval. La Chine et le Japon, en revanche, exécutent de façon toute fantastique l'éléphant, qui n'est point de leur sol. Parmi les bas-reliefs à faible saillie, celui de la Mort du roi des singes est le plus remarquable, d'art plus net, de dessin plus sûr que les autres.
Le décor khmer a été souvent comparé à celui de la Renaissance, mais c'est par suite d'un examen peu attentif et parce que ce décor couvre beaucoup les surfaces et emploie très souvent les rinceaux
de feuillages, au centre desquels s'épanouissent de petites figures de divinités.
Ces branchages sont compris et traités de tout autre façon que l'art européen ne les a entendus. Les origines en sont gréco-perses, comme de presque tout ce que nous avons regardé en Asie. Avant tout, c'est avec les ondulations et les dispositions de dessin des tissus que ce décor aie plus d'analogie. La facture du feuillage se rapproche aussi, en certaines parties, des branchages dans les ouvrages métalliques persans et hindous, ou de certains encadrements des poteries chinoises et p.ersanes.
Mais assurément une fois que les Hindous eurent transporté en Chine leurs jeunes bouddhas modestes et séraphiqucs, leurs danseuses exaltées, leurs dieux combattant, leurs grasses déesses hanchues, on suit, à partir de là, Tart sculptural chinois et de celui-ci on passe aisément au japonais.
Le chapitre de l'exposition chinoise pourrait s'intituler comme un livre anglais connu : la Chine ouverte. Les objets exposés ont été apportés des ports ouverts au commerce européen et laissent voir souvent l'intention de les approprier au goût et aux usages de l'Europe, les meubles surtout.
Je crois que nous avons souvent trop rabaissé l'art chinois pour exalter le japonais. Il ne faut pas oublier que celui-là est le père de celui-ci, et qu'en sculpture la Chine égale absolument le Japon. Assurément l'exposition chinoise sent le pays très développé, le grand pays, tandis qu'avec ses finesses artistiques le Japon a encore un peu du sauvage. Le Chinois s'assoit; il a des fauteuils, des tables, un mobilier. Rarement, et si ce n'est en des scènes des temps anciens, les dessins représentent le Chinois accroupi par terre. Rarement, au contraire, les images nous montrent des Japonais, même des grands, assis sur des sièges.
Des laques dorés, des paravents, de nombreux meubles en bois sculpté noir et de couleur, ceux-ci parfois avec figures appliquées, les uns imités de l'Inde, les autres un peu plus indigènes, tous évidemment d'usage et de fabrication récente; beaucoup d'étofi'es, surtout de triomphantes soieries; des meubles et cabinets en laque rouge, à sculptures peintes et dorées; une série de poteries anciennes, qui n'est pas très considérable relativement à ce qu'on pouvait attendre et où n'apparaît aucun
55o L'ART ANCIEN A L'EXPOSITION.
type de la fameuse porcelaine chrysanthéino-pœonienne, dont les seuls Japonais ont exposé quelques spécimens; une très grande quantité de porcelaines modernes ; des bronzes en moyenne quantité, presque tous anciens; un bon nombre d'émaux cloisonnés, pour la plupart anciens également; quelques ivoires, quelques bijoux, poupées, albums et écrans ; tels sont les envois des Chinois.
En Chine aussi bien que dans Thide il faut rabattre de l'antiquité ou de l'origine antique des objets qui sont parvenus aux Européens. On nous montre des monnaies qui remontent, on le prétend, à plus de deux mille ans avant notre ère; mais si nous considérons les vases de bronze, qui sont évidemment les objets d'art les plus anciens de la Chine, et si nous les voyons décorés de la grecque, d'ornements rudimentaires, d'yeux et de mvtfles d'animaux taillés à plat , décorés d'ailleurs avec beaucoup de sobriété, nous nous demanderons si réellement ces vases sont de douze, quinze cents ans ou plus même, antérieurs à notre ère, ou s'ils ne lui sont pas postérieurs. Il n'y a pas de réelle vieille histoire de la Chine, où tout reste un peu à l'état légendaire, sinon hypothétique. 11 semble certain que les animaux et les hommes bien définis n'apparaissent dans le bronze qu'après le développement du bouddhisme indou transporté en Chine. Les cloisonnés ont, par leurs ornements, leurs têtes d'animaux mythiques, un caractère hiératique, ancien également, mais qu'il serait fort risqué d'attribuer aux siècles qui ont précédé l'ère chrétienne; la plupart ont un décor persan qui n'est pas antérieur au xni^ siècle, et lui est sans doute postérieur. La sculpture en p»ierre, en bronze, y est sans conteste bouddhiste, si ce n'est que les Chinois, subissant respectueusement le joug d'un type fixé à l'étranger pour les bouddhas, exprimèrent leurs propres petits dieux d'une façon nationale, avec d'avttant plus de familiarité, de liberté, de réalité, mais à une époque probablement récente, telle que le xv" ou le xvi" siècle.
On ne sait rien sur l'origine de la peinture, sur l'histoire du dessin en Chine. Il n'est guère probable que la peinture, dont les premiers types paraissent avoir été religieux nécessairement, n'ait pas suivi et imité la sculpture, qui est toujours demeurée le grand art et l'art initiateur dans l'Orient, comme elle l'a été dans notre classique foyer de l'antiquité. L'évolution du dessin, amenée en Perse par les Européens à la fin du xvi" siècle, semble s'être répercutée en Chine, et l'on retrouve des traces indo-persanes dans les peintures des paravents de Canton. Les teintes ombrantes et modelantes introduites dans la coloration chinoise, au
L'ENSEMBLE DES ARTS ASL\TIQUES. 55i
xviii' siècle, pourraient bien y avoir été imitées de celles que les Persans imitaient de TEurope sur leurs boîtes peintes.
La poterie, une certaine poterie du moins, a pu être très ancienne, comme les bronzes; mais la porcelaine et toute la céramique décorées d'un floral plus ou moins compliqué et naturaliste, puis de figures d'animaux et d'hommes, sont relativement récentes, et, quand on croit en posséder des pièces qu'on puisse attribuer au xv" siècle de notre ère, on risque de se tromper et de créer des choses qui n'existaient peut-être point à cette époque. A Pékin, on admet que les plus anciennes pièces de porcelaine à décor développé datent des dynasties des Tsings et des Mings, des Mings de la fin, ce qui reporte à grand'peine les plus hautes antiquités de ce genre au xvi' siècle.
En fait de monuments d'architecture, il est encore connu que la Chine n'en possède plus d'anciens, c'est-à-dire remontant au delà de deux cents ou deux cent cinquante ans, ou si peu, qu'on n'irait peut-être pas jusqu'à quatre si on les comptait. Des colosses grossiers d'hommes et d'animaux en pierre, qu'on eût été tenté de croire très antiques, ne remontent qu'aux xiv% xv" et même xvn' siècles, et plus près de nous encore.
Les Chinois ont envoyé au Champ de Mars beaucoup d'objets de moderne fabrication, et quelques anciens.
De remarquables paravents de Canton, en partie d'ancien type, frappent les regards et égalent en certains points les bonnes peintures japonaises. La beauté, la variété de la végétation, des arbres, du paysage, des terrains, des fabriques; les groupes et les incidents si divers de la vie publique ou privée qui s'y déroulent et s'y étagent, en suivant, comme le paysage, les lois de la perspective aérienne, sinon linéaire, c'est-à-dire en diminuant avec l'éloignement ; le soin du dessin des figures, où l'œil de face en quelques têtes de profil indique la persistance des vieilles traditions; un essai de teintes modelantes, mais légères; des femmes rappelant celles des miniatures indo-persanes : tout rend ces paravents fort intéressants et fait supposer qu'ils sortent d'une école de peinture qui cherche et qui a volontiers accepté des influences étrangères. Ailleurs, tels personnages de parfaite réalité, en terre émaillée, de vif et savant modelé, bien des pièces, en un mot, belles ou curieuses, assez anciennes ou modernes, indiquent une tendance à se rapprocher des Japonais, ou bien prouvent qu'on s'est souvent trop pressé de n'attribuer qu'à ceux-ci la vie, la couleur, la fantaisie et toutes les supériorités du décor.
Dans les bronzes, les Chinois soutiennent très bien la concurrence avec les Japonais, et en général, dans la conception décorative, ils ont mieux le sentiment de ce qui convient à la nature et à la forme de l'objet. Les Japonais hérissent leurs bronzes, y mettent des bouquets de fleurs entiers, les crochets de flots écumeux, mille espèces de pointes, de surcharges. Le bronze chinois est plus tranquille. C'est un vase dont les reliefs ne sont point si agressifs; la plus grande charge qu'on y mette est de l'entourer d'une théorie de personnages en plein relief, appliqués sur la plus forte saillie de la panse; mais le cas est rare, et les figures de plein relief sont réservées d'ordinaire pour le pied et le couvercle. On voit là d'anciennes formes, pleines, robustes, sobrement décorées ; j'y ai retrouvé un vase en forme de cygne, pareil à celui de la collection Cernuschi, que M. Albert Jacquemart fit reproduire dans la Ga{ette en 1873. Statuettes de généraux et femmes célèbres, philosophes et dieux montés sur des animaux, grands brûle-parfums, pièces en partie de bronze doré ajouré et en partie d'émail cloisonné, vases variés : tels sont les spécimens de bronzes qu'expose la Chine. Les personnages dénotent une exécution et des styles très divers, depuis le type hiératique indou jusqu'au plus moderne et au plus naturel.
Tout ce qui est sculpture en Chine et au Japon, à mesure qu'on se rapproche de notre époque, bronzes, céramique, bois, surpasse tout le reste en habileté d'exécution, en savoir d'art.
En passant, voici quelques prix de la main d'œuvre en Chine. Selon un Anglais, M. Thomson, qui vient de visiter le pays, un dessinateur de broderie gagne 3i ou 32 francs par mois et sa nourriture, un brodeur en soie gagne de 18 à 22 francs, un sculpteur d'ivoire de premier ordre 60 francs, un orfèvre 40 francs et un peintre 22 ou 23 francs. Au Japon, selon M. de Hubner, un peintre travaille uniquement pour qui le loge, le nourrit et lui donne de 18 à 3o francs par mois.
Je quitte cette exposition, que ses vitrines en kiosques rendent gaie et pittoresque, pour noter, comme importants spécimens vus au pavillon du Trocadéro, un store ou une tenture dessinée en noir, représentant un philosophe en grand chapeau rond, un jeune bonze et une sorte de jardinier, dont le dessin est superbe de largeur, de correction, de calme, et qui surpasse à mon avis les meilleurs dessins japonais (peut-être vientil de Corée), puis de petits ivoires gravés en noir, de dessin fin et juste, et presque européen, différent du style trapu et lourdaud que nous rencontrons dans presque tout l'art chinois.
JIIil;lllll!:,llllilil;!IJi::i,.. ;<Jiil :i!!illllllli:i;:
Dans l'exposition japonaise, la céramique domine; les bronzes proprement dits sont peu nombreux; les alliages à incrustations les surpassent en quantité; les étoffes ne sont point surabondantes; à peine voiton quelques laques rouges, mais les laques noirs et dorés s'y montrent en assez forte proportion; les panneaux de bois nu ou laqué, les petites armoires, sculptés, incrustés avec applications de céramique, forment une série importante; quelques cuirs teints, des albums, des paravents peints et divers brimborions complètent cet ensemble, où se détachent, mais en petit nombre, des cloisonnés, depuis la plus petite jusqu'à la plus grande taille.
Je compléterai ici les quelques renseignements que j'ai donnés sur l'histoire de fart au Japon.
Presque toute la poterie japonaise, celle du moins qui est restée dans les usages du pays, est de date récente. Les Japonais prétendent naïvement avoir inventé le tour au vni" siècle ; c'est assez dire qu'ils le doivent à la Chine, mais sans savoir au juste à quelle époque.
La poterie de Satsuma ne remonte qu'au xvn' siècle ; le Japon n'a connu la porcelaine qu'à la fin du xvi' siècle, et n'employa guère les couleurs variées, l'or et l'argent, dans la décoration de la céramique, que vers le milieu du xvn*^ siècle, de sorte que lorsque les Portugais et les Hollandais arrivèrent dans ce pays, on peut dire que ces poteries débutaient. Enfin des porcelaines ou des faïences aujourd'hui célèbres des diverses provinces du Japon, les unes datent à peu près toutes de ce même temps et les autres sont très récentes. Les grès sont modernes également.
L'art du bronze ne doit remonter tout au plus qu'au x" siècle, les mines de cuivre n'ayant été découvertes dans le pays que vers le vin' siècle, et la Corée, qui est un foyer abondant de productions métalliques, ayant longtemps envoyé ses bronzes au Japon.
Une petite collection de figurines en bronze ancien représentant des héros légendaires, et gardant les caractères de l'exécution chinoise et hindoue, peut ici nous reporter vers le milieu du xvn" siècle, et peut-être moins loin, car on y voit ces arbres et ces plantes exécutés tout entiers qui sont devenus le grand thème de la fabrication moderne. Celle-ci a produit une œuvre très remarquable, un trépied avec de grands paons posés sur des troncs d'arbres.
L'exposition nous montre une catégorie d'art qui contient beaucoup de spécimens^ et qui, les dessins fins mis à part, est peut-être ce qui a le plus grand caractère dans toute l'œuvre japonaise moderne. Elle
embrasse le bois nu, verni ou laqué, et le métal, puis s'étend aux paravents, aux meubles, aux .écrans montés sur pied, et, pour la généraliser, je rappellerai Tart de décorer le panneau en le dessinant, en le sculptant, en Tincrustant de métal ou d'applications céramiques et d'ivoires.
Il règne dans ces œuvres, plus encore que dans la peinture des tableaux et de la céramique, et que dans la broderie, une puissance d'allures, un jet de mouvements qui font penser à l'Italie du xvi" siècle, et il semble qu'une imagination frappée par des apparitions étranges, effrayantes même, préside à leur conception. On peut y reconnaître aussi combien les Japonais ont le sens des animaux, avec quelle énergie et quel accent vrai ils rendent l'oiseau, le singe, le rat, le poisson, le bœuf, le cerf, etc.
Il ne me reste plus qu'à résumer l'état de l'art en Chine et au Japon, pour ajouter à cette exposition de l'Orient son corollaire final et indispensable.
Non seulement mêler les personnages à la nature selon les proportions réciproques, mais les dessiner dans toutes les attitudes, les exécuter de face, entièrement, de trois quarts, en un mot les réaliser complets ; étager les terrains, exécuter dans leur caractère les arbres, les plantes, les fabriques, tenir parfaitement compte de la perspective aérienne sinon linéaire, s'approcher tout près de l'art européen, auquel il demande chaque jour ses secrets les plus compliqués, comme raccourcir un membre, ombrer, représenter une plante sous toutes ses faces, tous ses aspects, respecter ou chercher à respecter l'anatomie générale, humaine et animale, etc., etc. : voilà ce que savent faire les Chinois et mieux encore les Japonais, et ce qui leur permet depuis longtemps de représenter avec une variété très satisfaisante les groupes, les foules, tel sujets qu'ils veulent de la vie générale ou de l'histoire, sujet observé ou fantaisiste. Les miniaturistes indous et persans ne sont entrés dans la même voie que d'une manière guindée, pénible, et restent encore dans les limbes de la naïveté ou de la barbarie primitives.
La Chine et le Japon sont arrivés à l'expression des visages. Il semble qu'ils aient d'abord cherché à rendre le rire, en sculpture, ainsi que l'air menaçant du guerrier, aux sourcils froncés, à l'œil enfoncé et dilaté. Les Japonais, en ceci, l'emportent sur leurs voisins. Nous n'oublierons pas, en passant, que les Hindous ont au moins connu l'expression de la méditation, ou plutôt qu'ils ont emprunté à la mort, au som-
meil, ridée et Texpression du repos, avec leurs Bouddhas aux yeux baissés; et que récemment ils sont parvenus à prêter quelque allure européenne ou chinoise à de petites figurines.
A leurs masques, issus de l'Inde, les Japonais donnent des accents de physionomie très divers, et, sur leurs albums, ils savent rendre des expressions comiques d'étonnement, de raillerie, de dépit, assez variées.
Par le maniement aisé des mouvements et des attitudes de personnages. Chinois et Japonais ont pu nous dessiner des scènes animées et fidèles de famille, d'administration, de voyage, de travail, de combat, de religion, de fêtes, où nous retrouvons le sentiment et l'aspect de la vie.
Nous pouvons constater dans l'art chinois un caractère sage, calme, bonhomme, bourgeois, un peu lourdaud, le goût prononcé de la famille, le plaisir à figurer les mères et les enfants, et dans l'art japonais un sentiment d'enflure, un jet de choses et de gens surgissant comme des apparitions, s'élançant soudain devant des yeux surpris qui voient agrandi, de près et emporté, cnlin une double tendance héroïque d'un côté, satirique de l'autre. Partout ailleurs, en Orient, si nous ne voulons pas exagérer jusqu'au paradoxe l'amour pour le naïf, nous ne trouvons, sous une candeur parfois délicate, que raideur ou pesante gaucherie, avec l'ignorance du dessin et l'absence de l'expression.
A côté de ces habiletés du Japon et de la Chine, nous voyons que le dessinateur n'y sait pas ou sait à peine modeler, qu'il observe d'une façon hâtive, si on le compare à l'Européen, qu'il n'entend réellement pas l'anatomie, ni le clair-obscur, ni la perspective linéaire; que chacun des éléments de son dessin est toujours le même dans les trois ou quatre seules catégories de facture qu'il emploie ; qu'il mêle les ignorances de traditions antérieures avec les adresses de progrès nouveaux, sans pouvoir étendre à la fois ces progrès à l'ensemble de son œuvre ; que la marque de l'artiste individuel, distinct de son voisin, n'y existe pas ou ne s'y voit pas tranchée ; qu'on y travaille de routine, et qu'on associe les vieux procédés et les types anciens à un naturalisme en quête de modifications.
Enfin nous voyons encore que c'est au modeleur, au sculpteur qu'il faut demander les réalisations les plus sûres, les plus complètes, du personnage, de l'animal ou de la plante. Cet art nous montre un état et une marche mixtes que l'art occidental ne nous a pas offerts. De sorte que nous pourrions établir trois grandes façons artistiques de par l'an-
cien continent : l'art des Blancs, le nôtre, celui qui atteint le dernier degré de la science ; l'art des Bruns, celui de l'Inde, de la Perse, de rislam, et nous l'appelons art des Bruns, parce qu'il semble qu'on peut y reconnaître sinon une action prépondérante, du moins une sérieuse trace d'influence de toutes ces races noires ou brunes primitives, dravidiennes, kouschites, chamites, dont les représentants sont encore nombreux dans rinde, dans l'Asie centrale et en Afrique ; enfin l'art des Jaunes, juste à mi-chemin entre la science des premiers et la naïveté ou la barbarie des autres. •*>.